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     SUR UN BATEAU EN PLEIN LAC PARANOïAQUE   
 par Jack LockerRoom


C’est toujours la même chose (again and again).
En cette fin d’année parisienne rythmée par les bourrasques de pluie gluante et les ciels plombés qui dégoulinent dans le dos, mon cadeau de Noël était arrivé en avance : Boucle d’or.
C’est le genre de fille qui vous permet sans aucune honte de prendre un taxi, de monter au sommet de la tour Eiffel, de vous mettre torse nu et de crier « looooooooooooooooove ! » à pleins poumons, toujours sans aucune honte.

Mon médecin m’avait pourtant assuré que j’étais sorti d’affaire…
La soirée commençait bien : en mission pour la revue où je taffe, j’avais dîné à l’Industrie avec la DJ de ce soir venue spécialement de Genève, Water Lilly.
(Let me be your) Fan avant même de la rencontrer suite à une mémorable Eyes Need Sugar et à son premier album Sputnika, je menai un entretien fructueux. Nous poursuivîmes dans une before chez des amis où m’attendait Boucle d’or, et hop, direction le Batofar.
C’est en posant le pied sur la coque métallique rouge que j’ai senti un léger changement. La distance avec Boucle d’or était trop importante, et tous ces regards pénétrants qui laissaient des traces de doigts sur le fond de ma boîte crânienne…
J’emboîte le pas à Water Lilly, je paye, et je prends l’ascenseur.
Les portes se referment, direction -2.

Stop.
C’est au moment où Lilly m’a dit « je crois qu’on est bloqués » que je me suis souvenu : il n’y a pas d’ascenseur dans le Batofar.
Deux possibilités : comme le Rex, le Batof’ fait peau neuve pour la rentrée et s’équipe d’un ascenseur à la place du légendaire escalier…
Farfelu.
Autre solution, des inconnus peu scrupuleux me tiennent à l’écart.
Déjà plus plausible. Mais pourquoi ?
« Ne t’en fais pas, on va venir nous chercher. Des galères comme ça, ça arrive souvent. La moitié du train que j’ai pris pour venir à Paris n’était pas chauffée, et une fois, mes disques sont restés à Genève alors que je jouais le soir même à Barcelone. Respire…
— Et en plus tu joues dans pas longtemps. La préparation va être courte !
— Oh ! Tu sais, je ne prépare jamais mes sets. Tout dépend de mon humeur du moment. »
Tout cela confirmait bien mes premières impressions : Lilly est très instinctive. Jamais d’avis tranchés, mais une pensée vivace et sensible qui réagit à son environnement. L’arme ultime pour un DJ !
C’est à cet instant que plusieurs plaques métalliques coulissèrent dans un « pshiiit » un peu ringard.
Trois écrans plasma (pas de marque, le Batof’ n’a pas les moyens) nous montraient maintenant le ventre du Batofar, dance-floor sombre ou les lasers dessinent les danseurs en confettis multicolores.
Lilly s’assit sur sa caisse de disques, tout absorbée par le spectacle…
Elle a de l’aplomb, c’est sûr. Ou alors elle est de mèche.

J’entrepris un petit interrogatoire pour en avoir le cœur net :
« Et à Genève, tu vas où ?
— J’aime bien manger au café Gallay ou au Sensi, flâner au Thé… »
C’est sûr, elle connaît bien Genève. Et puis à l’Industrie, elle m’a prouvé mille fois son amour du vinyle, de l’objet, avec un regard tout particulier, très sensitif.
Ils sont forts… Mais j’ai pas dit mon dernier mot.
« Et tu as une machine de prédilection pour faire du son ?
— J’aime la basse. De fait, j’utilise plutôt des synthés analogiques, comme mon Jupiter. Pas de midi, mais un gros son que je sample. Et puis j’utilise de plus en plus d’instruments virtuels. Aujourd’hui, c’est difficile de faire la différence dans un mix. L’avantage avec les analogiques, c’est que l’on peut faire évoluer le son de manière plus intuitive. Et c’est ce qui m’intéresse en priorité. »
Je vais la coincer. C'est une actrice pro...
— « Et pour séquencer ?
— Reason, mais j’ai également utilisé Cubase ou même Fruity Loops pour mon premier album. L’important, c’est de bien maîtriser le logiciel… »
C’est clair, elle s’y connaît.
La sueur commence à perler sur mon front et de lourdes basses filtrées font frémir les parois métalliques. On a la désagréable sensation d’être bloqué tout au fond, à l’intérieur des entrailles du videur.
Si je ne suis pas claustro, ça ne va pas tarder.
Et puis voilà Boucle d’or sur l’écran, qui danse, toute souriante. Elle n’a pas l’air de s’inquiéter de ma disparition.
Et le pire, c’est que la totalité des mecs la fixent !
Je les regarde un par un : oui, la totalité.
Cent quarante pulsations minute, c’est le rythme de mon horloge interne quand ma vision commence à se troubler. Tout devient mou autour de moi, les parois coulent comme des montres molles, et puis se redressent brusquement telles des sculptures hystériques, j’ai les joues rouges, le souffle coupé, ils vont m’avoir, les mains moites, Boucle d’or est prisonnière, c’est la fin, mes jambes sont en spaghettis trop cuits, je ne suis pas, je suis, je ne suis plus, je suis…
— « Mais au fait, quelle était la question ?
— Hum… Oui, aimerais-tu ne faire que ça : mixer ?
— Non, je ne crois pas. J’ai besoin de cette vie à côté, mon travail d’archiviste. Ça apporte une part littéraire à ma vie. Ça permet de prendre du recul, de garder un certain équilibre… »



Nous sortons de l’Industrie sous la pluie, enivrés par cette bouteille de bon vin dont Lilly m’a fait l’éloge. Elle s’y connaît, aussi.


Ce soir-là, Lilly m’a sauvé.
Je ne suis pas une exception, elle sauve des milliers de clubbers à travers le monde par ses sets puissants où les basses sont reines.
Devant les platines, sa concentration impressionne, sa beauté glacée hypnotise et sa sélection force le dance-floor aux pires excès. Sa musique est comme elle, sans fioritures. Chaque son est essentiel et construit méthodiquement l'espace, parfois traversé par cette voix sensuelle venue d'ailleurs. Lilly touche ainsi quelque chose d'intemporel avec sa musique, loin des modes passagères.
Un joli nénuphar que Boris Vian a sûrement déjà rencontré.


PS : Il n’y aura jamais d’ascenseur au Batofar.
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