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     SUICIDE FOR LIFE   
 par John Modern


« Suicide a toujours eu à voir avec la vie ».
Alan Vega.

Pendant qu’à Los Angeles, le soleil n’en finit pas de se coucher, brûlant les derniers cerveaux hippies et plongeant les années soixante six pieds sous terre, New York s’éveille en pleine nuit, comme prise d’une furieuse insomnie. Ici, pas de lumière aveuglante, mais la pâle lueur d’une lune bienveillante.
Lou Reed avait raison : « There’s no stars in New York sky, they’re all underground ».
Deux étoiles noires nommées Rev et Vega brillent dans les souterrains de New York City en ce début des années soixante-dix. L’une vient de Brooklyn, l’autre du Bronx, et toutes les deux gravitent autour du CBGB et du Max's Kansas City, hauts lieux de la scène punk new-yorkaise où se consument déjà Velvet, New York Dolls et Ramones. Lorsqu’ils fusionnent, les deux astres pensent un temps prendre le doux nom de Life, plus justement Alan Vega et Martin Rev optent pour Suicide.
Sur scène, le duo s’applique à devenir, en une trentaine de minutes, le groupe le plus détesté de la terre. Vêtu de cuir noir et chaîne à la main, Vega menace et provoque le public dans la plus pure tradition punk. A ses côté, caché derrière une paire de lunettes from space, Rev se contente de jouer d’une main, l’autre devant lui servir à se protéger des multiples projectiles lancés par une foule hostile.

« Ghost rider motorcycle hero.
He’s riding through the town with his head on fire.
He’s screaming the truth, America is killing the youth.
Ghost rider keep riding, never stop riding. »
                                        Ghost rider

Brisé et dégoulinant d’une hémoglobine pâteuse, surmonté d’une étoile rouge, le nom du groupe s’affiche sur la pochette d’un premier album qui porte son nom et sort en 1977. Véritable virée sous speed, le rockabilly technologique de Suicide cavale froid et nerveux dans les artères de New York. Le genre d’album que l’on écoute une fois par an et si possible un 1er novembre. Refroidie depuis longtemps, leur musique n’est plus qu’un squelette. Pas de batterie, pas de guitare, pas de basse. Juste une petite mélodie dépressive, juste un synthé martelant le même tempo rapide et binaire, juste une voix malsaine passant du murmure lubrique au hurlement paranoïaque.

« Frankie is so desperate.
He’s gonna kill his wife and kid.
Frankie’s gonna kill his kid. »
                                        Frankie Teardrop

Avec l’histoire du jeune Frankie, Suicide plonge dans les entrailles de la folie. Un chemin de croix amphétaminé dont l’issue violente est vécue comme une délivrance pour celui qui ose s’y aventurer. Dix minutes vingt-quatre d’une pulsation cardiaque stroboscopique, d’une ligne à haute tension qui vous grille les neurones. Dix minutes vingt-quatre de cris de démence saturés et de voix fantomatiques en provenance du néant. Dix minutes vingt-quatre d’une épreuve mentale qui vous laisse hébété, assis au bord du gouffre, entre fascination et répulsion.
Frankie presse la détente et file droit en Enfer. So long…

« Girl, turn me on. Yeah !
Touch me softly, oh girl. Oooh, oooh!
Girl, turn me on. Oooh, oooh ! »
                                        Girl

Loin des ambiances policées et déshumanisées de Kraftwerk, autres pionniers de la musique électronique, les deux new-yorkais imposent avec leur album un electro-rock décadent et pervers, un « blues urbain » menaçant qui vous colle une boule au ventre pour le reste de la journée. Comme Selby Jr en littérature, Suicide s’enfonce dans les bas-fonds de l’âme humaine et en rapporte de petites histoires décrivant sans guirlande la violence d’existences misérables.
Avec leur climat brut et sombre, Vega et Rev ouvrent la voie aux années quatre-vingt à la new wave et à une série de groupes désenchantés (Joy Division, The Jesus and Mary Chain ou The Human League), mêlant guitares, machines et lunettes noires.
Et puis plus rien. De brefs sursauts épisodiques animent un encéphalogramme proche d’une ligne blanche d’autoroute. Le cœur bat encore mais le cerveau ne répond plus.

« Je t’adore, baby ! »
                    Cheree

En 2000, Martin Rev et Alan Vega sont invités au Sónar de Barcelone. Leur concert est traité de « provocation sonore et d’irrévérence au public ». Suicide is not dead.
L’année suivante, une épaisse poussière s’élève dans le ciel de Manhattan recouvrant la bannière étoilée d’un linceul blanchâtre. Le duo renaît de ces cendres et sort American supreme, album froidement groovy illustré d’un magnifique drapeau américain immaculé.
Aujourd’hui, la musique de Suicide influence toute une partie de la scène électronique. Des beats obsessionnels d’une techno minimale à la pose arty-punk de l’electroclash, des ritournelles égarées d’Aphex Twin aux compositions sombres et droguées de Death in Vegas. Dernière contribution en date, celle d’Alan Vega, invité par DJ Hell à faire quelques furieuses vocalises sur « Listen to the hiss ».

Keep riding, never stop riding… Straight to Hell, donc.
© uneNuitSousInfluence.org - 2012