les numéros 

le blog 

contacts 

lettre d'information 

Lettre d'information


Si voulez savoir quand sortira le prochain numéro, quels événements la revue organise ou ce qui nous tient à cœur, inscrivez-vous à la lettre d'information.


s'inscrire
se désinscrire


 
     BALLROOM : LE PRéSENT C'EST PLUS C'QUE C'éTAIT   
 par Coddo del Porta


Durant l’avant-dernière semaine d’avril 2006, on avait le choix, à Paris, entre mille et une soirées, dans à peu près tous les clubs ou toutes les salles dignes d’intérêt, avec un assortiment d’artistes en tout genre. Jugez-en : une Lust au Pulp le jeudi ; Justice le vendredi, un live des Clones au Rex Club ce même jour et le label Warp, avec Luke Vibert, entre autres, au Nouveau Casino ; The Hacker et DJ Hell au Cabaret sauvage, pour une soirée qui reprenait le titre du premier, A.n.d. n.o.w…, tout un programme. En ai-je oublié ? Oui ? Oui ! Une Panik à l’Élysée-Montmartre le vendredi avec Revl9n, Swayzak au Rex club le jeudi soir et simultanément Remote en live au Nouveau Casino ; enfin, pour sa vingtième édition, une Backstage au Batofar avec Water Lilly et Simplon le samedi. Pourquoi, dès lors, choisir cette nouvelle soirée, Ballroom, au Trabendo ?

Laurent Garnier, je l’avoue sans complexe, réussit toujours à me séduire, bien que je l’aie entendu mixer plus souvent qu’aucun autre, au Rex ou ailleurs, y compris au Trabendo. Tant pis pour la nouveauté et les tentatives, plus ou moins hasardeuses, de découvrir la musique ou le DJ de demain, d’aujourd’hui : écouter Garnier vous assure contre les mauvaises surprises, sans interdire les surprises mêmes, car, nous sommes plus d’un à le penser, sa culture musicale alliée à une grande capacité à comprendre et sentir le public lui permettent d’ouvrir au plus large son mix. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que l’on parvient à reconnaître son style, qu’il joue moins d’une heure en ouverture d’une soirée Underground Resistance où il s’efface derrière les vedettes, rares et incroyablement présentes, que sont Los Hermanos ou Galaxy 2 Galaxy ; qu’il emplisse le Rex de vieux de la vieille et de jeunes blancs-becs, pour les Stereomaniac ou d’autres résidences plus anciennes encore ; ou qu’il ose, déjà au Trabendo, un break de hip-hop au milieu de son set, lors de la plus incroyable des Otra Otra auxquelles j’aie assisté. J’ajoute que ce style du DJ dépasse le simple fait de choisir, pour faire crier toujours plus fort les clubbers et faire atteindre à leurs bras le firmament des clubs, les mêmes tubes irrésistibles depuis des années : la manière d’unir les morceaux au moment de les mixer et la création, comme architecturale, d’un édifice musical harmonieux – voilà en quoi se distingue un DJ qui a développé son style. La présence de Laurent Garnier, donc, en tant qu’artiste distingué, suffirait à justifier cette préférence pour la soirée Ballroom.

Il faut pourtant concéder que le plateau, si alléchant qu’il fût, ne m’a pas seul attiré : à la lecture du texte, signé de Didier Lestrade, qui accompagnait l’annonce de la soirée, j’ai ressenti comme un besoin impérieux de voir ce que cette soirée donnerait 1. Lestrade insistait sur trois points que l’on peut résumer ainsi : d’abord, on trouverait ce soir-là un lieu comme on n’en voit pas à Paris, ou comme on n’en voit plus, inspiré autant par les « grands clubs américains » que par « l’esprit originel du club ». En d’autre termes, Ballroom s’appuierait sur le jadis et sur l’ailleurs. En outre, la présence de Garnier, de DJ Deep et de Nick V – c’est-à-dire d’un grand ancien et de ses héritiers – annonçait une « course de relais historique (…) et une projection dans l’avenir de la house ». La soirée devait, enfin, témoigner de l’engagement vigoureux de ceux qui l’organisaient : ne pas « se satisfaire du pire », ne pas « se comporter comme dans une marge assiégée », ne pas croire les Cassandre qui pleurent que la fête est morte à Paris, ne pas jeter aux orties « trente ans de dance music (…) sans [se] battre » – autant de revendications énergiquement lancées en conclusion de cette profession de foi.
Quelle satisfaction de trouver là mes attentes en matière de clubbing, du moins une partie d’entre elles, assénées avec énergie ! Voilà un discours qui changeait des formules creuses, des idées plates et du déjà-vu – toutes choses qui laissent croire que le clubber dépose son cerveau au vestiaire en même temps que sa veste, quitte à l’y oublier définitivement. Habituellement, on lit que « la soirée sera super parce que tout le monde est super », quand elle n’est pas « de folie », « DJ Bob aux platines, du mythique club d’Ibiza la Tchounga », « du jamais vu », et tout cela « pour vingt euros avec conso et go-go dancers ». J’exagère ? À peine, à peine, vous le savez bien. Les quelques exceptions que j’ai pu noter s’inscrivent dans une dynamique sociale, politique et artistique : c’est le cas des Kill the DJ au Pulp 2, ou des Otra Otra. Nous y voilà : Didier Lestrade rédigeait déjà les textes de présentation de ces soirées. Son habileté à convaincre de leur caractère exceptionnel, unique, voire historique m’a conduit plusieurs fois à la Boule Noire bien qu’une précédente expérience m’en ait chassé avec les nerfs en pelote et la certitude que ce serait la dernière fois. Cela n’empêche pas Lestrade, pour habile qu’il soit, de manifester un désir plutôt rare, après tout, dans le milieu de la nuit : celui de donner au clubbing une certaine épaisseur et une fonction sociale.
Or, avec le premier mouvement que suit son argumentaire – une référence revendiquée à ce qui existe ailleurs et fut créé autrefois – Didier Lestrade donne un coup de frein à ces idées séduisantes. Je le résumerais en une phrase : « comme rien ne se passe plus à Paris depuis dix ans, il faut revenir aux fondements du clubbing et réinventer la house ». Parler de coup de frein ne semble pas même assez fort pour décrire ce sur quoi le discours s’appuie : si l’on avait affaire à un engin spatial, je dirais volontiers qu’il a actionné ses rétrofusées – celles-là mêmes qui servent au recul desdits engins. Cette force du recul porte un nom : la nostalgie. Est-il utile de préciser que je la tiens pour une mauvaise raison, sinon la pire qu’on puisse invoquer, car elle se place à l’exact opposé de l’ouvert et de la création ?. C’est dans ce nœud paradoxal que se trouve le problème : la volonté de créer un événement qui soit à la fois beau, engagé et nouveau, repose sur l’idée que le passé est indépassable.
Sans me livrer à une analyse psychologique simpliste, je rappellerai toutefois que ce désir pathologique du retour à un état antérieur supposément paradisiaque ne cause qu’une grande insatisfaction, car, on le sait bien, le passé heureux n’existe plus que sous la forme du souvenir heureux. Retourner, mais où, mais quand ? À ce qu’on a quitté ? À sa jeunesse perdue ? Illusions – rien de plus. Quand on lit le texte de Didier Lestrade, on pourrait se laisser aisément emporter par ce courant nostalgique : « Tu te souviens, quand nous étions jeunes, nous jouions à la console Atari en mangeant des Treets, nous regardions Antenne 2, nous lisions Pif Gadget et tes cheveux bouclés ondulaient dans le vent. » Mais les choses changent : car jouer à Space invaders devient vite ennuyeux, Pif, c’est plus c’que c’était et tu es chauve à présent. Peu importe son âge : affirmer que « c’était mieux avant », les yeux embués, c’est devenir vieux. Sous une surface scintillante de regrets, voici l’idée profonde de ce discours : « les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus s’amuser, ne connaissent rien à la bonne musique, ne connaissent pas le club, le vrai. Aujourd’hui, nous sommes vieux et nous regrettons notre jeunesse, cette époque où nous savions vraiment nous amuser, et nos cheveux bouclés. » Illusions – rien de plus, et aigreur.
« Cette année, on va fêter les trente ans du disco et les vingt ans de la house » précise Lestrade : eh ! bien, je refuse ce genre de cérémonie du souvenir et la laisse aux anciens combattants qui ne tiennent encore debout que par l’amidon de leur vieil uniforme. Cela ne signifie pas pour autant que je renie le disco, que je crache sur la house ni que l’on aurait le droit d’exalter que la modernité : ces musiques, je continue de les aimer et de les écouter, mais je m’intéresse moins aux « deux millions de maxis (approximativement) qui sont sortis depuis vingt ans » qu’à tous les autres – ceux que l’on a pas même encore pressés. Le fait est que céder à la nostalgie, c’est se fermer délibérément à la rencontre. Or, quand je vais danser, j’aime, certes, reconnaître les premières notes de morceaux comme « Around the world » ou autre « Blue monday » qui tournent sur ma platine et que j’écoute toujours, depuis dix ou quinze ans sans me lasser. Cependant, je souhaite tout autant rester ouvert, dans cet état d’attente, presque vibratoire, presque de désir pour une musique qui produira un effet aussi intense que celle de Giorgio Moroder, New Order ou Daft Punk. Alors, parfois, j’entends un morceau inconnu, d’une forme peut-être inconnue et nouvelle, et qui me transporte. Le frémissement devient alors vague de plaisir, et ma présence en club se justifie. Céder à la nostalgie reviendrait à instituer comme évidence la primauté du passé, mais l’évidence nie le questionnement, la remise en cause et le regard critique.

Voilà pour le discours sur lequel s’appuyait cette soirée. À quelle réalité correspondait finalement ce programme ? Autrement dit, a-t-on participé, malgré soi, à la soirée la plus réactionnaire de l’année ? Parlons d’abord de la manière dont l’agence Aire d’essai s’était approprié le Trabendo : grandiloquente, diraient les esprits chagrins ou les adeptes de l’épure – riche, dirais-je plutôt. Le goût du spectacle présidait au choix du décor, dès l’entrée de la salle dont l’extérieur se signale habituellement par son austérité et sa géométrie : d’un haut baldaquin retombaient des rideaux moirés dont le rose, encore sobre, s’amplifiait à l’intérieur. Le même tissu, vivement éclairé, habillait les murs, puis, des balustrades au plafond, un ruban rose vif répétait « Ballroom » sans fin. Des lustres par endroits et, surtout, une rangée de boules à facettes, au-dessus de la piste de danse ajoutaient un peu plus de glamour au cadre, sans que l’on puisse toutefois parler de surcharge. Voilà enfin un décor assumant ce côté spectaculaire qui fait souvent défaut aux clubs, même si l’on aurait encore pu en ajouter. 3
La musique pouvait satisfaire les clubbers de tous âges. Au début, plus particulièrement, elle a dû faire se tortiller d’aise ceux des danseurs qui, pour parodier Lestrade, « jouaient à la console Atari, au Commodore 64, au CPC6128 d’Amstrad », ceux qui ont un jour « regardé la télé sans télécommande », pour qui « le sida et le chômage n’ont pas toujours existé ». Il faut bien dire que la moyenne d’âge était un rien plus élevée que d’habitude, car si l’on voyait beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles dans la foule, les tempes grisonnaient fort par endroits. Qu’importe, cela dit : parvenir à lier ensemble, sur une piste de danse, des gens qui ont vingt ans d’écart indique bien que la musique ni le clubbing ne sont affaire de génération – pourvu que musique, clubbers et DJ trouvent un point par où se joindre. Par ailleurs, si l’on a entendu des tubes apparus aux débuts de la house et que Garnier a peut-être puisé au fond de ses premiers bacs, les DJ ont ensuite infléchi la course de cette musique pour la ramener à des tendances plus actuelles – moins de morceaux où les voix dominent, un beat plus brutal mais toujours très dansant.

Que peut-on donc retirer de cette expérience qui mêle le plaisir d’une soirée réussie à l’exaspération causée par une apologie du retour ? Deux choses, en guise de conclusion : d’abord, que Didier Lestrade est peut-être réac – j’attends avec impatience de lire le texte de présentation de la prochaine Ballroom sous sa plume pour m’en assurer. Je guetterai ensuite, avec une impatience plus grande encore, la deuxième édition de cette soirée, pour que se confirme l’impression de vitalité qui s’est dégagée de la première, née probablement de ce que l’écart s’est trouvé réduit 4 entre ce que l’on attend des soirées et la réalité.

Notes :
1. Le texte complet est accessible sur le site de la soirée : www.ballroomparis.com
2. Rappelons que Fany Corral, instigatrice de Kill the DJ, fait l’objet d’un long article intitulé « Mission Kill the Dj » dont les deux premières parties figurent au sommaire des deux premiers numéros de UneNuitSousInfluence.org.
3. On peut voir des images de la soirée, mais aussi des diverses opérations publicitaires qui l’entouraient, sur le même site.
4. « Bridging the gap » : tel était le sous-titre de la soirée.

  Autres textes de l'auteur
  •  Ce qu'on appelle musique ou L'Intelligence (non) artificielle de la musique [numero 9]
  •  Y revenir [numero 8]
  •  Shonky : time zero plus six [numero 8]
  •  Histoire de l'oeil de Thom Yorke [numero 7]
  •  Bureau Records : une rencontre (avec Delphine Quême)(rue Lepic) [numero 7]
  •  « La musique de Patrick Bouvet » [numero 7]
  •  Le sang, le sang, le sang [numero 6]
  •  Digitalism est une bande de mecs doués, si, si, je [numero 6]
  •  Glazart, première expérience [numero 5]
  •  Never be alone, disaient-ils [numero 5]
  •  De la jeunesse et qu elle a à voir avec Sonic Youth [numero 5]
  •  Capitale Berlin [numero 5]
  •  James Holden : le rendez-vous manqué [numero 4]
  •  I want to B-Live [numero 4]
  •  M83, à l'aube de la guérison [numero 3]
  •  Dragon bal : Kamehameha ! [numero 3]
  •  Pour en finir avec la Techno Parade [numero 3]
  •  Les Nuits sonores à fond de cale [numero 2]
  •  Alchimies [numero 1]
  •  Jackson existe [numero 1]
© uneNuitSousInfluence.org - 2012