BRUNO EYES NEED PEGUY SUGAR
par Jack LockerRoom
15 octobre 2006 — 2h47 du mat’ — la Scène Bastille
Dance-floor idéal pour tout danseur : il fait chaud, le son est puissant, chaque clubber possède un espace conséquent pour faire son show. Sexy !
Eyes Need Sugar fête ses 2x2 ans. Aux platines, Water Lilly officie tout en noir. Le mix puissant de la Genevoise ne laisse aucune chance à la foule, il faut danser, danser, danser avant que les lumières ne se rallument.
Je suis une locomotive, chaque note de basse est une pelletée de charbon qui alimente mon brasier intérieur. L’aiguille qui indique la pression de ma chaudière s’élève en continu, 5.6, 6.1, 6.7, 7.4…
« Ça monte un peu trop vite, là ! » me hurle le machino. Peu importe, je ferme les yeux, j’ondule de plus belle, une nappe m’enveloppe, Water Lilly me susurre à l’oreille : « Can we just lay down, Mister ? »
…
Lumière.
Je me redresse péniblement. J’ai du sable dans les cheveux.
Je suis allongé sur une magnifique plage déserte. Pas une trace de pas, rien que cette longue bande de sable doré à perte de vue, et puis cette autre bande de bleu éclaboussée de perles blanches, la mer.
Le ciel pâle vibre d’une lumière intense.
L’air est frais. Je suis bien.
Une fois debout, je constate que ma silhouette est très bien dessinée sur le sable. Pas assez en V à mon goût, mais bon. Il faudra que je reprenne les tractions un jour. Ou peut-être que je devrais m’inscrire à un club de gym, pour varier les exercices physiques. Du style aqua-gym, vélo et sauna. Ouais, c’est pas mal ça, en deux semaines, me voilà de nouveau sur pied, ou alors…
« Ohé ! » Quelqu’un m’appelle ! Oui, derrière moi, de minuscules silhouettes au loin me font des signes…
« Ohé ! Ohé ! » Ils sont trois et marchent vers moi. En m’avançant à leur rencontre, je commence à les distinguer. Il y en a deux qui font des sauts de cabris autour d’un troisième plus petit, habillé de noir.
Les autres semblent nues.
Et… hum, je suis très sérieux là, ils portent des masques étranges, avec de grandes oreilles de lapin…
« Assieds-toi, on va discuter… »
Croyez-moi, ce genre de situation ne m’arrive pas tous les jours. Je veux dire, me retrouver sur une plage déserte, assis à côté d’un inconnu avec deux éphèbes à tête de lapin qui s’amusent à sauter dans tous les sens (tiens, ils se jettent du sable maintenant !) ce n’est pas au programme tous les jours. Mais c’est pas déplaisant…
« Tu t’appelles ?
— Bruno, Bruno Peguy.
— Enchanté. Jack. Et tu fais quoi dans la vie ? » Je sais, c’est ringard comme accroche, mais pour tout vous dire, je ne suis pas en pleine possession de mes moyens, là.
« Je travaille dans l’événementiel. C’est moi qui organise les Eyes Need Sugar, entre autres.
— Ah ! Ça tombe bien, j’y suis… Enfin, j’y étais… Je crois… Et on fait quoi sur cette plage ?
— Je ne sais pas trop, mais c’est ici que j’ai eu pour la première fois l’idée de faire cette soirée. Sur cette plage, en Corse. »
Les lapins reprennent « en Corse ! » en chœur.
« C’est un lieu étrange pour une telle décision, non ?
— Les plages m’inspirent beaucoup, ce sont vraiment des endroits propices à la réflexion. J’y puise une énergie folle… Et puis je suis un hystérique du voyage, alors des plages, j’en ai vu de nombreuses. À une époque, une compagnie aérienne proposait toutes les semaines une destination inconnue. Pour quarante euros, avec ta valise et ton passeport, tu partais dans l’heure. Pendant deux ans, tous les week-ends, j’ai visité les quatre coins de la planète…
— Ah… »
Les lapins se tirent maintenant les oreilles en poussant de petits cris aigus.
« Moi aussi je me retrouve régulièrement sur des plages, et c’est pas pour ça que je décide d’organiser une soirée…
— Bon, il faut que je t’explique. Rapide. Après avoir bossé dans la pub pour un groupe d’assurance et chez Disney World en Floride, j’ai décidé de changer de branche et de me diriger vers l’événementiel. Là, j’ai travaillé pendant quatre ans pour une boîte ou j’ai participé à l'organisation des soirées Velvet. C’était en 99 ou 2000. Chloé, Alexkid et Tim Paris y ont joué. Mais suite à des divergences artistiques, j’ai décidé de partir. J’ai pris mon temps, j’ai voyagé, et je me suis enfin lancé.
— Et c’est là que tu as décidé de faire les Eyes Need…
— Non, pas tout de suite.Ma première soirée s’appelait Ghetto Blaster, au Nouveau Casino. On en a fait six en cinq ans. Le concept était simple : trois deejays en ping-pong all night long. À la première, il y avait la queue jusqu’à la rue Saint-Maur une heure avant l’ouverture. Ç’a été un vrai test pour moi. On a fait les Eyes Need Sugar après. Au début en asso. Notre sponsor numéro un, c’était les ASSEDIC… » (rire)
C’est pas simple d’écouter attentivement quelqu’un quand deux lapins turbulents se tirent les poils du torse en se roulant par terre… Concentration.
« Ok. Et le concept de la Eyes Need…
— Ça vient de plusieurs choses, de moments déclencheurs tout d’abord : moi et mon copain à l’Enfer pendant un set de Carl Cox. On avait sympathisé avec un barman, qui nous glisse que les consos sont plus chères pendant le set de Cox ! »
C’est sûr, pour payer l’énorme cachet de l’énorme Carl, tous les moyens sont bons…
« Ou alors lors d‘une soirée Respect mémorable au Queen avec Fatboy Slim. Après avoir dansé non stop pendant des heures, je voulais juste boire un Coca pour me rafraîchir… Cinquante francs. J’ai pris finalement une vodka-Coca pour le même prix. » Dans de nombreux clubs, on a juste l’impression d’être des CB sur pattes !
« Et puis à l’époque, je ne me reconnaissais dans aucune des soirées gays parisiennes. J’étais plus à l’aise dans les soirées hétéros. Pour ma soirée, je voulais que ce soit plus convivial, bon enfant, avec des prix corrects, à l’entrée comme au bar. Et surtout, surtout faire découvrir aux gays la musique qu’on pouvait écouter au Rex ou au Batofar. Là où je suis intransigeant, c’est sur la qualité musicale.
— Tu n’aimais vraiment aucune soirée gay ?
— Si, bien sûr. Il y en avait quelques-unes. Les KABP m’ont donné envie d’organiser des soirées. C’est un peu notre modèle, ils ont ouvert la voie, montré que c’était possible. Mais au niveau de la musique, je voulais autre chose… Mon premier kif, c’est de danser. Et aux KABP, même si la musique était très bonne, je restais souvent sur ma faim. »
Les deux lapins dansent maintenant une valse endiablée, tourbillonnant sur eux-mêmes en nous projetant du sable à chaque pas… Ça me rappelle soudain l’un de ces moments magiques qui forcent le clubber à sortir de nouveau. À la précédente Eyes Need Sugar, j’avais exécuté au milieu du dance-floor une valse identique avec une inconnue, immense black à la chevelure afro. « Bye bye, mi amor ! » m’avait-elle glissé en disparaissant dans la foule. Magique.
« Ça me fait penser à un truc. Dans tes soirées, on ressent une forte convivialité, tout le monde est de bonne humeur, les clubbers se parlent et s’excusent pour passer. Ça vient d’où, cette gentillesse ? Y a des trucs dans les verres ?
— Mais non ! Je crois que ce que tu ressens là, c’est la conséquence du travail de toute l’équipe avant la soirée. C’est chez Disney Floride que j’ai appris ça. On fait souvent des réunions de personnel, je parle à chacun, je donne des consignes sur ce que j’attends d’eux : sourire, amabilité, respect du client. C’est pour moi la base, les clubbers paient leurs salaires, ils doivent les respecter. Que ce soit au bar, au vestiaire ou à la porte. Du coup, tout le monde se sent plus à l’aise. Le sourire, c’est contagieux tu sais… »
Je commence à bien les aimer ces deux lapins. Ils se sont assis autour de nous et regardent la mer. Pendant quelques minutes, le silence des vagues…
« Et la scène gay, comment perçoit-elle tes soirées ?
— Plutôt bien. C’est sûr, on est assez marginaux par rapport aux grosses soirées gays sous licence. Mais tous les six mois, on vient m’interviewer… »
Le lapin de gauche bondit et se plante devant Bruno : « On connaît pas ta soirée, mais on nous en a dit beaucoup de bien ! » (rires)

— Je crois que tu organises aussi les soirées Yes Sir aux Bains Douches…
— E-poil » lancent en choeur les deux lapinous.
— Pour electro-poil : c’était le nom du projet au départ (rires). Cette soirée répond à une demande de la part du public de la ENS. Comme les Eyes Need Sugar sont des soirées gay hétéro-friendly, on a décidé avec Oscar Heliani de monter une soirée beaucoup plus garçon, plus drague et sexe, résolument bear. On a gardé que les bons cotés du clubbing butch. Enfin je crois… On en fait une tous les deux mois, et ça marche bien. Tu sais, c’est pas facile de réussir une bonne soirée. Outre l’idée de base, il faut la bonne équipe, une bonne programmation et trouver son public.
— Ah oui ? Vous vous êtes déjà plantés ?
— Forcement. Les Disco Boy, rebaptisées Electro Freaks, n’ont jamais vraiment pris. On a organisé une after pour la Gay Pride, The game is not over, où on s’est carrément planté. Mais avec ces expériences, on apprend et on gagne en maturité.
— C’est pas trop dur financièrement ? » Les lapins font un château de sable… ou une bite de sable, je sais pas trop…
— On entame la troisième année, et c’est pas facile tous les jours. Ça nous oblige à faire moins de soirées, mais à mieux les préparer. On diversifie nos activités, on bosse pour des boîtes privées pour faire rentrer des liquidités. C’est à ce prix que l’on peut continuer sans augmenter nos tarifs… Pour pallier nos manques de moyens, on s’allie à d’autres organisateurs, comme pour les Love Bizarre avec Open House. Ça nous permet de booker un plateau plus important, un lieu plus grand comme l’Elysée Montmartre… Et puis Eyes Need Sugar s’exporte, à Amsterdam, à Londres et peut-être prochainement à Berlin. On gagne rien, mais ça nous paie le train et l’hôtel. Ça nous permet surtout de vivre des soirées terribles… On a de très bons contacts avec The Planet à Amsterdam ou Trailer Trash à Londres, qui organisent eux aussi des soirées gays alternatives. » L’un des lapin est maintenant totalement recouvert de sable. Ne dépassent que ses deux longues oreilles…
— Tu dois avoir de bons souvenirs à la pelle…
— Oui. Ce qui fait chaud au cœur, ce sont les retours positifs du public. Et puis plein de moments magiques, comme cette bataille de glaçons avec DJ Wild juste avant son set, ou JoJo de Freq qui passe une version a capella de « Play dead » de Björk en plein milieu de son set, l’un de mes track favoris. C’est aussi le coup de foudre mutuel avec Water Lilly…
— Bon, c’est bien joli, tout ça, mais des pires souvenirs, il doit y en avoir aussi !
— Bien sûr… Ma pire Eyes Need Sugar, c’était pour la dernière à la scène, avant que l’on déménage pour le Rex. À 1h30, le club bondé, une platine rend l’âme. Max continue de mixer sur une seule platine pendant qu’on cherche une solution. Et là, la deuxième lâche ! On avait plus qu’une platine cd, avec un unique cd de [les deux lapins me hurlent dans les oreilles]. Au premier morceau, je me décompose. [Vous arrêtez de hurler, oui : j’entends rien !] à la Eyes Need, c’était pas possible. Du coup, j’ai pris le micro pour nous excuser, et on a fait open bar jusqu’à l’arrivée des platines de secours… » Le soleil prend maintenant un bain et incendie sans pudeur mare nostrum. Même les lapins se sont calmés et se tiennent l’un contre l’autre, épuisés. On reste là un moment, à contempler ce spectacle exceptionnel pourtant quotidien, les yeux mi-clos, rêveur.
Je comprends maintenant pourquoi nous sommes sur cette plage. En la regardant de plus près, avec cette lumière qui faiblit, je remarque la multitude de grains de sable qui la composent.
Le détail. C’est le détail qui fait la force des Eyes Need Sugar. Elle se compose de petits éléments insignifiants, mais sa totalité dégage une beauté bien plus grande que la réunion de ces grains de silice…
« Ça y est, il fait nuit maintenant. "Night time is my time" disait Laura Palmer dans Twin Peaks. C’est une de mes phrases fétiches. Je suis vraiment de la nuit. Quand j’étais plus jeune, j’écrivais mes disserts de français durant la nuit. Elle m’inspirait…
— Mais où sont donc passés les lapins ?
— Quoi ? »
On se lève.
Pas un bruit.
Les lapins ont disparu. On commence alors à longer la plage sous la lune. On se croirait presque en plein jour, une journée solarisée.
« Regarde là-bas ! Je crois qu’il y a quelqu’un !
— Oui… Ah ! je crois que c’est Water Lilly. »
Elle s’approche tout près sans mot dire, nous regarde intensément : « Je crois qu’il est temps de rentrer, les garçons. J’ai fini mon set. »
…

15 octobre 2006 — 2h51 du mat’ — la Scène Bastille
Je reprends mes esprits, affalé sur un canapé rouge et trempé de sueur.
« Un petit malaise, juste un petit malaise », me répète Coddo.
Oui, certains pourraient l’interpréter comme cela.
Moi, je dirais plutôt un beau voyage…
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