L’alchimie autrefois, la cuisine, autre alchimie que la science cherche ces temps derniers à transformer en chimie, la peinture – que sais-je encore ? La réussite de toutes ces disciplines dépend d’un dosage de leurs éléments, à la fois si précis et si mystérieux que l’artiste comme l’alchimiste ou le chef n’obtiennent pas toujours le résultat qu’ils espéraient. Dans tel tableau, un trait suffira à rendre la composition maladroite, tel plat verra la subtilité de ses saveurs noyées irrémédiablement sous une sauce trop épaisse, l’apprenti sorcier n’aura pas mélangé assez de mercure à son plomb pour en faire de l’or. Subtilité, finesse des dosages, choix minutieux produisent donc parfois un résultat, mais l’on ne saurait en être sûr.
Eh ! bien, j’affirme qu’une soirée réussie nécessite d’aussi subtils dosages et se nimbe du même mystère que le grand œuvre de l’alchimiste. J’entends parfois de fins analystes du clubbing : « s’il s’en donne financièrement les moyens, disent-ils, un bon organisateur réussit sa soirée ». Plus d’un citera, à l’appui de son analyse, la prodigalité d’un Fabrice Emaer au Palace, du temps de cet âge d’or de la fête parisienne – plus d’un qui n’y mit, du reste, jamais les pieds. Ils oublient que par-delà le goût si trivial pour le métal précieux, l’alchimiste expérimente surtout son pouvoir sur l’ordre du monde : transmuer les métaux, ce n’est pas s’enrichir, mais atteindre au principe le plus intime, à la nature élémentaire de toute chose. Autant que la recherche alchimique, une soirée réussie dépend donc d’une combinaison extraordinairement complexe d’éléments. Le Palace ne résista d’ailleurs pas à la mort de son créateur et en périclita doucement : preuve, s’il en était besoin, que l’argent ne suffit pas mais que, à défaut de génie comme Emaer, on doit montrer du talent pour organiser une soirée qui en mérite le nom.
Un clubber
exigeant, à savoir qui ne limite pas son analyse
à l’immédiateté des
sensations – et il s’en rencontre bien davantage
que ne semblent le croire les organisateurs de soirées
–, ce clubber
exigeant portera son attention sur différents points,
d’égale valeur ou quasiment égale : le
lieu importera, d’abord, et dans ce lieu, autant sa
configuration que sa décoration et ses lumières,
à quoi s’ajoute de l’imperceptible.
J’entends par imperceptible ce détail : le videur
presque aimable, une caissière mal embouchée, la
cherté du vestiaire ou les toilettes
déjà sales, et ainsi de suite. L’on
marque ses préférences en la matière,
et les clubbers
peuvent affirmer leur goût pour telle salle et haïr
telle autre sans limite au point de n’y jamais
pénétrer, parce qu’on les y aura un
jour si mal comblés de cet imperceptible.
Vient ensuite (ensuite, j’y insiste), l’artiste en
vedette ou en arrière-plan : le style musical, les prouesses
et la réputation des invités ou du
résident attirent ou écartent les foules. Nul
besoin de m’étendre.
Enfin, intervient l’homme. On m’objectera que c’est l’homme
déjà qui dessine le flyer et choisit le décor, que
les qualités musicales du DJ sont de l’homme elles aussi, et que
l’on rencontre l’homme déjà dans la caissière
et le barman. Au diable la courte vue, et gardons en tête que cet homme-là,
non pas qui se cache derrière la musique, le décor ou le guichet,
mais cet homme avec qui se noue une relation particulière le temps de
la soirée – eh ! bien, il existe dans la proximité la plus
immédiate. Cet homme, c’est lui qui danse à côté
de nous. Cet homme, c’est elle que l’on croise au bar. Cet homme
attend avec ses amis, lui aussi, devant la porte du club. Dernier élément
cité dans notre combinaison alchimique, l’homme – le clubber
– le public de la soirée – influence autant le succès
ou l’insuccès d’une soirée que le reste. Ainsi, trop
de monde dans une salle trop petite fera peut-être fuir. D’autres
ne se satisferont pas d’un public trop fashion, c’est-à-dire
très attentif à son apparence mais bien peu à la présence
du voisin. Je déteste, pour ma part, les salles pleines de types bourrés
et bourrus, de filles ivres mortes : tous ces gens-là, quand ils me poussent
sans ménagement ou renversent leur verre sur mon dos, quand on ne sait
plus s’ils dansent ou s’ils tombent, suffisent à transformer
la soirée en désastre.
D’où l’on conclura que la
réussite d’une soirée se fonde sur
trois critères : le lieu, l’artiste, le public0.
Pour illustrer cette affirmation, voici deux exemples qui
montrent combien le mélange de ces
éléments dans l’alchimie
d’une soirée, autrement dit les
réponses combinées aux trois questions
(où ? par qui ? avec qui ?), interdit de reproduire un
résultat.
Débarrassons-nous-en, pour commencer, de cette plus
désastreuse soirée de ces derniers mois :
l’Automatik
du 21 octobre 2005, au Rex Club, avec Yseult en warm-up,
Tonio, un live d’Al
Ferox et Woody McBride pour terminer. Quelques précisions
pour faire taire les hurlements : non, la techno qui bastonne,
spécialité fidèle des vendredis soir
du Rex Club, n’est pas ma tasse de thé, mais pour
y avoir passé de bonnes soirées grâce
à de bons artistes, j’affirme avec vigueur combien
cette variété des styles participe de
l’ouverture qu’il faut avoir en tout. Jamais
déçu – jamais encore
déçu – j’allai donc au Rex
plein d’entrain. Sur la line-up,
de même, je ne voyais qu’un nom connu (celui de
Woody McBride), mais connu de si loin que mes attentes s’en
trouvaient limitées. Quant au club : ah ! ce Rex Club,
premier lieu découvert à Paris et toujours celui
où je me sens le plus chez moi : lieu souterrain, lieu du
mystère, je me suis familiarisé avec lui
dès le départ. L’œil ne
décèle dans le décor pourtant rien de
remarquable, mais le DJ, dans la cabine ou au bord de la piste,
insuffle le rythme de son mix à hauteur d’homme :
à niveau d’homme, pour ainsi dire1.
Bref, l’on pouvait s’attendre à ce que la soirée,
sinon excellemment, se déroule du moins aussi bien qu’à
l’accoutumée : tu manquas pourtant à ta promesse, ô
Nuit. Elle fut, disons-le, dès l’abord calamiteuse parce que Tonio,
ce Tonio dont la réputation – depuis le temps ! – n’était
plus à faire2, Tonio (et je lui en tiens encore
rigueur, plusieurs mois plus tard) : Tonio ne mixa pas ! Qu’on ne se méprenne
pas sur le sens de cette négation : car, au sens propre, il mixa, c’est-à-dire
qu’il enchaîna sans heurts ses disques avec les précédents
puis les suivants, qu’il combina les morceaux les uns avec les autres
– et cette combinaison-là, autre alchimie, mériterait qu’on
l’analyse elle aussi ; une autre fois. Du point de vue de la technique,
donc, rien à redire – du moins, rien de notable. C’est en
tant qu’interprète, en revanche, qu’il manqua à tel
point son but que l’on aurait cru n’entendre qu’un morceau
unique, et infiniment long. Voilà, en effet, par où il pécha
: plutôt qu’emporter le public de cette Automatik (autant
dire un public conquis d’avance et avide de gros son) dans un voyage à
la fois puissant et divers dans la musique techno, il choisit de nous immobiliser
devant le train de son mix uniforme. Ce train roulait à grande
vitesse, certes, conformément à ce que beaucoup ce soir-là
– ces soirées-là – exigent : je préfère
toutefois être un des passagers qu’une vache qui le regarde passer.
Pour conclure, je me suis ennuyé, mais à une
telle échelle ! avec, massif paradoxe, une telle
intensité ! si uniformément ! que je ne me suis
pas, au fond, ennuyé : tu m’as fait, en
définitive, Tonio, mourir d’ennui. J’en
oublierais presque de parler d’Al Ferox, qui nous offrit un live
de
qualité, et de Woody McBride : il finit par
récupérer brillamment la partie musicale de la
soirée, mais la colère et l’ennui
avaient déjà eu raison, hélas, de ma
patience.
À l’inverse, une autre soirée mérite tous les éloges.
Le 12 novembre 2005, je me rendais à la Scène Bastille pour y
écouter en public pour la première fois Water Lilly, Suissesse
dont les qualités de compositrice avaient déjà retenu mon
attention3. Il s’agissait d’une soirée
Eyes Need Sugar, première du genre pour moi qui croyais qu’elle
ressemblerait à une Electro Freaks ou autre Guys & Dolls.
Faut-il être sot ! J’affirme avec le plus grand sérieux que
j’ai passé là une soirée parmi les deux ou trois
meilleures de ma vie de clubber. Tout, tout absolument y méritait
louange : arrivé tôt, vers 23h30, je me fis accueillir par des
videurs souriants, une caissière souriante, un vestiaire souriant, des
barmen souriants, un public souriant… Dois-je poursuivre la liste ? On
y avait soigné les détails et en guise de décor, à
chaque mur et chaque pilier pendaient de sobres affichettes déclarant
des vérités sur la musique, le clubbing, la danse, le sexe
et ainsi de suite, que des internautes avaient pu envoyer à l’avance,
« slogans militants » dans lesquels l’humour le disputait
au tragique4. Dans la salle, on aurait cru que les
gens se disputaient la palme de l’amabilité : certains arboraient
de ces sourires d’excuse pour passer au plus fort de la foule, d’autres
glissaient avec délicatesse leur main sur la taille ou l’épaule,
d’autres en profitaient pour discuter, plaisanter ou exprimer leur joie
de mille manières. Bienveillance et gentillesse, voilà précisément
ce qui présidait aux rapports entre clubbers. Même aux toilettes,
cet habituel purgatoire des soirées, où saleté et impatience
sont les supplices inventés par le diable5
pour notre souffrance, eh ! bien, un jeune homme tout sourire distribuait les
clients suivant les cabines de w.-c. et tendait à la sortie quelques
feuilles de papier essuie-main à qui s’était rafraîchi
au lavabo. Cette remarque semblera triviale, mais ce souci du détail
de la part des organisateurs témoigne d’un respect du public qui
atteint rarement un tel niveau6.
Quant à la musique, elle nous ravit de bout en bout, et pour
être arrivé si tôt et parti à
la fermeture, je peux témoigner d’une
réussite considérable en matière de
progressivité, d’adaptation aux spectateurs et de
variété dans l’évolution du mix.
Ce fut
d’abord un warm-up
véritable : car Joss D, qui avait commencé en
douceur, sut amener une énergie telle que le dance-floor
vibrait
littéralement au moment où Water Lilly, vedette
de la soirée, entamait son set. Elle nous fit à
son tour atteindre des sommets et garda une vitalité
constante, sans négliger de nous octroyer du repos entre les
tubes, jusqu’à la fin. Vivement applaudie, elle
laissa enfin la place à Max, « chouchou
» de l’équipe des soirées Eyes
Need Sugar
comme ils le clamaient sur leur lettre d’information, et qui
entretint la flamme jusqu’au bout en mélangeant
les genres mais sans perdre sa cohérence. Fait rarissime,
toutes les étapes musicales de la soirée
atteignirent donc l’excellence, et l’on pourra
dire, enfin, que l’on a entendu des artistes mixer, ce
soir-là.
On sait que bien des ouvrages d’alchimistes se perdirent à jamais dans les limbes car, trop préoccupés par la préservation de leurs secrets, ils rédigeaient formules, mémoires et grimoires en langages si savamment codés que plus personne après eux ne les pouvait déchiffrer. Disons que l’alchimie d’une soirée réussie est, elle aussi, non pas perdue (car qui la posséda jamais ?) mais pour toujours introuvable. L’or que l’on trouve au cœur de la nuit n’est pas lingot mais paillettes : il scintille sous la lumière, mais n’est jamais que poussière.
0. Je laisse sciemment de côté le seul
élément chimique de cette alchimie, car
j’estime qu’il n’intervient
qu’en
surplus des autres dans le jugement sur une soirée.
À titre d’exemple et en quelques mots car il en
faudrait beaucoup pour être rigoureux, je dirai simplement
ceci, que l’on a beau prendre tout ce que l’on veut
en soirée, la mauvaise musique n’en restera pas
moins mauvaise – au contraire, l’état
second ne fait qu’accentuer les sensations et les sentiments
sans les modifier dans le fond.
1. L’expérience que Mark Murphy relate
à propos de ce club, dans ce numéro d’Une
nuit sous influence,
témoigne de l’attrait et de l’influence
exercés par cette salle depuis déjà
longtemps. Nos aïeux clubbers
en témoigneraient tout autant, n’en doutons pas.
2. Je manque de temps et d’envie pour livrer ici un portrait
dudit Tonio : il suffira de rappeler qu’il assit sa
réputation en obtenant une résidence,
voilà bien des années, à
l’An-Fer à Dijon. Pour un lecteur qui
s’intéresserait vraiment aux faits
d’armes d’un aïeul de la musique
électronique en France, je renvoie à www.djtonio.com
– son site.
3. Dans cette livraison d’Une
nuit sous influence, Jack LockerRoom consacre un article
à cette artiste : « Sur un bateau en plein lac
paranoïaque ». Consultez aussi son site, www.waterlilly.ch
où vous pouvez télécharger morceaux et
mixes, et vous conforter ainsi dans l’idée
qu’elle a du talent, au cas où vous en douteriez
encore.
J’ajoute qu’une récente
soirée Overdrive
au Batofar, donc dans un cadre, à une occasion et avec un
public tous différents, a enfoncé le clou de ma
certitude en ce qui concerne les qualités artistiques de
Water Lilly.
4. Tout à fait dans le goût de «
Morality is bourgeois », devise des soirées Eyes
Need Sugar, on
voyait écrit entre autres formules, « The
Revolution is your boyfriend ».
5. Ou le propriétaire du club – on pourrait en
dire beaucoup à ce sujet.
6. Des amis qui ne manquent pas une Eyes Need Sugar
me
signalent la permanence de cette haute tenue. Dire que je suis pourtant
abonné à leur lettre d’information
depuis fort longtemps… Pour mes camarades en
négligence : eyesneedsugar.free.fr
