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     PRENDS-MOI NU AU PAYS DU LA LA   
 par Jack LockerRoom


1. Paris est implacable

Un petit relâchement et tu perds ton job. Un mauvais alignement et t’en retrouves pas. Un peu trop de fun en semaine et tu dors désormais seul. Un reste de rébellion adolescente mal placée et ton proprio te donne trois semaines pour dégager.
Voilà où j’en étais.
Ni plus ni moins.
Déménager, ce n’est pas juste changer de quartier, c’est infliger une dure épreuve à tout ton entourage (il reste quelqu’un ?) : tes amis et leurs petites jambes fatiguées de la veille, ta famille et les dossiers de caution en quatre exemplaires… Et tes nouveaux voisins qui t’appliquent leurs recommandations tout en essayant d’évaluer ton potentiel bruit/il est 10 heures passées/je vous ne le répéterai pas deux fois, et pour finir ton compte en banque qui attrape un cancer du carnet de chèque.
Un vrai passage initiatique.

Me voilà donc dans mon nouvel appartement, 36m2 moins 18 de cartons et un lit géant de 180 pour célibataire.
Il y a tout de même quelques avantages : la plongé vertigineuse dans les cartons, les souvenirs, les fétiches et les vieux trucs qu‘on croyait à tout jamais perdus. C’est comme ça que j’ai retrouvé :
  • mon diplôme de BTS écorné ;
  • les photos de mon ex suédoise (je vais la rappeler, tiens !) ;
  • Nicolas Pages de Dustan
  • mon premier roman écrit à dix-neuf ans (poubelle) ;
  • le cd de Front 242 Angels versus animals ;
  • Super Mario land sur Super Nintendo ;
  • les lettres d’Emmanuelle ;
  • trois cartons de vinyles.

Du coup, tu te retrouves à écouter Front 242 étalé par terre et à relire Dustan. Pour te changer les idées, tu sors dans ton nouveau quartier, tu repères les indispensables (supermarché/guichet CB/BUREAU DE TABAC/boulangerie), tu testes les bars un à un, et quand tu rentres passablement bourré, les cartons te sautent à la figure.
Découragé, tu t’étales tout habillé sur ton matelas à même le sol.

Mais l’être humain est une mauvaise herbe coriace.
Après quelques jours d’errance, je reprends les choses en main : rangement méthodique des cartons, ménage, expéditions BHV, ANPE, la Poste et Tout à 10 francs, séances de téléphone pour réactiver les réseaux dormants…

Tout ça pour qu’un beau vendredi de septembre, je me retrouve dans un appart flambant neuf, optimisé pour la survie en milieu urbain.
Seule ombre au tableau : une pile de vinyles au milieu de la pièce. Et là, c’est toujours pareil : je jette tout, non, je vais les refourguer à Saint-Michel, j’en garde quand même quelques-uns, mais lesquels ?
Commence alors une longue séance d’écoute qui finit par une sieste sur la moquette…

Do not attempt to leave the dance-floor
The DJ booth is conducting a troubleshoot test of the entire system.
Somehow, while the party was in progress, an unidentified frequency has been existing in the system for some time.
And while many of you have been made too brainwashed to comprehend, this frequency is, and has become a threat to our soceity as we know it.
            Foremost Poets « Moonraker »
            Soundmen on Wax, 1997

Voilà ce que j’entendis en me réveillant.
Une grosse gifle les yeux encore collés de sommeil.
La même année, Miss Kittin découvrait que Frank Sinatra était mort et qu’à l’arrière des limousines, on se suçait à pleine bouche entre célébrités…
Réactivé par ces deux skeuds, je décidais de sortir malgré l’aridité de mon compte en banque.
Appart, bar, club, re-appart version after, couché 17h30.
Au réveil, un constat terrible s’impose : je suis un frustré !
Sexuellement, bien entendu (quatre-vingt-six jours sans extase et sueur, c’est le bagne à casser non pas des cailloux mais ses propres [censuré]) mais pas seulement : de toute cette nuit de musique et de fureur, pas une parole n’est venue activer en moi cette sensation chaude du sexe sur le dance-floor… Rien, juste un immense tableau abstrait, plein d’aplats de basses rondes et de pointillés sans fins.


2. Mais où sont donc passés les dirty lyrics ?

C’est une évidence, un glissement imperceptible nous a lentement poussés vers des nuits vides de sens. Là où il y a encore à peine une dizaine d’année résonnaient des paroles lourdes, chargées d’un style de vie prônant une liberté totale (sexe, drugs sans rock’n’roll) ne reste qu’un vide linéaire et sans couleur.
Finis les incitations aux excès, les « cocaine talk » de Dirty Girl, les mixes vicieux de Sextoy et les confessions sexuelles hurlées à pleins poumons…
« She wrapped her fingers round my prick/I couldn’t stop that kinky chick » clamaient Dakar & Grinser en 99 avec leurs gueules d’anges blonds bavarois à damner une planète entière. Je me rappelle encore…

Sónar 2000, Barcelone, Mar Vella. Sur la scène du Sonarchic en plein air, Christian Kreuz, lead singer de Dakar & Grinser, gainé dans un pantalon de cuir qui souligne sa longue silhouette, hurle « she said/take me naked/I want to feel your skin baby » à la foule qui, hypnotisée, lui répond en déchargeant des vagues d’air humide. Les filles atteignent les 8000°C, les mecs prennent des pauses tirées de Querelle de Brest de feu Fassbinder, tout le monde se sent prêt à commencer cette partouse géante promise depuis soixante-douze heures. Au lieu de cela, Michael Kuhn, l’autre moitié de D&G, tripote ses machines pour nous prendre par derrière avec ses basses de gros diamètre.
Et c’est là qu’on découvre un secret qui semble aujourd’hui perdu, la formule chimique idéale qui fait gonfler les muqueuses et se révulser les yeux :

dirty lyrics+big bass+drugs=orgasm10


Les dirty lyrics pour donner du sens, donner des idées, projeter sous les flashes les désirs qui se convulsent. Les bass comme système de simulation du coït, la promesse de cette transe frénétique qui, au rythme des reins qui vont et viennent et se tortillent, libéreront tout les fluides nécessaires à la bonne marche du processus. Et enfin les drugs, accessoires indispensables à la libération des forces en présence, à l’annulation des ego et des protocoles de bienséance.
La formule est simple, le résultat déchire.


3. Dirty lyrics

Dig my fingernails
into the armpit of America
let down your hair
hang on for the ride
concorde take-off
plastered to the back of my seat
pink finger nail polish
on your right breast
eating your pussy
and all around us
saturated
in
kaltes, klares Wasser

Quand Chicks on Speed reprennent « Kaltes, klares Wasser » de Malaria ! en y rajoutant deux à trois litres de basses, elles transmutent le plomb en or, elles introduisent ce texte parfait dans un berceau de muqueuses humides qui, beat oblige, se gonflent de plaisir. La voix très détachée appuie le sentiment de récit, du souvenir d’un moment intense qui désire à tout prix être revécu. Ça éclabousse tout le monde tout les sixième de seconde, sans discernement.
Quand Dakar & Grinser reprennent « I wanna be your dog » des Stooges la même année, ils transforment un désir brut qui s’incarnait dans les contorsions lascives d’Iggy Pop en un hymne utilisable par tous les clubbers sur le dance-floor. La tension n’est plus sur scène, mais bien sur le dance-floor, fini le spectacle passif, il prend place au milieu des danseurs.
Quand Blackstrobe remixe « The dominatrix sleeps tonight », ils réactivent pour les jeunes générations l’inversion des rôles, la douce torpeur provoquée par la fusion de la beauté féminine et le pouvoir du dominateur.
Le cumul des orgasmes qui ont résulté de cette expérience doit pouvoir éclairer Paris pendant trente jours… (tu paries ?)

Bien entendu, vous pouvez me dire que je suis un vieux frustré nostalgique, qu’aujourd’hui on est passé à autre chose… Je vous réponds : non.

I know what it's like
Do you known what it's like ?
I know what it's like to be a dog !
When you treat me hard
Treat me hard
Oh my god !

Les Stick Figures, avec leur « I know what it’s like (to be a  dog) » sorti sur Risky Disko en 2005, poursuivent cette série d’incitations à la débauche. Même basses rugueuses, mêmes paroles salasses à voix grave, même bassline vrillée qui singe les positions hasardeuses de deux corps en pleine extase…
Les skeuds sont légion. Demandez à Tom Neville pourquoi il a remixé « Milkshake » de Kelis, elle qui détient la recette pour rendre les mecs dingues. Demandez à Gater ce qu’ils font sur « Taboo », pourquoi ils l’enregistrent sur vidéo et se le repassent en boucle à la place d’aller en club. Demandez à Gonzales ce qu’il fait sur « Cum on you » ou à Peaches pourquoi elle organise des séances de gym sur « Shake yer dix »…

Je ne suis pas le seul à constater cette disparition. Sex in Dallas, avec leur « Everybody deserves to be fucked » (2003), mettent en scène dans ce track le vieux schéma hétéro de drague de boîte pour pouvoir crier haut et fort la seule vérité valable sur le dance-floor. Quand Tom Neville, encore lui, sort « Just f**ck » sur UMM, c’est pour parler directement aux clubbers et leur transmettre ce message :  « Don't smoke cigarettes/Don't take any drugs/Dont' go out at night/just fuck ! ».
Les basses font le reste.


4. Drugs

And the next thing I know, I was walking on clouds
There were beautiful clouds
And my girlfriend was talking to me
While I was walking on the clouds
And everything felt beautiful
I almost felt like I didn't have any feet,
No floor under me
It was beautiful
We looked in each other eyes.
On top of these clouds
And we were talking with each other
With our mouths wide open
And all of a sudden
She let me go
But I didn't fall,
I floated, but I was far away from her.
Until the next thing I know she wasn't there,
Knows by myself.
And I was on grass again

        Marshall Jefferson vs Noosa Heads « Mushrooms »
        Airtight, 1998

La drogue dans les lyrics electro, c’est une longue histoire. Miss Kittin sniffait déjà dans le VIP en 97 pendant que Noosa Heads prenait des champis en club. Tout ça pour se retrouver dans le pays étrange décrit par Green Velvet sur « La La Land » :

I've been the one to party until the end
Looking for the after party to begin
I'm going down to La La Land
I hope to see yaz soon in La La Land
 
Somethin bout those little pills unreal the thrills they yield until they kill a million brain cells
Somethin bout those little pills unreal the thrills they yield until they kill a million brain cells

Now I need to go,whos gonna give me a ride to the after show
I hope that I have enough change so I can make my brain rearrange
I'm going down to La La Land
I hope to see ya soon in La La Land
 
Oh what have I done, what happened to the morning
I passed the time away high again
I got to find a way to fill the space in time (8X)

La La Land is where I need to be
La La Land is the place that all sets me free

Brain cells
Has anybody seen my brain today
Can anybody pay my rent today ?

Qu’est il arrivé au matin ? Voilà une question que tout clubber s’est posée au moins une fois dans sa vie. En superposant l’acte et l’histoire de l’acte dans le même instant, ces tracks bouclent la boucle. Encore une fois, l’action se passe sur le dance-floor et non sur scène, les paroles qui se déversent des enceintes ne font que relater ce qui est en train de se passer.
Juste au cas où quelqu’un aurait oublié…
Et quand cette superposition se double de basses puissantes comme sur « E talking » des Soulwax remixé par Tiga, on arrive à une concentration ultime de l’acte : on se drogue, on écoute le récit des effets de cette drogue et on baigne dans des sons stimulant cette prise de drogue.
Aujourd’hui, aucun autre dispositif ne permet cette triple superposition…


5. Love Boat

Alors, finies les nuits pleines de textes éloquents ? Finie l’électricité statique sur le dance-floor ? Finis les récits toxiques et les confessions humides ?
Pas si sûr…

I WAS TOTALLY BORED
NOBODY COULD HELP NOBODY COULD DO ANYTHING FOR ME
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY NIGHT
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY LIFE


I WAS LOOKING FOR FUN
YES, SOMEBODY COULD HELP SOMEBODY COULD DO SOMETHING FOR ME
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY NIGHT
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY LIFE


MUSIC HAD NO ENERGY
I THINK IT WOULD HELP I THINK IT WOULD DO SOMETHING FOR IT
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY NIGHT
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY LIFE


MUSIC GOT BETTER AND BETTER
PEOPLE GOT NICER AND NICER
THAT CLUB WAS JUST THE BEST EVER...


MUSIC GOT BETTER AND BETTER
THAT CLUB WAS JUST THE BEST EVER
MUSIC GOT BETTER AND BETTER
THAT CLUB WAS JUST THE BEST EVER
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY NIGHT
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY LIFE
FOR EVER FOR EVER
MUSIC GOT BETTER AND BETTER
THAT CLUB WAS JUST THE BEST EVER
MUSIC GOT BETTER AND BETTER
THAT CLUB WAS JUST THE BEST EVER
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY NIGHT
LAST NIGHT A DEALER SAVED MY LIFE

        Headphone Karaoké « Last Night a Dealer Saved my Life » - 2006


Quand on réactive les réseaux dormants, ils se réveillent. Du coup, je me retrouve un peu par hasard au Batofar pour la soirée Love Boat.
Et là, c’est la claque : un bateau plein à craquer, et un live, Headphone Karaoké, qui semble tout simplement répondre mot pour mot à mes interrogations du moment.

Il faut vivre le moment où Éric Labbé cintré de résilles noires lance le premier track et vous débouche les oreilles. Aux premières notes, le son est brut, les basses marchent aux stéroïdes, les nappes vous écorchent…
Il faut vivre le moment où Charlotte Miquel, drapée dans de puissantes extases, vous raconte personnellement ses expériences interdites. Il faut la voir se faire prendre par son propre dispositif et se faire aspirer par les enceintes, jouer avec cette voix qui ne semble plus la sienne. Les lyrics viennent du pays de La La, en français ou en anglais, et délivrent gratuitement un supplément pour tous ceux qui n’auraient pas encore trouvé. « Last night a dealer saved my night/Last night a dealer saved my life » scande Charlotte maintenant nimbée de bleu, et on la croit, tout simplement parce qu’on le vit aussi tout les week-ends. Les Headphone connaissent la formule, ils l’utilisent et en abusent, au moins autant que tous les clubbers ce soir-là…
Après un passage rapide au La La Land, perché sur une terrasse où le soleil joue sans retenue avec la température de mon corps, je me retrouve à Pigalle.
Mon lecteur mp3 me délivre une B.O. idéale pendant que j’observe les badauds, trans, touristes, putes, mecs paumés et commerçants thaïs.
Il est l’heure d’aller retrouver Marilyne pour un strip bon marché, et qui sait, pour quelques billets, elle me laissera peut-être passer dans sa cabine personnelle. « Take me naked »…



Dirty playlist (Jack LockerRoom)

Foremost Poets « Moonraker » [Soundmen on Wax, 1997]
Miss Kittin and the Hacker « Frank Sinatra » [Gigolo records, 1997]
The Tards « Cocaine talk » [Tummy Touch, 2002]
Dakar & Grinser « Take me naked » [Disko B, 1999]
Malaria ! « Kaltes, klares Wasser » Chicks version [Monika Enterprise, 1999]
Dakar & Grinser « I wanna be your dog » [Disko B, 1999]
The Dominatrix « The dominatrix sleeps tonight » Black Strobe remix [Gigolo records, 2003]
Stick Figures « I know what it’s like (to be a  dog) » [Risky Disko, 2005]
Kelis « Milkshake » Tom Neville dance remix [Arista, 2003]
Gater « Taboo » [Dekathlon, 2002]
Chilly Gonzales « Cum on you’ »[Kitty-yo, 2000]
Peaches « Shake yer dix feat. Mignon » [XL record, 2003]
Sex in Dallas « Everybody deserves to be fucked » [Kitty-yo, 2003]
Tom Neville « Just f**k ! » [UMM, 2003]
Marshall Jefferson vs Noosa Heads « Mushrooms » [Airtight, 1998]
Green Velvet « La La Land » [Relief record, 2001]
Soulwax « E talking » Tiga’s Disco Drama remix [Pias, 2005]
Headphone Karaoké « Last night » [unreleased, 2006]
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