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     MISSION KILL THE DJ (PART 1)   
 par Jack LockerRoom


First one

« Non, j'ai rien fait hier soir. Par contre jeudi, j'étais au Pulp pour la Kill the DJ… Tu connais ? Non ? Putain, j'ai pris une claque. Mortel. »
Quand un mec te dit ça, tu te sens tout petit. T'es content pour lui, mais tu sais que les dix prochaines minutes vont être un peu chiantes. Il va te sortir comment c'était sensationnel, extra, dément, avec l'enthousiasme de celui qui y était… et pas toi. Non, c'est pas pour t'enfoncer, mais voilà, j'y étais et pas toi, moi j'ai la bonne info, je suis toujours là où il faut être, the place to be, et toi, t'étais où, hein ? Encore raté.

Comme j'étais plutôt clair pour cette heure avancée d'after, je me fais un serment : la prochaine, j'y serais. Moi aussi je veux en faire partie… The men to be.

Malgré un emploi du temps chargé et une journée pleine à craquer (rédacteur dans un mag' branché parisien, c'est pas de tout repos. Et puis ce putain d'embrayage de scooter…), j'arrive tout de même à la porte du Pulp, seul.
2h34.
Le cerveau gauche ramolli par des splifs et une demi-bouteille de vin, l'autre moitié hyperactivée par des lignes d'autoroutes. Pas tout à fait synchro, j'entre avec un peu de mal, y a la queue, tout le monde est excité, ça braille et ça tape du pied un peu partout.
Pas de quoi se faire tatouer le nom de la soirée sur le bras.

À l'intérieur, c'est pareil. Ça braille et ça bouscule, c'est gavé, beaucoup d'alcool et peu de lumière. Le son est pas mal, sans plus, ça danse pas trop…
De toute façon, ce soir, je suis pas dedans. Trop crevé, mal commencé, un peu perdant d'avance. Je me commande une bière et vais me coller sur un fauteuil au fond.

Peut-être que ce type avait raison, je suis à la ramasse en ce moment.
C'est ce que je me suis dit en me réveillant, les yeux gonflés par une bière de trop.

Par contre, autour de moi, le décor a changé. Moins de monde, mais ça danse. Ça chauffe pas mal, même. La zik aussi, c'est plus la même chose, c'est du sérieux : je me lève au moment où une bass line rugueuse descend du plafond accompagnée d'une voie suave qui me dit : « Save the planet, kill yourself ».
J'en profite pour regarder les gens autour de moi : un mec mal rasé en treillis et t-shirt des Ramones, une fille en combi bleue, toque en fourrure et lunettes en strass Dior, un jeune gay espagnol sapé plastic punk avec mini crête et bras en l'air, une jeune dyke sexy avec caleçon apparent et tatouage de guns en croix…
La cour des miracles, quoi.
Ça devient intéressant.
Quand le pied repart au milieu des hurlements et des bras en l'air, je me propulse vers le bar : pas de temps à perdre, y a peu être un truc à vivre. Je vais pisser, traite mon rhume naissant, commande un gin-to, vais me placer en plein milieu du dance-floor, clope, tortille des fesses, ce verre me fais chier, je le siffle en trente secondes pour être débarrassé, je m'approche de la cabine de DJ, c'est une fille, elle est super concentrée, elle fixe la foule comme pour comprendre, clope, les basses deviennent énormes, je me balance un peu plus, je ferme les yeux, concentration, ça le fait, des gens hurlent, je lève les bras, je bouge devant une enceinte, un mec me parle : « laisse tomber j'entends rien », Alter Ego balance les premières notes de Rocker, on se regarde, la banane, clope, ça crie encore, je me remets bien en face du DJ, elle sourit, tout le monde comprend, y a des télépathes dans la salle, maintenant je jumpe, on est trois ou quatre ensemble, décidément ce rhume doit succomber, je retourne aux chiottes, re-gin-to, re-clope, je croise Raph, on se colle sur une marche, je balance encore plus, de là on voit tout, the masters of the world, les charleys sont saignants ce soir, clope, je retiens mon souffle (juste pour voir), je droppe mon verre, Raph me lâche, putain j'ai un spot dans la gueule, je redescends, tout le monde ruisselle, je suis au cœur de la fournaise, je reste les bras en l'air, on forme une marée humaine, c'est cool, ça doit être impressionnant de la cabine, ça devient hystérique, trop pour moi, je file vers le bar, Virginie me tombe dans les bras, on se crie dans l'oreille : « c'est cool, hein ? — yes ! », on commande des verres, clope, elle me raconte Benicàssim en trois phrases, la musique s'arrête, ça hurle, moi aussi, ça repart, le live a commencé, je change de méthode et prends une aspirine, on se faufile, on est juste devant, le son est plus clair en live, on danse à deux, le mec me reparle : « j'entends pas, j'te dis ! », c'est hyper hypnotique, je lâche tout, les machines clignotent en rythme, le décor vire au pourpre, j'ai des fourmis dans les avant-bras, des cliquetis métalliques flottent dans l'air, Raph me colle derrière, on forme un bloc à trois, clope, les murs ont disparu, je dégouline, tout le monde me regarde, une meuf en noir me dit de faire gaffe aux machines, un pas en arrière, j'irradie, le plafond est courbé en forme de paupière, je passe en position lascive, la caisse claire claque contre mes tempes, une meuf aux dents blanches me taxe une clope, clope, Virginie a disparu, ça hurle à nouveau, j'ai soif, le Pulp est un ascenseur qui monte, le lendemain est annulé, le mec derrière les machines est hyper sexy, eye contact, je tortille, on me pousse, je stagne là, je vais pisser, clope, je prend un verre, je défends la cause de Detroit en cinq minutes face à une black rasée, re-danse, tout le monde est au 47e étage, j'appuie sur le 56, on monte, les percus roulent sous les pieds, les télépathes se regroupent et arrosent tout le monde, je danse avec trois killeuses, on me pousse, double rasade de gin, clope, je démissionne dans l'heure, on finit tous chez moi, un DJ reprend la main, je lève les bras, j'aurais dû mettre mon Bill Tornade, la prochaine fois je mets des chaussures en cuir, il faut arriver plus tôt, chaque minute compte, les lunettes c'est cool en club, les cheveux courts aussi, le top c'est le tiers état d'hétéro/gay/lesbienne, y a moins de monde, Raph me claque une bise, vestiaire, end.

« J'étais au Pulp jeudi, Kill the DJ, super soirée, ouaip ! », je lance à la meuf devant moi, prêt à dérouler ma thèse/antithèse de trentenaire enthousiaste en cinq points.
« Tu as aimé ? Cool, on en refait une au Bataclan bientôt.. »
Décidément, y a pas de justice. Entre toutes les personnes entassées dans ce bar, je tombe sur l'organisatrice. Bad karma for eternity ...


Écoutez vos yeux.

Je retombe sur la fille au Bataclan, en milieu de soirée. Elle porte une corde blanche au cou, genre desperados en cavale, ça fait douze heures qu'elle est debout, angine blanche et 39 de fièvre. Et pourtant elle danse au milieu de la foule.
On a un peu plus le temps de discuter, le son et les lights sont parfaits pour échanger nos cartes de visite de teuf. Pour elle, c'est le sud de la France, le glissement progressif vers les teufs, les potes, « T'as une tête de poule », lui répète Chez Damier, très vite l'organisation par envie, pour partager, puis Paris, huit ans à Radio Nova, et puis le Pulp.
Je suis son conseil, j'écoute mes yeux : pas très grande, trentenaire, peau mate et yeux noirs, cheveux courts et allure de chef de bande. Mais c'est pas ça qu'on entend en premier. Le truc qui gifle au départ, c'est… l'enthousiasme avec lequel elle parle de sa soirée. Après un travail au corps méthodique (pas facile de la faire parler à cette heure), elle se lâche : « Cette soirée, c'est plusieurs mois de travail, le budget nous a permis de nous faire plaisir, d'imprimer des flyers géants sous forme de poster, d'inviter les artistes qu'on voulait. On gagne pas grand-chose, mais on fait ce que l'on veut. De toute façon, la difficulté, ça évite de s'endormir. »


Ce type de discours engendre tout de suite une série compacte de questions : vraie démarche ? discours de propagande ? conspiration du grand capital ou position politique ?
Intrigué et en attente devant ce putain d'ascenseur qui tarde à arriver, je fends la foule, parle à deux trois amis qui connaissent Machin, qui a un contact chez Truc, qui fait une after chez blablabla…
Bref, me voilà dans un petit loft en after, accompagné d'une trentaine de personnes, avec musique (« arrête de toucher au volume de l'ampli, pauvre naze, tu deviendras pas DJ ce soir »), alcool fort, défilé improvisé de gardes de l'armée rouge full strass et… Fany Corral.
Après traitement intensif de mon rhume chronique par un cocktail maison confectionné par les meilleurs laboratoires pharmaceutiques, on se retrouve par hasard englués dans un canap' 70 pur blanc. Les échanges sont plutôt tendus au début, elle doit bien se demander qui est ce type hétéro malade comme un chien qui lui pose tant de questions. Mais au fil de temps, les langues se délient :
« Pour cette soirée, c'est TDK qui nous a contactés. Ils ont tout de suite compris ce qu'on voulait, et surtout ce qu'on ne voulait pas. On leur a proposé cette idée de duos musique/visuel. Phormazero a retravaillé les jingles TDK, et les a directement intégrés dans son mix. D'autres sponsors voulaient participer, nous filer de la thune et coller des pub partout : fuck !
— Et les soirées Kill the DJ ?
— Tout a commencé en 2001. On nageait en pleine culture deep house, beautiful people et carré VIP. Un certain ronron s'installait, on voulait faire quelque chose qui correspondait plus à la culture lesbienne, décontextualiser le bordel : pour les visuels, j'ai bossé avec Adam autour des affiches de 68, des slogans politiques. On voulait dire des choses, introduire un certain type de discours engagé. Même démarche pour la musique : plus de live, avec des paroles, du sens, quoi ! Et puis surtout une grosse envie de faire découvrir des artistes qui nous branchaient. C'est comme ça qu'on a booké Ellen Allien, Khan, Peaches, Mocky, Tiga, Superpitcher avant tout le monde. Aujourd'hui ces artistes jouent dans des grosses salles et c'est tant mieux. Nous, on découvre, et d'autres médiatisent pour le plus grand nombre. De toute façon, les utopies ne peuvent se vivre qu'en petit groupe.



Cette phrase-là, je la garde pour me la tatouer dans le dos plus tard.
— Et aujourd'hui ?
— Avec le Pulp, on fait plus de place à des soirées orientées Girlz. Le diktat du dance-floor me gonfle. J'ai envie d'organiser des manifestations plus culturelles, toujours autour de la musique, mais pas obligatoirement sur un dance-floor. On verra. De toute façon, il faut pas aller trop vite, tout ce que j'ai fait depuis le début, ça c'est fait naturellement, petit à petit. Si tu vas trop vite, l'ambition te gagne et tu deviens laid. »

Ok, enough is enough.
Ma décision est prise, enquête intensive sur Fany Corral.
Pour deux raisons : tout d’abord, j'ai un article à faire pour mon taf, et toute cette histoire peut faire l'affaire. Secundo, je suis peut-être en train de mettre la main sur une des organisatrices les plus intéressantes de Paris.
A l'heure où tout est achetable et où les idéaux collent aux plans marketing à grande échelle, j'ai peut-être trouvé le petit groupe d'irréductibles...

Fin d'after, je quitte tout le monde et continue au Zorba (cinq personnes), puis aux Abbesses (trois personnes), puis chez moi. On est plus que deux, et de sexe opposé. Devinez la suite… (Les flammes de l'enfer, baby).

• la suite ...

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