les numéros 

le blog 

contacts 

lettre d'information 

Lettre d'information


Si voulez savoir quand sortira le prochain numéro, quels événements la revue organise ou ce qui nous tient à cœur, inscrivez-vous à la lettre d'information.


s'inscrire
se désinscrire


 
     DUB IS THE PHASER   
 par Jim Wilde


Dimanche 30 février, cinquième jour de pluie ininterrompue. Me rappelle plus quand j’ai vu le soleil pour la dernière fois. Mon cerveau s’est arrêté il y a maintenant cinquante-quatre heures et vingt-huit minutes lorsque Ricardo m’a appelé pour me proposer de le rejoindre au Sherry’s Bar. « Pas ce soir, je mate Performance on TV ». Je ne me souviens plus comment, mais une heure plus tard je commandais ma deuxième vodka au poivre. Et puis voilà, on est dimanche et la pluie se transforme doucement en neige. Besoin de lumière, besoin de chaleur.
Incantation mystique échoïsée à l’infini, roulement de caisse claire, grosse basse vibrante et beat syncopé. Mon esprit se reconnecte lentement, encore un effort. Je malaxe quelques herbes folles au creux de la main.
« Tu nous emmerdes avec ton dub ! ». Oublié dans les tréfonds de mon canapé, Ricardo se réveille à son tour. Sa soudaine et indélicate intervention reste néanmoins fort à propos puisqu’il s’agit bien de Lee « Scratch » Perry, dit « the Upsetter », que libèrent à cet instant mes enceintes.
Glissant une langue habile le long de la fine feuille de papier, je lui fais remarquer que la vie n’est pas faite que de techno et d’ecstasy et que la musique sur laquelle il a furieusement transpiré tout le week-end, elle vient de là, elle vient du dub.
Sorti du plus profond de mes poumons, un épais nuage de fumée blanche parfume la pièce...

1968, au cœur du ghetto de Kingston, Jamaïque. Dans la moiteur d’une nuit tropicale, quelques dizaines de corps, relaxés par le rhum et la ganja, ondulent lascivement au rythme d’une basse puissante et d’une batterie hypnotique. L’un des rares réverbères encore en marche dans Orange Street éclaire partiellement le visage de ces femmes et de ces hommes venus oublier pour quelques heures le système de Babylone. Depuis un camion monté de quatre grosses enceintes, le DJ enchaîne les dernières dubplates produites dans la journée. Des versions instrumentales ou remixées de morceaux reggae qui propulsent la foule au royaume de Jah.

1) The roots.

C’est depuis son studio, Tubby’s Home Town Hi-fi, qu’Osbourne Ruddock, alias King Tubby crée quelques années plus tôt le dub. Ingénieur du son pour le producteur Duke Reid et bidouilleur de génie, King Tubby profite des dernières évolutions technologiques pour effectuer un travail de relecture du reggae. Il a l’idée d’effacer partiellement ou totalement les arrangements et les parties vocales d’un morceau déjà existant pour se concentrer sur le couple basse/batterie, plaçant sur les autres instruments divers effets sonores (reverb, écho, phaser…). King Tubby produit ainsi une foultitude de remixes qui viennent alimenter la guerre entre les sound systems de Trenchtown.
Art du mix et du remix, le dub ouvre la voie à une lignée de producteurs jamaïcains géniaux et barrés qui vont s’employer à sortir de leur cerveau et de leurs machines les sons les plus cosmiques. Parmi eux, Lee « Scratch » Perry s’avère le plus doué, le plus prolifique et surtout le plus énigmatique. Véritable sorcier du son, il n’hésite pas à expirer de la fumée de ganja sur ses bandes magnétiques pour introduire dans ses dubs la dose indispensable de magie. Son perfectionnisme et sa paranoïa le pousseront quelques années plus tard à mettre le feu à son célèbre Black Ark Studio.
Dans les années 70, le dub devient un genre à part entière et s’exporte jusqu’à la banlieue londonienne de Brixton où vit une importante communauté jamaïcaine. Émergent alors des producteurs british tels que Mad Professor ou Adrian Sherwood et son label On U Sound qui prolongent l’identité de cette musique tout au long des années 80 en y ajoutant les dernières trouvailles technologiques. Le dub mute et passe de l’analogique au numérique, de l’électrique à l’électronique pour se retrouver injecté à haute dose dans le trip hop naissant – le trio de Massive Attack faisant même appel à Mad Professor pour dubiser entièrement leur album Protection.
Tel un écho se propageant sans fin, le dub traverse le temps mais aussi l’espace. Après avoir fait onduler l’Angleterre, on le retrouve flottant au-dessus de l’Allemagne et de l’Autriche, inspirant les deux électroniciens viennois Kruder & Dorfmeister qui teintent leurs remixes d’un languissant souffle narcotique propice à toutes les rêveries. Quant au dub made in Germany, on l’aperçoit du côté de Maurizio et de son label Basic Channel mais aussi chez Pole, alias Stefan Betke, qui opère un retour aux sources en injectant à ses basses numériques le crachat typique du vinyle. Le berlinois « salit » ainsi artificiellement son dub comme pouvait le faire trente ans plus tôt Lee « Scratch » Perry lorsqu’il nettoyait ses têtes de lecture à l’aide d’un t-shirt crade.

2) Tout est une histoire de beat.

« Feel it in the one drop » chantait Robert Nesta Marley qui s’y connaissait un peu. Yeah Bob, nous le sentons ce beat traditionnel de batterie identifiable entre mille et appelé one drop par les musiciens jamaïcains. Un rythme calqué sur les battements du cœur et qui, associé aux rondeurs chaleureuses d’une basse, donne à la section rythmique du dub sa structure forte et sensuelle.
Avec la suprématie du rythme, le verbe tend à se réduire à sa plus simple expression. Les voix sont noyées sous les effets et leur présence tient plus du slogan que du discours chargé de faire passer le message du rastafarisme ou du mécontentement social. Le dub reste avant tout une musique de danse qui se propage essentiellement grâce aux sound systems du ghetto. Vingt ans plus tard, la techno, musique de danse s’il en est, garde ce principe d’effacement des voix au profit d’une pulsation régulière forte en plaçant un kick chargé de rassembler les danseurs comme un berger ses brebis. Agissant directement sur le corps, cette pulsation primitive est l’énergie, le moteur de la techno. Son éternel retour permet d’envoyer une partie de la jeunesse occidentale dans l’espace.
Au milieu des années 90, Roni Size ou encore Smith and Mighty, reprennent le duo basse/batterie et le poussent dans ses derniers retranchements pour créer la drum’n’bass. Le rythme s’accélère considérablement et la basse se fait plus lourde, transperçant le corps de centaines de clubbers de Bristol chaque week-end. Avec l’emploi d’un MC chargé de venir poser des lyrics assassins et l’utilisation d’effets en tout genre, la drum’n’bass puise largement son inspiration du côté de Kingston.
Aujourd’hui, grâce au développement des home studios, une génération de producteurs élevés aux raves-parties retrouve la vrai folie originale du dub. Des artistes comme Autechre, Squarepusher ou Aphex Twin n’ont de cesse de repousser toujours plus loin l’expérimentation et la recherche sonique, décomposant et déstructurant totalement la rythmique pour tendre vers l’abstraction. Bien qu’au final, les morceaux complexes et froids des artistes electro n’aient pas grand chose à voir avec la sensualité et la chaleur des productions dub, la démarche de défricheur et la manière d’utiliser à son maximum la technologie de leur époque évoque immanquablement les pionniers jamaïcains du Dub.

Début des années 00, une vingtaine de camions ont franchi les nombreux barrages de police pour venir s’éparpiller au milieu d’un champ perdu dans la campagne anglaise. Devant l’un d’entre eux, une centaine de jeunes rebelles en tenue de combat, désarticulés par l’alcool et les drogues, dansent sur un beat ultrarapide et une basse à faire vomir. Le DJ, dreads blondes et piercings de sortie, semble tester la résistance physique des troupes à coups de BPM. À une dizaine de mètres, un autre sound system tente de rivaliser en propulsant un beat martial.

« Tu vois Ricardo, de l’utilisation des machines à la manière de diffuser la musique, les grands courants de l’électronique, doivent tout au dub. Ils doivent tout à ces rude boys mystiques fumeurs de chalice et producteurs visionnaires. Parce que tu vois, Rico, le dub vient des origines de la musique, il vient des percussions africaines, le dub c’est le rythme naturel, celui du cœur, le dub c’est la vie. Dub is life, Rico. Et tu vois, Ric, la techno est une musique qui retourne aux sources du rythme. Une musique qui, bien que technologique, parle au corps tout entier pour le transcender et permettre à celui qui l’écoute d’atteindre un niveau de spiritualité qui le rapproche de Dieu. Man, I and I know the truth ‘cause Haile Selassie is the first, man, the King of Kings, the Lord of Lords, the Conquering Lion of Tribe of Juda. Jah Rastafari ever living. »
Je regarde le roi Négus chevauchant un lion sortir de la pièce. Le silence retombe. Je me retourne vers Ricardo qui fixe sur moi un regard étrange entre stupeur et incompréhension. « Putain, Jim, t’as fumé tout le splif ! ». Doucement, je m’approche de la fenêtre. « Importantes chutes de neige sur toute la région, attention pour ceux qui doivent prendre la route ce week-end ». Heureusement que j’ai une bonne grosse ligne de basse pour me réchauffer le ventre.

  Autres textes de l'auteur
  •  On the road again (Les voyages forment la jeunesse) [numero 9]
  •  Mai 08 : « Tellier m'a liquider » [numero 8]
  •  Comme un Lundi Bleu [numero 7]
  •  Death(trip) à Vegas [numero 5]
  •  Le chien de Cluster Ville [numero 4]
  •  Boards of Alaska [numero 1]
© uneNuitSousInfluence.org - 2012