Un trimestre, si je compte bien : c’est-à-dire une éternité. Il aura fallu une éternité, donc, pour que je puisse seulement écouter Smash, l’album de Jackson and his Computer Band – et je ne suis pas encore certain de disposer librement de mon jugement à son sujet. Le fait est que cette musique – puisque nous parlons d’abord ici, nous parlons uniquement d’une œuvre musicale – cette musique pour moi n’a pu exister indépendamment du discours qui l’entourait, qui l’étouffait, qu’après plus de trois mois – une éternité.
Auparavant, le disque a eu beau tourner sur ma platine, je ne pouvais pas l’entendre, car cette musique avait disparu au profit d’un bruit de fond verbal : à savoir beaucoup d’approximations, du verbiage, des anecdotes, des classifications musicales aux airs de labyrinthes, des inepties et ainsi de suite.
L’impression générale qui se dégageait alors de ces lectures1, et, par conséquent mais bien malgré moi, de mon écoute de ce disque, était celle d’un foisonnement, pire : d’un trop-plein. De là, naquit du dégoût a priori pour Smash, pour Jackson, pour ce « nouveau jeune prodige de la scène française. » C’est précisément de là que mon premier haut-le-cœur vint, d’ailleurs : de cette affirmation de nouveauté, de renouveau musical, comme si la musique électronique en France avait sombré dans le néant depuis l’époque où la French Touch triomphait. Voici donc ce messie du XXIe siècle :
Jackson était, au choix, « l’espoir post-French Touch » d’après le Monde, la « nouvelle French Touch » sur Bokson.net ou son « arrière-boutique » d’après Nicolas Julliard dans le Temps. Quoi de plus détestable que cette obstination à enfermer un artiste entre chauvinisme et nostalgie ? C’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : on passe son temps à regretter les époques bénies où la France dominait le monde. Selon certains députés malhonnêtes, il faudrait inscrire dans la loi que la France colonisatrice a joué un rôle positif outre-mer – c’est-à-dire dans ces pays qu’elle a envahis, auprès de ces populations qu’elle a asservies ou soumises, dominées, fait taire, réprimées…
Glorieux temps ! Voilà une infamie, nous sommes du même avis là-dessus : eh ! bien, c’est un réflexe similaire qui pousse à écrire avec tant d’insistance, à l’instar de Patrick Thévenin dans Trax que Jackson Fourgeaud est « la relève idéale d’une French Touch dispersée et égarée qui ne sait plus très bien qui elle est ni ce qu’elle fait. » Je lis en effet derrière ces mots la perte d’un âge d’or – on n’a pourtant en la matière que dix années de recul ! – et le goût de la domination : une domination culturelle et commerciale, certes, mais qui sent trop fort le « national ».Pensez donc : maintenant la French Touch essoufflée, notre musique va s’exporter à nouveau et la France en ressortira grandie ! Un grand merci à Warp, d’ailleurs : on a autant gloussé d’aise sur la signature de Jackson chez Warp que sur ce prétendu renouveau. Pensez donc : un Français chez ces producteurs exigeants sous le nom de qui l’on croise Boards of Canada, Aphex Twin ou Autechre, pour ne citer qu’eux. Pensez donc ! Ou plutôt, non : ne pensez rien. Contentez-vous de savourer ce triomphe sans vous demander si l’annonce du messie ne serait pas un faux évangile.
Ce grief-là est loin d’être le seul, cela dit, car s’en ajoutèrent d’autres, musicaux cette fois. La critique, en effet, s’est évertuée à inonder la musique de Jackson sous une pluie de genres. On aura tout lu sur Smash. En vrac : house viciée, electro-rock crasseux, funk démonstratif, funk hybride, funk digital, hip-hop prédicateur, rap atmosphérique, groove, disco, electro-dark, rock, pop, no wave, punk, electro qui croustille. Je n’ai lu nulle part qu’il s’agissait de musique classique, et l’on entend pourtant un sample de musique symphonique dans « Fast life », mais c’est certainement un oubli… Quoi qu’il en soit, si je comprends bien, on trouve tout dans Jackson, ce qui me conduit à conclure que Jackson ne fait rien. Ainsi, à vouloir ranger à tout prix cet album dans les cases génériques de la musique électronique, on en arrive à ce paradoxe que, à sa place en nul lieu, Jackson n’existe pas. Où est le respect, où le recul devant l’œuvre d’un artiste, lorsque celui qui produit à son sujet un discours critique refuse d’admettre qu’il ne sait pas, qu’il est trop tôt pour le classer dans telle case où telle autre, que cette musique ne se réduit pas à une catégorie ? Où est l’honnêteté de celui qui cherche, d’abord, non à informer un lecteur, mais à influencer un acheteur potentiel ? Bref : où est la critique ?
Je ne reproche pas, du reste, de vouloir étiqueter la musique : aussi réductrice qu’elle soit, la classification est une manière de rassurer celui qui a peur du vide et de faciliter les choses. Dans le cas présent, on aboutit toutefois à une absurdité qui ne laisse pas de m’inquiéter, car on substitue à l’inconnu, au doute, au désordre de la découverte, un ordre à tout coût et en dépit du sens.
La référence permanente à d’autres artistes relève de la même psychose du vide : puisque je ne sais pas estampiller Jackson avec précision, je vais citer des noms, des noms, des noms pour que ce trouillard de lecteur sache bien à quoi s’attendre et évite de se faire une idée propre ! J’ai donc bien compris, en lisant tout cela, que Jackson était un peu notre Aphex Twin à nous – on me l’aura assez répété – mais j’ai dû aussi admettre qu’il s’apparentait, parfois presque comme un jumeau à son frère, à Vitalic, Akufen, Autechre, Boards of Canada, M83, Munk, LCD Soundsystem, Felix Da Housecat, Mr. Oizo, Plastikman, John Oswald, Dave Clarke… Inutile de déployer de nouveau mon raisonnement précédent, n’est-ce pas : je dois conclure de cette fraternité forcée que Jackson n’est personne, puisqu’il est tout le monde.
Je ne dis pas que tous ces rapprochements soient mensongers, car certains semblent s’imposer. À titre d’exemple, Mr. Oizo a collaboré avec Jackson, ce qui induit une certaine parenté. Quentin Dupieux souligne d’ailleurs dans Trax, à la page du blindtest qui précède – tiens, tiens – le long article consacré à Jackson, qu’il « a dû l’influencer » par le passé, « même si [leurs] deux albums n’ont rien en commun. » Odile de Plas, dans le Monde, a d’ailleurs choisi de faire une critique conjointe de Smash et de Moustache (Half a scissor). D’autres rapprochements sur cette liste témoignent en revanche d’une telle méconnaissance du sujet que ce mépris pour l’artiste et son œuvre se communique au lecteur. Est-ce que David Brun-Lambert, dans En ville, écrit que Smash « lorgne du côté de Boards of Canada » parce que ce rapprochement fait sens ? Ou bien est-ce parce Jackson et Boards of Canada sont deux artistes du label Warp ? Aurait-il lu le dossier de presse trop vite ? Les mêmes questions se posent à propos d’Aphex Twin, point de comparaison par excellence, sous prétexte qu’il est chez Warp lui aussi et qu’il triture les sons et les samples lui aussi ? La comparaison s’arrête là, pourtant, car autant Aphex Twin s’affranchit bien souvent de la mélodie et cherche en expérimentant une sorte de noyau rythmique de la musique, autant Jackson demeure fidèle à la mélodie. Dans un entretien accordé à Nicolas Dambre sur RFI2, il enfonce d’ailleurs le clou définitivement : « Aphex Twin et Prefuse 73, ce sont des artistes que je connais, mais ce ne sont pas eux qui m’ont orienté vers le découpage, cela vient beaucoup plus de Todd Edwards, l’un des premiers à utiliser des fragments de voix pour reconstituer des phrases musicales. » On ne saurait mieux dire.
Cet aspect mélodique de la musique de Jackson a été plus d’une fois oublié par la critique. Certes, comme beaucoup l’ont écrit avec raison, on trouve peu de morceaux sur Smash qui rencontreraient le succès sur les pistes de danse, mais s’il est exagéré de dire, comme on le lit dans la playlist de Trax, que « Rock on » est une ritournelle, on peut trouver pourtant dans beaucoup de titres une ligne mélodique. Seulement elle n’apparaît qu’en pointillés. Ainsi, même « Headache » dont Pascal Bertin dans les Inrockuptibles écrit qu’il « justifie bien son nom (‘migraine’) », est un morceau structuré. Ce mot, je l’emploie à dessein car il prend le contre-pied de ce qui a été écrit partout sous prétexte que Jackson use de quantité de matériaux très divers pour composer sa musique, tels que bruits, voix, samples, notes, séquences de toutes origines, mais surtout prend plaisir à les métamorphoser au point de les rendre méconnaissables. Dans Trax encore, il nous éclaire sur les sources d’où proviennent sons et effets de chaque titre : pour l’un, « un vieux morceau d’italo-disco », dans un autre « un piano dans la cuisine de [sa] mère note après note avec un micro pas fait pour ça », ou bien un sample « en qualité real audio » pour tel autre. De ce foisonnement, on a conclu à tort bien des choses que je livre à nouveau en désordre, c’est-à-dire dans l’état où elles me laissèrent après lecture. J’apprends donc que Smash est baroque (voire un « feu d’artifice baroque »), romantique, un kaléidoscope à fantasmes, psychédélique, excentrique, anarchique, surchargé, une mosaïque haletante, alambiqué, cannibale, du chaos. Or, tous ces termes servent uniquement à décrire, avec plus ou moins d’élégance, à quel point la profusion de sons, de rythmes et de breaks peut décontenancer l’auditeur. Personne n’a cependant poussé la grossièreté jusqu’à parler de « foutoir », mais voilà précisément le reproche que l’on devine derrière les mots « baroque » ou « psychédélique » : c’est le foutoir, on n’y comprend rien – sauf, bien sûr, si l’on prend la peine de l’écouter.
Poursuivons le passage en revue. Cette musique désoriente, déroute, abrutit, déconcerte et décontenance. Le travail de Jackson consiste à malaxer, déformer, défragmenter, distordre, déchirer, broyer, recoller, réassembler, retravailler maladivement, télescoper, rompre, disloquer, découper, remonter, précipiter, fracasser, torturer. Grand concours de synonymes, la critique de Smash a donc martelé que cet album était déstructuré – c’est le mot le plus fréquemment employé. Or, il n’en est rien et lorsqu’on l’écoute, on est frappé par l’unité musicale, de chaque morceau d’une part, de l’album entier surtout. On trouve souvent, par exemple, des basses et une rythmique étouffées, comme sur « Arpeggio », « Tropical metal » ou « Radio caca », ce qui plonge ces morceaux dans une atmosphère plus noire, leur donne une tonalité plus deep que la légèreté des mélodies et les découpages du son ne le laissent entendre à la première écoute. Beaucoup de morceaux, ensuite, sont écrits sur le mode mineur, y compris « Rock on » qui appelle à la danse mais ne se libère jamais d’une certaine tristesse. Quant à « Utopia », sans conteste le meilleur titre de l’album, il se déploie dans les voix de femmes qui chantent cette « utopie », un ailleurs désiré et toujours déjà regretté. Jackson a souligné lui-même, du reste, à plusieurs reprises la « noirceur » ou le « climat un peu sombre » de ce morceau. En définitive, on découvre une sensibilité qui dépasse le travail minutieux, presque acharné du son : cela n’a pas échappé à tous les critiques, mais demeurait un aspect secondaire, en retrait derrière la « déstructuration » supposée. Il suffisait, pour entendre cela, d’écouter la musique à l’abri des jugements superficiels3.
Me voici donc arrivé, débarrassé de toutes ces scories, au constat, définitivement, que cette musique existe. Il m’aura fallu nager contre le courant d’une critique qui n’accomplit pas son œuvre critique – autrement dit, son œuvre de pensée – mais se contente de régurgiter un dossier de presse ou d’accumuler les qualificatifs quitte à leur ôter tout sens. D’inaudible, de fourre-tout, de dépourvu d’unité, de révolutionnaire qu’il était à en croire cette critique, Smash est devenu finalement, à l’écoute, ce qu’il est : certainement pas un chef-d’œuvre, plutôt une réussite.
Que l’on se garde ensuite de m’accuser de démagogie – et j’en viens à l’autre conclusion que je tire de cette réflexion : la critique, pour inepte qu’elle soit parfois, n’en reste pas moins indispensable dans le champ de la pensée. Ce qui lui nuit, c’est qu’on la confond souvent avec de la publicité – et c’est au magazine Trax que j’adresse tout particulièrement ce reproche, tant leur numéro de septembre 2005 donnait l’impression qu’on voulait à toute force faire avaler ce Jackson que j’ai pris, à tort, pour de la soupe4. J’enfonce une porte ouverte, je l’admets, en affirmant à quel point le système marchand pervertit tous les domaines où il impose son fonctionnement, mais c’est une réalité qu’il faut incessamment rappeler. La musique électronique, sous ses habits de fête, n’échappe pas à cette domination, et penser étant un acte politique, il est temps de penser, aussi, la musique électronique.
1. Voici les sources d’où a jailli ce
déluge d’informations. Elles ne
prétendent pas couvrir
l’intégralité de ce qui a
été écrit à propos de
Smash, mais reflètent à
quelles fontaines,
occasionnellement ou habituellement, je puise renseignements, annonces
et avis critiques.
Presse écrite :
- Trax n°87, septembre 2005 ;
- Les Inrockuptibles n°514, 5 au 11 octobre
2005 ;
- Libération, cahier «
Tentations »,
vendredi 23 septembre 2005 ;
- le Monde, mardi 27 septembre 2005 ;
- Le Temps, samedi 8 octobre 2005 ; quotidien
suisse ;
- En ville n°9, septembre 2005 ; mensuel
gratuit.
Sur Internet : www.bokson.net - www.leschoses.com
- www.thefake.ch
-
www.infratunes.com
- www.radiofg.com
- www.liabilitywebzine.com
2. Réalisé le 20 octobre 2005,
l’entretien est consultable en transcription à
l’adresse suivante :
www.rfimusique.com/francais/musique/articles/070/article_15782.asp
3. La même superficialité en amène plus
d’un à nous noyer sous les détails qui
relèvent de
l’anecdote. Pour ne citer que le plus
obstinément répété : la
présence, sur les titres « Utopia » et
« Fast life », de la mère de
l’artiste, Paula Moore, autrefois interprète
d’un « Valparaiso » qui atteignit,
paraît-il, les sommets des hit-parades.
On
peut y lire,
certes, une propension chez Jackson à faire
flèche de tout bois, c’est-à-dire une
certaine capacité créatrice, mais ne confondons
pas, tout de même, l’essentiel et
l’accessoire.
4. Que ce soit sous forme d’article, de chronique, de
blindtest
ou de publicité (une pleine page, en tant
qu’album du mois à la Fnac), Jackson est
omniprésent dans ce numéro. Le plus choquant fut
cependant de découvrir, au dos d’un flyer
publicitaire qui reproduit la couverture dudit numéro, la
publicité pour Smash. Le magazine au
recto,
l’album au verso ? Non, de la publicité, rien
d’autre – et la preuve que l’on avait
affaire, pour finir, à de la soupe, rien d’autre.
