Tout a commencé avec « Innerstrings (no shuffle mix) » sur le label Output en 2000. C’est ce track, dark et martial, qui pour la première fois définit le son Black Strobe : rythmique linéaire, lignes de basse empilées, froides et tranchantes, groove lent, voix grave et monocorde, couleur 79/81.
Ce n’est pas pour autant la première sortie du groupe. « Paris acid city », sorti chez Source sur la compilation Sourcelab, vol. 3 en 1996, marque le point de départ de cette aventure. En pleine déferlante French Touch, Arnaud Rebotini et Ivan Smagghe sortent ce track au pied lourd, effluve acide et groove hypnotique, en totale contradiction avec le son du moment.
Le Strobe y est, mais pas encore le Black.
Car à cette époque, les producteurs français sont obnubilés
par le son 70, où les accords de Rhodes, les nappes de Clavinet, les
gimmicks discos et les cocottes funky sont obligatoires. Quant à
Black Strobe, ils se concentrent sur le son underground 80, que l’on retrouvera
sur la compilation So young but so cold, sélection sortie en
2004 chez Tigersushi et organisée par Volga Select, où officie…
Ivan Smagghe.
Suivent ensuite les maxis sur lesquels tout le monde s’est exténué
durant des heures : « Me and Madonna », « Italian fireflies
», « Chemical sweet girl », « Deceive/Play »,
« Nazi trance fuck off ! ». Sans parler de la flopée de remixes
passés à travers la machine Black Strobe, de Depeche Mode
à Rammstein en passant par Guetta… tous propulsé dans la
chambre de congélation 1979/1981.

Car cette zone temporelle voit émerger des productions marquées par une révolution naissante : les machines prennent le pas sur les instruments. En trois ans seulement, la vague punk en berne, une poignée d’artistes invente le son de demain : dark/séquencé/no shuffle/lyrics désabusés/voix monocorde/traitée/cynique, le no future des punks comme quotidien, collant à cette nouvelle ère technologique où l’humain n’est plus le pilote de l’avion, mais le passager sanglé sur son fauteuil. Ces explorateurs se nomment alors D.A.F., Liaisons Dangereuses, Nitzer Ebb, Kas Product, Front 242, Front Line Assembly, Suicide Commando, Section 25, The Cassandra Complex, A Split-Second, Malaria !… Pas besoin de vous faire un dessin.
« Electronic music that is not afraid to scare people »
annonce le duo, en avance de quelques années sur la déferlante
electro/revival EBM/coldwave portée à bout de
bras par DJ Hell et son label International Deejay Gigolo, Lazergun, The Hacker,
la nébuleuse Viewlexx/Bunker/Murdercapital et quelques autres producteurs
underground.
Juste retour des choses en ces années où le futur devient incertain,
où l’actualité fait peur, où les grands spectres
d’une fin brutale ressurgissent.
Black Strobe incarne alors parfaitement le son qui caractérise son époque,
et participe activement à l’émergence d’une scène
où la fête n’est plus ce rassemblement hédoniste et
funky, mais une grand-messe du temps présent.
Rencontre avec A. Rebotini à Mains d’Œuvres autour d’une
bière le 06-06-2006, le jour de la bête :
« Qui compose dans Black Strobe, et quels sont les rôles de chacun
?
– C’est moi et Ivan. Généralement, je compose les
rythmiques et les harmonies, parfois je place quelques paroles. Ivan intervient
souvent après, il restructure le premier jet pour que ce soit mixable,
change certains sons, arrondit les angles.
– En fait c’est toi seul qui fais les morceaux, alors : Ivan est
consultant !
– Non, il a un vrai rôle de producteur et il apporte parfois des
idées. On peut dire que lui est un peu « pas assez », et
moi « un peu trop ». Ça donne un bon équilibre, au
final ! Pour le remix de Depeche Mode par exemple, j’ai fait
un morceau quasiment fini, et Ivan l’a modifié pour garder le cap.
– Parle-nous du processus de création des morceaux. Black Strobe
est très reconnaissable dans la construction des tracks et les
sonorités…
– Oui, je travaille toujours en layers, j’empile des couches
pour créer des timbres plus riches. J'adore le classique et les orchestrations,
et j’utilise souvent des techniques propres à ce type de musique.
Debussy, Messiaen ou le GRM sont des références pour moi.
Je ne pense pas la musique en termes stylistiques ou harmoniques, mais plutôt
en termes de son dans le temps et l'espace, c'est ce qui m'intéresse.
– À propos des sons et des ambiances, la presse a souvent rattaché
Black Strobe à la scène gothique/métal/indus…
– J'aime bien ces sonorités et cette scène, le second degré
et les films de série Z.
Ado, j’écoutais des groupes très différents, beaucoup
d’electro funk, puis rapidement du metal, que j’écoute toujours
aujourd’hui. Mais j'ai peu écouté d'EBM/indus, c'est une
légende et j’en ai un peu joué. On n’est pas plus
dark que du vrai rhythm'n'blues, pas plus que Robert Johnson ou Muddy
Waters.
En fait c'est ma femme qui m'a fait découvrir cette scène alors
que j'étais en pleine redescente de jungle. J'ai un peu zappé
cette vague, j'étais entre la première et la deuxième vague
goth.
La vraie gifle, ce fut le grunge et le noise new-yorkais,
j’avais 19/20 ans. Puis LFO et Napalm Death. Mais j'écoute toujours
Joy Division quand j'ai envie de me mettre bien down.
– Ta passion pour le metal se voit beaucoup sur scène...
– Oui, j'ai vu beaucoup de trucs comme ça, j'ai vu sept ou huit
fois Henry Rollins et il reste l’un de mes héros. J’étais
chanteur dans un groupe de death pendant assez longtemps, alors…
Après c'est naturel, ma voix se prête à ça, mais
j'essaie de ne pas faire peur aux gens. On bosse pas mal la scène en
ce moment, en prévision de la sortie de l’album…
– Justement, parlons-en. Les sorties de Black Strobe sont rares, environ
un maxi par an et des remixes. Pourquoi autant de temps pour sortir
le premier album ?
– Ça fait longtemps qu'on y pense, à l'album, mais je ne
voulais pas faire d'album dance. J'en ai plein ma cave des albums dance
ratés qui n'ont pas marché.
J'avais envie de faire un truc différent, refaire le coup de Zend Avesta.
Tout le monde attendait un album jungle et j’ai fait autre chose,
beaucoup plus ouvert…
Pour Black Strobe, c’est plus difficile, le marché s'est écroulé
entre-temps et les albums dance sont durs à réussir et
à vendre.
Du coup, ça a été plus long pour convaincre. Je me suis
mis au chant et ça a pris du temps, il a fallu bosser… Et puis
si tu regardes bien nos sorties, on a lancé pas mal de cartouches entre
les tracks et tous les remixes…
En fait, ce premier album est le troisième : on peut dire que le premier
est composé de tous les maxis sortis sur Output avec « Italian
fireflies », « Deceive/Play », etc… Tu peux en faire
un second en regroupant tous les remixes. Et puis on n'a jamais voulu
se répéter, on ne fait pas du track au kilomètre.
Aujourd’hui, certains producteurs sortent un ou deux maxis par mois plus
des remixes, mais les tracks – même s’ils
sont de qualité – manquent souvent de pertinence.
Comme on a toujours eu ce côté un peu prétentieux et décalé,
on ne va pas faire l’album dance que tout le monde attend. On
a vachement élargi notre champ, on va même faire une reprise de
Bo Diddley…
– Et ça sort quand ?
– Courant 2007, mais pas chez Output
– Ok. En réécoutant tout Black Strobe, une idée
lumineuse m’est venue... J’ai l’impression que vous avez trouvé
un nouveau truc, une posture idéale pour notre époque : sortir
peu de disques et pratiquer un revival méthodique d’une période
mal connue (1979/1981) et haute en couleurs pour les remixes… J’ai
l’impression qu’on pourrait passer toute l'histoire de la musique
à travers Black Strobe !
– Ça me plaît, comme idée ... Mais on n’a rien
inventé. La dernière révolution, c'est la techno, et j'attends
la prochaine. Il faut vingt ans ! Pour Jerry Lee Lewis, les Stones n'étaient
pas une révolution.
Et il avait raison. Les Rolling Stones, c'est quand même du rhythm'n'blues
mal joué, mais c'est pour ça que c’était un son nouveau.
Bien joué, ça donne AC/DC.
– Oui. Mais prenons des exemples : pour « Innerstrings »,
c’est clairement influence EBM. Pour « Me and Madonna », on
se rapproche de la coldwave, et puis il y a « Nazi trance fuck
off ! » On a l’impression que vous revisitez un style par maxi…
– Non, ce n'est pas ça. « Nazi trance fuck off ! »,
ça n’a rien à voir avec Dead Kennedys. Tout cela n’est
pas volontaire, c’est juste notre évolution. Tu sais, Ivan et moi,
on est vraiment des passionnés de musique. De toutes les musiques.
L'histoire des barrières musicales, c'est des vieilles conneries. Je
prends autant de plaisir à écouter un bon vieux James Brown que
Sisters of Mercy, Napalm Death, le dernier Meshuggah ou de vieux maxis house.
C’est sûrement pour cela qu’on a l’un envers l’autre
cette estime hallucinante. C’est un truc très profond. Et toute
cette musique écoutée resurgit sur nos tracks.
– Parle-nous un peu de la formation live de Black Strobe.
– C’est une formation à géométrie variable.
Il y a pratiquement toujours un batteur, sauf dans les clubs trop petits. Il
y a moi au chant et Siskid à la guitare/clavier. Il y a eu Ivan, et il
y aura Ivan pour la tournée à la sortie de l'album. Mais ce n’est
pas son truc. C’est vraiment plus un DJ, il n’aime pas la scène…
Et puis on a un ingénieur du son. Il gère les delays
sur la voix, les niveaux, les traitements, il a une vraie part créative
pendant la prestation. C'est finalement le membre le plus important. C'est lui
qui tient le tout en temps réel, six pistes de machine+une batterie+Siskid
au clavier et guitare et la voix.
Il nous manque peut-être un mec aux lights pour donner encore
plus de puissance au live, balancer de grosses lights au bon
moment, sur les riffs de guitare de Siskid… Mais on n’est pas Metallica,
on va pas se la raconter, ça marche déjà très bien
actuellement.
On a mis quand même longtemps à trouver la formule. C'est un live
atypique avec laptop/instru/chant, c’est trois ans de boulot,
de réflexion et d'erreurs. Mais maintenant, ça tourne, on a de
très bons retours. Surtout dans les festivals techno, comme au festival
Monegros en Espagne (on a fait l’édition d'hiver, on refait l'été
cette année). On a enfin trouvé l’équilibre entre
l’aspect scénique assez rock et l’énergie techno.
Ça donne quelque chose de toujours décalé par rapport aux
autres, rock dans les clubs technos, techno dans les festivals rocks.
– Effectivement, j’ai pu constater le résultat au club 103
à Berlin ! C’était l’hystérie. Commencer par
« Italian fireflies » et finir par « Innerstrings »,
faut oser…
– Tu sais, sur scène, t'as besoin de convaincre. Le premier contact
est crucial. Ça a super bien marché, vu que juste avant, il y
avait Sascha Funke et Frank Martiniq, très minimal. Mais pour Sónar
2006, on va placer un nouveau morceau en ouverture... et « Italian fireflies
» en rappel.
Nous sommes déjà vraiment prêts pour la tournée de
l’album, et c’est ce que je voulais. Il n’y aura pas de tour
de chauffe, les premières dates donneront direct le plein potentiel de
Black Strobe.
– En fait vous êtes de fins stratèges, vous êtes trop
forts…
– Non, on est vieux. C’est l'expérience que tu vois là.
On sera forts quand on aura vendu plein de disques ! (rires)
– Ok. Et tes projets solos, tu bosses toujours dessus ?
Je ne referai rien sous le nom d’Aleph, c’est du passé. Par
contre, pour Zend Avesta, je me suis donné comme règle de sortir
un album tous les dix ans. Donc en 2010 ! (rires)
Tu sais, j’ai tellement fait de projets qui n’ont jamais abouti…
Aujourd'hui, je bosse uniquement sur Black Strobe. Ça prend presque tout
mon temps. Je vais quand même sortir un maxi sur Kling Klong, et peut
être sur GoodLife…
– Et ça donne quoi, Rebotini solo en 2006 ?
– Ça sonne un peu comme les vieux Warp, c'est du Black Strobe sans
le Black et sans le Strobe. C’est club, mais bien plus minimal, je pense
que l’idée est plus transparente.
– Tu as des envies de collaborations en ce moment ?
– Personne ne m’a encore proposé de chanter sur un track
pour l’instant… Sinon, j’aimerais bien bosser avec Rick Rubin
(le producteur qui a réuni RUN-D.M.C. et Aerosmith sur « Walk this
way »), Siskid ou The Hacker. On a droit à des mecs morts ?
– Non. Salut. »
Tout est désormais clair : Rebotini, c’est le chef d’orchestre,
le sorcier des machines, celui qui empile les strates de sons rêches pour
faire naître un groove dark et obsédant, une putain de
séance d’hypnose collective et gratis. Quant à Smagghe,
c’est le spectre blafard qui hante cette musique et l’emplit d’une
lumière toute crépusculaire… Les deux amis réunis
forment Black Strobe, cette machine sans faille qui crache à intervalles
réguliers des flashes de lumière brute pour guider la masse de
clubbers anonymes à travers la nuit.
Style borne de chantier en pleine banlieue industrielle parisienne. Car Black
Strobe est bel et bien français : conceptuel, poseur, distant et anticonformiste.
Bien entendu, beaucoup copient Black Strobe. Après tout, c’est
une simple recette, il suffit de bien écouter et de faire la même
chose.
Pour faire du Black Strobe, il suffit :
- d’avoir 2x25 ans d’écoute musicale tous styles confondus
;
- d’avoir dans son équipe l’un des DJ les plus inventifs
de la planète ;
- d’avoir cette science de l’empilement, de la recherche de timbre
;
- d’avoir un chanteur à la voix grave et caverneuse ;
- de passer trois années à roder une prestation live
atypique ;
- d’avoir intacte cette rage tout adolescente de ne pas faire comme les
autres ;
- et enfin, de transformer tout cela en un ensemble cohérent et original.
Avoir la recette n’avance à rien. Juste à mesurer la distance
entre les suiveurs et l’original.
En sortant de Mains d’Œuvres et malgré la chaleur accablante
de cette fin d’après-midi, mon cerveau reste frais, baignant dans
une obscurité zébrée de lumière, et tout cela grâce
à mon lecteur mp3.
Une image reste.
Smagghe est cet instant de lumière aveuglante qui, à force de
se répéter, devient continu et hypnotique. Arnaud, c’est
l’intervalle obscur qui joue avec tes pupilles et te laisse seul dans
le noir.
Après la première écoute, les paroles de Black Strobe prennent
tout leur sens : « Somewhere, someone is calling you ! ».
