Why can’t I be you ?
Lundi matin.
Ciel blanc, uniforme kaki, bruinasse glaciale.
Paris en force.
Entre deux réus avec mon rédac’ chef, je lance une recherche
sur MetaCrawler : « Fany Corral » + « Kill the DJ ».
Ce que je retiens le plus, ce sont les slogans inscrits sur les flyers :
- Kill the DJ, on a vu pire -
- Ça tourne pas rond, Kill the DJ chez Colette -
- Faudra pas venir pleurer après -
en plein second tour de la présidentielle
- Ne nous laissons pas faire -
pendant la contestation des intermittents
- C’est pas bien grave -
Et puis les nombreuses interventions de Kill the DJ en dehors du Pulp : festival Exit à Créteil, Villette Numérique, Dieppe Scène Nationale, Lille 2004, Sónar à Barcelone, Colette. Tout cela ne fait que confirmer la qualité du travail de l’équipe. Un bon point.
La semaine passe.
Samedi soir.
Traversant Répu sur mon scoot, je me sens prêt à tenter
le diable.
Retour chez moi.
Commence alors le rituel presque oublié de la transformation : musique,
douche, fond de vodka trois piments ramenée de Russie, double médicamentation
anti-rhume, des jeans taille basse, baskets et grosse ceinture à boucle
d’acier brossé, un anneau dans l’arcade…
Comme d’hab’, je passe dans les WC, lumière éteinte,
et commence à masser doucement le mur gauche avec la paume de la main.
Plus ça se réchauffe, et plus j’appuie fort. Après
quelques minutes, le mur devient plus élastique, jusqu’à
former une légère vague.
Il faut alors changer de mouvement.
Avec les trois doigts du milieu, je forme des cercles concentriques en faisant
un mouvement de va et vient, jusqu’à ce que la paroi se dérobe
et me laisse passer un doigt.
Le plus dur est fait. J’ai souvent une crampe, alors j’attends un
peu.
Ne pas oublier de lubrifier.
Et puis je recommence, et j’élargis petit à petit l’orifice.
Tout commence à devenir liquide, de l’autre coté la chaleur,
l’intérieur.
Après avoir passé un bras et une épaule, le reste suit.
Je suis de l’autre coté.
Ce qui me gêne le plus quand je change de sexe, ce sont mes petits seins.
Du coup, je mets pas de soutif, juste un t-shirt moulant Diesel bien échancré.
Ça pointe dur.
Je suis prête.
Girl Power
Le samedi, c’est Girl Power au Pulp. Je rentre sans problème,
ça mate et ça branche sérieux. Je repère direct
une brune aux cheveux courts très délurée qui jumpe au
travers du dance-floor. Quand elle passe près de moi, je lui
attrape le pull pour la dévier de sa trajectoire, elle fait trois tours
autour de moi et puis s’en va.
Je repère également Fany au milieu d’un groupe.
Après quelques verres et un branchage méthodique des filles composant
ce groupe, j’arrive enfin à discuter avec elle. Je lui dis que
je viens de Lyon, que je suis sur Paris depuis deux mois, que je fais de la
vidéo, des courts lesbiens à tendance porno (le gin tonic me fait
dire de ces choses, des fois ! J’en suis toute rouge), que je cherche
des lieux où exposer mais que je connais personne ici. Très intéressée,
elle me fait un petit topo sur la scène lesbienne parisienne : «
Ici, c’est pas Berlin, la scène lesbienne est encore petite. Côté
rive gauche, t’as les vieilles lesbiennes friquées qui écoutent
la Compagnie Créole, et de l’autre t’as des filles plus jeunes,
tendance dyke, qui gravitent autour du Pulp.
– Comment c’est arrivé, tout ça. Je veux dire le Pulp,
cette génération, tout ça ?
– Je crois que c’est parti avec Housewife, le fanzine créé
par Axelle Le Dauphin et Dana Wyse. C’est une scène plus underground,
décomplexée, plus trash, qui écoute plutôt
du rock ou de l’électronique… Il n’y a pas encore si
longtemps, c’étaient des filles invisibles. Avec le Pulp, qui est
un club lesbien (certains ont tendance à l’oublier), on garde une
place importante pour cette scène. On expérimente, on mélange,
on fait découvrir, et surtout on se fait plaisir. Il y a ici une vraie
volonté de promouvoir cette scène, avec des artistes moins connus.
Les vendredis et samedis, c’est pour les filles, on fait venir des artistes
issues de la culture lesbienne. Récemment, on a fait venir Ill Ease,
une batteuse américaine, JD de Le Tigre ou Tara Delong de Mexico, qui
fait du hip-hop. On organise des soirées dans ce sens, comme les PMS
(Premenstrual Syndrome), Jacqueline Coiffure, I’m not Gay…
Tu devrais me montrer ce que tu fais, ça pourrait passer ici…
– Tu crois que les gens sont prêts à mater du porno lesbien
?
– Et pourquoi pas ? On passe bien les films de Maria Beatty…
– Tu as peut-être raison. J’ai vu récemment que Shaï,
une marque de fringue, avait fait trois films publicitaires pornos : un hétéro,
un gay et un lesbien !
– Tu vois, les choses bougent. Par exemple en 2005, le film d’ouverture
du Festival de Films Gays & Lesbiens est lesbien : Oublier Cheyenne
de Valérie Minetto. Une première ! »
Ça accroche bien entre nous. On décide de se revoir au bar O’Kubi
rue Saint-Maur où elle mixe ce dimanche soir.
J’arrive bien sûr en retard… La transformation a été
plus difficile cette fois-ci, ce putain de mur se raidit de plus en plus. À
croire que ça deviendra bientôt impossible.
Je n’ose même pas y penser !
Pas beaucoup de gens, mais ambiance très sympathique. La patronne du
bar est très sexy… comme sa copine, d’ailleurs.
J’oublie très vite.
Fany « Fake DJ » est, comme promis, aux platines, la sélection
est éclectique. Je bois un corbières tout en discutant du Manifeste
contra-sexuel de Beatriz Preciado avec Sofia, une ravissante blondinette.
Et puis c’est la tournée des bars, le Troisième Lieu, l’Unity,
le 3w, le Bliss…
On passe chez Nicole.
On finit chez Fany à Belleville, mon degré d’alcoolisation
me faisant presque perdre ma transformation… Elle saoule tout le monde
et passe quatre mille disques. « Écoute ça, putain, écoute
ça ! »
On danse sur des whites, une multitude de futurs tubes, je me répète
les noms dans ma tête pour m’en souvenir demain…
Départ.
Un taxi conduit par Bertrand qui fait les nuits depuis deux ans… les lumières
laiteuses qui dégoulinent le long des vitres… la bouche de Sofia…
une chambre avec des platines… le trou noir.
De cette tournée des grands ducs, il me reste un numéro du fanzine
Barbi(e)turix froissé et quelques images brûlantes : le
rire de Fany et nos discussions au comptoir, son projet de festival lesbien,
son accent du sud, ses skeuds venus de nulle part, ses Merit…
C’est sûr, elle les a bien choisies, ses cigarettes.
