BOARDS OF ALASKA
par Jim Wilde
En cette nuit de janvier 1990, vautrés dans le canapé d’une grande maison bourgeoise, nous nous appliquons, quelques amis et moi-même à descendre un pack XL de Kronembourg. En bons ados post-pubères, notre conversation tourne invariablement autour des filles, de la musique et, en cette année de baccalauréat, de cet ultime putain d’examen. Alors qu’après le passage du dernier joint mes yeux bloquent sur les longs rideaux de velours rouge qui s’étirent de la moulure au parquet, mes oreilles se fixent sur les premières notes parvenant des enceintes. Un « happy birthday » empli de nostalgie accompagnée d’une voix d’homme fantomatique se perdant dans le néant. Je découvre alors le « disque le plus sombre de l’histoire du rock » (cette « récompense » vaut à elle seule tous les MTV Awards de la Terre), le terrifiant Berlin de Lou Reed.
À travers l’histoire sordide d’un couple de Berlinois rongé par la dope et la jalousie, le New-Yorkais s’attaque à la longue et tragique glaciation des relations humaines.
Au milieu de ce grand salon cossu je prends en pleine gueule le récit de Caroline (surnommée « Alaska » pour la sécheresse de ses sentiments), fille volage, accro au speed et battue par son malheureux Jim. La pauvre « Queen of Scots » finira par se suicider.
En dix chansons d’une beauté lugubre Berlin me propulse dans l’âge adulte et ce qu’il me montre n’est pas joli. Sad song. Cette nuit-là, je décide que cet album, chef-d’œuvre maudit de l’histoire de la musique, sera à jamais mon disque fétiche.
Dix ans plus tard, je me trouve à discuter musique avec un type guitariste dans un groupe de hard rock. Alors que nous entamons une bouteille de vodka en regardant le soleil monter au-dessus du toit sur lequel nous sommes vautrés, le type me pose la question que j’attends depuis une nuit de janvier : « Eh, dis donc mec, c’est quoi le meilleur album que t’aies jamais écouté de toute ta chienne de vie, hein, dis ? » On me demandait à moi quel était mon album préféré ! Comme si mon avis sur la question pouvait un jour compter. Comme si j’étais le critique dont l’avis était attendu frénétiquement par des milliers de lecteurs chaque mois. Enfin Berlin allait être réhabilité ! Savourant l’instant, je prends le temps d’allumer une cigarette et de réfléchir à cette question essentielle. Après avoir fait patienter le type de longues secondes, je le regarde droit dans les yeux et je lui sors – « Music has the right to the children de Boards of Canada ! » - Le mec me fixe de ses deux billes bien rondes : « Boards of Canada, connais pas. Un groupe de surfers ? ».
C’est que depuis ma rencontre avec le romantisme noir de Berlin, j’avais croisé le chemin de deux Écossais…
Cannes, 1998. Le moral en berne, je marche seul comme le chantait Jean-Jacques, l’homme en or massif de la variété hexagonale. Seul dans ce Miami à la française où les vieux joggers décatis viennent profiter de leurs derniers rayons de soleil. Parmi les dizaines de boutiques de luxe où trônent des ladies fardées arc-en-ciel, je tombe sur ce qui doit être le dernier disquaire downtown. Après un balayage furtif du rayon variété-commerciale-vue-à-la-télé, j’accède au mini présentoir fièrement estampillé « Techno ». Au milieu de la production du moment, une pochette bleutée attire mon attention. Dessus des adultes, portant pattes d’eph’ et entourés de bambins, semblent poser devant l’objectif pour un cliché souvenir de vacances.
Je pose le casque sur mes oreilles…
Sont-ce les remontées acides d’un vieux buvard ingurgité il y a des années ? J’entends des voix ! Des voix scratchées et triturées. Des murmures subliminaux et des rires d’enfants venus d’ailleurs. Puis vient une langoureuse et chimérique déclaration d’amour : « IIIIIIIIIIII looooooooooove youuuuuuuuuuu ». Music has the right to the children m’envoie dans un long « roadtrip intérieur » aux confins de l’inconscient de sorte que je ne sais jamais si les images qui viennent à moi appartiennent à ma propre histoire ou sont une pure invention de mon psychisme malade. Pris par le psychédélisme mystérieux et hypnotique de la musique, je voyage entre le souvenir et le rêve, entre le sommeil et l’éveil. Téléporé tel le Captain Kirk au milieu d’un film de famille en super-huit, l’écoute de Music has the right to the children me renvoie illico à ma première coupe au bol :
Je suis dans un jardin et je regarde la barre d’immeuble qui me fait face. Les nuages défilent au-dessus du bâtiment. Tout me paraît immense. Le jardin. L’immeuble. Le ciel. Mon cerveau semble lire les toutes premières images inscrites dans ma mémoire.
Envoûté par la beauté froide et céleste, autant que par l’aspect sombre et inquiétant qui se dégage des morceaux, je plonge dans une profonde méditation.
… Le dernier morceau se termine. Peu à peu les images de ce film mental s’évaporent tout comme les visages de la pochette.
Rarement un album ne m’avait provoqué une telle chair de poule du premier au dernier morceau. En fait jamais depuis Berlin.
Loin d’un quotidien étouffant, Boards of Canada décrit un monde fantasmé, étrangement enfantin qui fait naître une douce nostalgie. Basé sur des rythmes hip-hop sous Lexo, construit à partir d’équations mathématiques, Music has the right to the children vous transporte dans un rêve un peu triste fait de bleeps, de blops et de voix d’enfants déformées, riant et comptant à l’infini.
On est ici loin du désespoir qui suinte de Berlin, de cette voix lasse décrivant de manière réaliste et extrêmement cruelle un amour tragique, loin de ces orchestrations symphoniques pesantes transpercées de guitares heavy. Chez Lou Reed, les enfants ne rient pas, ils poussent des cris si déchirants qu’ils vous filent immédiatement une boule au ventre.
Pourtant il se dégage de ces deux albums un même sentiment mystérieusement nostalgique, qui vous renvoie à des instants heureux mais perdus à jamais. Chacun à sa façon, ils évoquent l’enfance, entre innocence et apprentissage des rapports humains. Chacun à sa façon ils ont marqué l’histoire de la musique. Berlin, en traitant d’autodestruction et de dépendance, fait entrer le rock dans l’âge adulte, quand Music has the right to the children donne à la musique électronique une proximité et un visage humain absents jusqu’alors.
Ils font partie de ces très rares disques que l’on emporte partout, qui traversent le temps en se bonifiant et dont l’écoute, parcimonieuse, vous replonge dans un monde intact.
Le Canada et l’Alaska ne font-ils pas partie du même continent ?
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