LEGEND
par Mark Murphy
Montpellier, le 21 janvier 2006, au Rockstore. DJ : Jeff Mills
Une légende, dans son sens littéraire, a cela de différent du conte qu’elle fait le récit d’événements qui ont eu lieu ou auraient pu avoir lieu.
Dans le cas de M. Mills, du talent – c’est bien ce que tout le monde s’accorde à dire – il en a. Des compétences, aucun doute, c’est Jeff Mills, vingt ans de métier. Nous étions tous d’accord là-dessus. Et nous étions peu nombreux à l’avoir admiré à l’œuvre.
C’était donc la légende que notre petit groupe de quinze amis était venu écouter ce soir-là.
Il faut au moins être une légende pour attrouper une telle diversité : fans de house, de techno, de minimale allemande, même de rock, mais toujours ce souci de la qualité. Qualité ? Oui, qualité : celle qui vous met d’accord avec votre voisin, celle que vous reconnaissez dans la technique, la sensibilité. Le même voisin chez qui une heure plus tôt vous cherchiez désespérément le morceau qui pourrait vous réunir et vous accorder dans un sourire.
DJ Kevin a pleinement rempli son rôle, un long warm-up techno rapide, qui nous faisait tricoter des jambes sans oublier un <i>groove</i> chaleureux. La salle était donc bien chauffée, la cadence installée.
Une clameur pour l’arrivée de Jeff Mills, les bras en l’air, les cris. Les lights bien dirigées vers le dance-floor pour aveugler et ne laisser entrevoir que le mystère de la légende.
Elle prend donc possession des lieux, simplement, sans fioriture. Un écran placé devant les platines laissait voir M. Mills en transparence derrière ses propres visuels, le classique tunnel de chaque côté de la scène. Et c’est parti…
C’est parti…
Mais parti vers quoi ?
Vers une cadence effrénée, linéaire et froide. Ouah, il y va fort, quand même ! Attends, il arrive, il prend ses marques, voit comment on répond. OK, on joue le jeu, il doit savoir ce qu’il fait, c’est une légende, on se laisse aller et il nous assure le voyage. Nos pieds vont sauter d’une planète à une autre dans des galaxies inconnues, les bras toujours levés vers les soleils…
Ouais, sauf que le vent ne se lève pas, la cadence devient une véritable attente. Et l’attente ne fait jamais bon ménage avec le dance-floor.
Et elle va être longue… comme un train en retard qui, même une fois parti, nous laisse l’amère sensation qu’on ne va jamais arriver. Un son rapide, monotone, pas de montées, pas de descentes ! Le tapis roulant rapide de la gare Montparnasse. Une heure et demie plus tard (très longue intro !), un tube ! L’électricité dans la salle, les danses se chargent de sensualité et passent de la marche militaire à une onde parfaitement accordée dans un objectif commun. Magique mais court. Cinq minutes et rewind, on piétine à nouveau… Et franchement, un tube, c’est pas un peu facile pour une légende ? Une autre heure, toujours rien…
Et là, on commence à réfléchir. Mais moi je n’avais pas prévu d’analyser. Une légende, elle te prend, t’accapare, ne te lâche plus et te contrôle. C’est son talent qui devient la seule conclusion. Mais la seule conclusion qui s’est imposée, c’est que tu n’étais pas là. Nous sommes venus applaudir une légende, ce n’était qu’un mythe. Alors nous sommes en droit de nous poser quelques questions. Franchement, depuis combien de temps ne t’es-tu pas lâché de l’autre côté, sur le dance-floor ? L’aura qui te précède agit-elle comme un bouclier sur la réalité ? Cette nuit, tu es venu pour nous ou pour ton DVD1 ?
1. Blue potential paraîtra en mars 2006.
© uneNuitSousInfluence.org - 2012
