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     LE DUB NOUS METTRA TOUS EN PIèCES   
 par XXX


Flippaut Festival
Milan, 22 juillet 2006



Chauffé à blanc par le Politburo et son fracassant numéro 2, je me retrouvais donc à Milan pour faire un break salutaire. Après un hiver et un printemps dominés, me semblait-il, par un conformisme virant à la dictature du non sens (provocations érotiques gratuites, alcool triste, bref mauvais karma), il s’agissait de prendre le large et des vacances bien méritées.
J’avais acheté, en prévision du changement d’atmosphère, les deux derniers albums de Tom Verlaine, guitariste mélancolique que j’ai toujours adoré, et que je croyais avoir redécouvert en lisant l’excellent Please kill me, une histoire du punk racontée par ses acteurs, et récemment (mal) traduit aux non moins excellentes éditions Allia. (Mal) traduit, mais comment traduire une langue qui s’invente en anglais (le punk new yorkais entre 1975 et 1978) et qui n’a jamais eu aucun équivalent en français ? New York, New York... il y a sans doute quelque chose d’unique dans cette ville, et tout spécialement dans la scène musicale de ces années-là. Comme la traduction représente actuellement le prix de mes clopes mensuelles et que je n’ai pas l’occasion de transformer cette pratique en un questionnement universitaire, littéraire, ou journalistique — et donc de réaliser la plus-value symbolique et fiscale nécessaire aujourd’hui à toute activité intellectuelle qui se veut autonome -, je laisse le soin au diligent lecteur de répondre à ma place à la question. La nature ayant horreur du vide, c’est bien connu, j’avais donc décidé, en lieu et place de cette absence de réponse, d’écrire à Tom Verlaine à NY City, prétextant une vague interview proposée à un journal arty, me disant aussi que rencontrer une idole, de toutes façons, ne fait pas de mal, quelle que soit la langue et les réflexions qu’elle suscite. C’était sans compter le fait qu’on ne parle pas aussi facilement à une star new yorkaise au pays des piadine. Il se trouvait donc que sa seule date européenne était le Flippaut Festival de Milan, dont la programmation, on le verra, était assez éclectique. Elle devait ménager quelques surprises, dont je pressentais déjà les ressources avant de partir puisque j’avais immédiatement signalé par mail à Coddo del Porta et Jack LockerRoom que Massive Attack et Blackstrobe officiaient également ce soir-là. M’était aussitôt confié une nouvelle mission, aussi vague, velléitaire et peu rémunérée que la première que je m’étais à moi-même donnée : dire un mot backstage à Robert Del Naja et Grant Marshall, et pourquoi pas, fumer quelques splifs avec Elizabeth Frazer ou Joanna. Tricky, évidemment, ne serait certainement pas au pays des ducs des Lombards ce soir-là. Nevermind, je laisse à Rock & Folk et MBK le soin de faire monter la sauce l’année prochaine autour du marquis des moquettes.

Acte un donc, arriver à l’Idroscalo (sorte de Prater milanais, de Foire du Trône nautique) et tenter de savoir si Verlaine a laissé un message pour moi comme j’en étais convenu avec lui.
« He just arrived but his production is not there yet.
— Ok, I wrote to him in NYC but can you give him a message from me ?
— No problem.
— Here it is. »
En substance, et avec les formes, je me rappelais à son (bon ?) souvenir en lui demandant si on pouvait se voir avant ou après son show. On patiente un peu, et la réponse tombe. En substance et sans forme aucune : « No way ! ». Ok. Je prends mon billet à quarante euros, pénètre dans le grand parc, et me dirige vers la scène d’où, déjà, quelques accords, quelques slides de guitare et un écho assez marqué, se dégagent. Il est 19h10 à Milan et dans ce grand parc, devant cette scène disproportionnée, semblable à celle du Band Aid de 86 retransmis sur Antenne 2, dans cette chaleur étouffante, deux minuscules silhouettes assises, Strato sur les genoux, se détachent : Tom Verlaine à gauche, grand, maigre, T shirt noir de circonstance, et à sa droite, ce qu’on imagine être son ancien roadie et nouveau disciple accompagnateur dans ses perfs en solo, barbu et crâne rasé. Devant la scène, deux rangées de dix-quinze personnes maxi, un grand vide de soleil plombant, puis quelques centaines de plagistes égarés dans l’herbe terreuse, mais ombrée, autour de la régie. La musique est profonde, mélancolique, aérienne. De temps en temps, Tom tourne la tête d’un air réprobateur vers son ex-roadie et nouvel élève. À la fin d’un morceau où la masse barbue et appliquée n’a peut-être pas tout à fait suivi l’inspiration soudaine de son maître, Verlaine se charge de la lui fredonner avec un regard noir. Mine contrite du géant. « Oui, je vais être plus attentif, promis. » Nouveau morceau. « G minor » annonce le maître.
Tout y sera passé : « The o of adore », « Prove it », « Penetration », « Souvenir from a dream », « Little Johnny Jewel »... À deux guitares, et quelques effets. L’ex-dandy du punk, le maître de la pop lyrique, l’intello straight se la joue entre « Zero tolerance for silence » de Pat Metheny et « Paris Texas » de Ry Cooder. Il paraît psychorigide, phobique, autoritaire, clean, maigre et souffre certainement d’agoraphobie, ce qu’a bien compris le public venu réellement l’écouter : nous sommes quinze à tout casser. Un nouvel « artiste de la faim » en somme. Il fréquente sans doute beaucoup d’artistes contemporains inspirés par sa musique pour créer des installations assez onéreuses et financées par des grands groupes de la publicité, de la mode ou du design. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’il ne souhaite pas parler avec moi. Tant pis pour lui. Je ne l’applaudis pas, ostensiblement et droit dans les yeux. Je lui voue néanmoins un grand respect et une grande admiration. Surtout dans ce ciel bleu et rouge, ensanglanté par le soleil qui se couche, alors qu’un avion décolle de Linate, l’aéroport voisin. Surtout lorsque j’imagine déjà Tom Verlaine et son ex-roadie à bord, envolés pour NYC, à peine le concert achevé. « The earth is in the sky » chantait-il mélancoliquement il y a un quart d’heure.

Acte deux.
Après cette rencontre ratée, j’en suis donc réduit à rester dans le champ, à commander une margherita, et me laisser bercer par la litanie des deejays aperitivi (assez bons) censés nous faire patienter jusqu’à Massive Attack, que dans ces circonstances, je verrai donc de ma campagne. Je passe sur le pénible entracte d’une heure et demie proposé par les consternants Gotan Project (Piazzola et Kraftwerk se rencontrent dans un ascenseur et décident de bosser pour la Société Générale, ils remercient : « Grazie mille ». Thank you. Ciao !) — atterrant — et me concentre sur l’idée qui me vient alors d’aller faire un tour du côté du stand Smart où se produisent les deejays labélisés « électronique », censés nous amener jusqu’à Blackstrobe. La fumée des splifs, que n’a pas roulés l’ex-roadie de Television, commence néanmoins à faire son effet. Après de vagues considérations échangées avec le bi-national de l’étape (l’incrédule et néophyte, mais toutefois curieux, Damiano) à qui j’explique mon sentiment sur le devenir de la musique électronique en constatant que le mix est devenu toujours-déjà « mix de mix », c'est-à-dire qu’à la perte de l’origine, comme de l’originalité, se substitue, phénomène bien plus grave à mes yeux, l’infinie réflexivité de toute « première intention » comme on dit au football, je me sens glisser insensiblement vers ma marotte de l’hiver (ma marmotte en somme), laquelle avait été involontairement réactivée par la lecture du dernier Jim Wilde. Je m’en étais d’ailleurs également ému auprès du Politburo : « Mais, écris donc une réponse ! » m’étais-je vu retourner, comme de bien entendu. Rien à attendre d’humain de la part de ces tyrans de l’analyse électronique !

Acte trois.
Je commençais à comprendre ce qui me turlupinait depuis six mois et que nulle turlute n’était venu abolir. Qu’un innocent DJ de house minimale et funky me mit brutalement dans les oreilles et dans l’esprit sans le savoir, mais en en jouissant ostensiblement. Voilà l’histoire.
Le 30 mars de cette année, comme je descendais matinalement vers mon bar du matin, boire mon noir et lire un peu les nouvelles, je ne pensais pas croiser Francis Marmande, très pénétré ce matin-là, plus que d’habitude en tous cas. Il me mit Le Monde dans les mains et m’obligea à lire sa chronique : « Bandes, bandas et bandanas ». Je suis obligé de la citer dans sa quasi intégralité, comme je l’ai découverte, médusé et anxieux, dans mon bar du matin en sirotant mon petit noir.

Bandes, hordes, meutes, voyous, lascars, classes dangereuses. Séparées ou pas séparées du corps social ? C’est toute la question. Et les bandas ? Orchestres de rue, passacailles, vents, souffle, cuivres, cymbales, mélange explosif de quasi-néophytes et de vieux routiers, gaieté solaire pour nuits chaudes, hélicons comme la lune, artificiers des fêtes incontrôlées (voir "bandes"). Bandas : troupes coiffées de bandanas qui ne craignent rien des bandes. On devrait apprendre leur musique aux bandes. Ça changerait tout. Dans les manifs, au foot, au rugby bien entendu, bon nombre de signaux musicaux proviennent de la culture des bandas. Sans qu’on le sache. Au fait, s’agit-il de culture ? Précisément.

La culture des bandas relève d’autant plus de la culture, qu’elle ne s’en doute pas. Il faut savoir jouer d’un instrument tout en dansant (et en buvant). La musique de bandas n’est pas assez normalisée, pas assez juste, fignolée, tracassière, pour se pavaner en concert ou en festival. Musique de rue (voir "chien"), musique de joie (voir "fille"), musique d’arènes (voir Brigitte Bardot), sept bandas à la fois dans les rues de Pampelune qui convergent, non seulement Frank Zappa ou John Cage n’ont jamais poussé si loin, mais ils auraient adoré ça. Prenons une fin de semaine au hasard. [...]Les 2 et 3 avril, la Maison de la culture MC93, à Bobigny, programme deux jours de fête avec gaïteros (bombardes à double anche), bandas fameuses de Nîmes et de Mont-de-Marsan, buvettes, bodegas et lampions. Sacré pari dans le 9-3, personne — à part le festival de Vic dans le Gers — ne convoquant des bandas pour quelque autre fin que défiler à l’air libre avec haltes à chaque bar.

Le dimanche 2 avril, le collectif « Uni(e)s contre une immigration jetable » enchaîne, place de la République (13 heures), débats, prises de parole et musiques (93 Slam Caravane, Bernard Lavilliers, Didier Super, La Brigade, Louise Attaque, Mano Solo, Cali, Souad Massi, Têtes Raides, Didier Lockwood, etc.). Avec sa guitare, son sourire et son chapeau texan, M. Mouloud n’eût pas déparé.

M. Mouloud est parti le 27 février. À l’angle des rues Saint-Maur et Jean-Pierre-Timbaud (Paris, XIe arrondissement), dans le quartier des derniers combats de la Commune, sa tente reste vide, ouverte, une rose posée sur le sac de couchage. Qu’est devenu son chien ? Il faudra que je demande au boulanger ou à la Marquise.

À la Marquise, où il buvait son petit rhum, une photo rappelle le souvenir de M. Mouloud, la cinquantaine très classe, que tout le monde respectait. La rue, il était tombé dedans il y a plus de vingt ans. Un précurseur. Comment ? Comme n’importe qui, surtout les « sans », peut tomber dans la rue. La dignité, la serviabilité et la langue de M. Mouloud faisaient la fierté du quartier. Il refusait les restes mais acceptait les invitations. À côté de sa tente, un petit reposoir de carton et quelques lettres dont aucune ne dit Mouloud, mais M. Mouloud. L’une d’elles est ornée d’un dessin d’enfant si ressemblant que c’est comme ça que j’ai reconnu M. Mouloud. « La rue tue », « l’indifférence tue », les mots déposés disent plus vrai qu’un slogan de cigarettes. M. Mouloud aimait le rhum et fumer du tabac. Qu’eût-on voulu aussi ? Qu’il mourût un peu plus tôt et sans plaisir ? C’est fait.

Les semaines ne font pas que finir. Elles recommencent : du 7 au 9 avril, des chanteurs kabyles viennent chanter à la Cité de la musique (Takfarinas, Massi, Iness Mezei & Akli, Idir). Sans le savoir, ils chanteront pour M. Mouloud : pas vers lui ni dans sa direction, mais pour lui : à sa place. Chanter, ce n’est pas de la culture en conserve. C’est une façon de penser à M. Mouloud. Une façon de penser à la vie.


Francis Marmande et moi sommes très friands des rhétoriques musicales dans les journaux bourgeois. Souvenez-vous de mon évocation de la flûte d’Alain Badiou, dans le numéro 1. Là, j’étais sur le cul.

Et moi de penser alors au dub et à M. Mouloud dont nous avions tant parlé, d’y penser là, dans le parc de l’Idroscalo à Milan, le ciel rouge ayant laissé la place à la nuit noire, Massive se confondant maintenant avec le stroboscope noir. Les basses roulent dans le noir. Lumières rouges et stroboscopes blanc. Il n’y a plus tellement de différence entre le stand Smart et la grand-scène. Tout se confond dans le noir, le rouge et le blanc. La seule différence doit être le tempo. Le tempo du beat. Le tempo lent du dub. Le tempo rapide de cette house funky et trépidante. La question métronomique. Les foules, chacune dans leur style, passent du bon temps, accordées au tempo qui leur ressemble. Je fais pour ma part des allers et retours. Je ne sais plus trop à quoi je ressemble. Je repense à Francis Marmande. J’ai envie d’opposer bande et band comme on oppose la mort à la vie. Bandes enregistrées, trafiquées, travaillées, bande-lettes de la momie Edison. Band-aison de la vie du band, collective et participative. Mort de M. Mouloud et vie éruptive des nightclubbers, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de la vie. On s’était demandé, Francis Marmande et moi, ce que serait la vie sans le band, sans les bandas, sans les banderilles et sans doute les bandanas. Ne risquait-elle pas de s’individualiser dans le producteur et de rendre tout le monde paranoïaque ? Ça gonfle l’ego de n’avoir pas de foule qui nous fascine, qui joue tout en buvant, qui mêle live musiciens et spectateurs. Ou alors il faut que la foule musicienne soit le dance-floor : je dois dire que Jack n’a pas son pareil pour incarner cette vérité.

Acte quatre.
Qu’aurait pensé M. Mouloud de tout ça ? Cela me traversait parce que je pensais à la dévastation. Dub will tear us apart. Maintenant que M. Mouloud est parti et que Blackstrobe joue dans le noir, je me rappelle que to dub veut dire à la fois postsynchroniser et adouber ; que l’overdubbing chez Zappa, la réécriture sur bandes « inventée » par le dub et se prolongeant, depuis Sion, jusqu’à nos musiques électroniques et plastiques, s’oppose à la pratique des bands, des bandas et des banderilles. La bande et le band en effet Francis. Je me demande également aujourd’hui où sont ces « innocents de Babylone » dont le punk seul, finalement, a supporté l’héritage : no future, dans ce bas monde, sans ganja, ou sans piquouse. No future, dans ce bas monde, sans roadie peut être... No future pour M. Mouloud en tous cas.
Doc Gyneco, on ne peut plus caricaturalement aujourd’hui, ne dit pas autre chose : « le shit, l’herbe, il n’y a que ça de bon », « pour moi, la coke, c’est juste pour fourrer les meufs » (Un homme nature. Ma vie. Ma philosophie, Le Rocher, 2006).
Il est de plus en plus difficile, me disais-je, de faire aujourd’hui le partage entre les vivants et les morts. Certains morts vivent plus longtemps que les vivants. Celles et ce qu’on croyait morts (les idéologies par exemple) nous hantent parfois plus que la vie même, la prétendue vie. Y a-t-il une vie avant la mort ? C’est sur cette interrogation que j’avais pris congé de Francis Marmande l’autre matin, ainsi que mes distances avec tout système. Il n’y avait pas plus de vie, ou de mort, dans le dub que dans le band, dans le stroboscope noir que chez Didier Lockwood. Tout était devenu électrique, cosmique et érotique à Milan ! Je ne parle même pas de Massive Attack, le nom est suffisamment éloquent.

Acte cinq.
En rentrant, sur l’autoroute italienne, alors que le noir, le rouge et le blanc s’échangeaient à nouveau entre les réverbères, les néons des stations et la nuit, j’entendais encore Francis Marmande dans le silence de l’Alfa :
« Ce monde du dub, quand on y pense, est un des mondes les plus cruels qu’on a jamais vus, dans lequel le discours officiel, explicite — le cool, les brothers, Télérama etc. — cache mal son envers guerrier, violent et sexiste (homophobe et macho ?)... Bob et son « physique »... Qu’il est beau ! What a lion ! Lions, lions Sion, rentre tes blancs moutons ! Rastafari ! War ! Warrior ! Du dub, du reggae ! Rastafari ! C’est la guerre qui vient. La promesse éternelle de l’Apocalypse, la régénération, Bien et Mal, Léviathan, Béhémoth et tout le toutim. Les croix gammées tatouées sur le corps des premiers et des derniers punks. Les cheveux courts, les cheveux longs ! Une Intifada mondiale... Armageddon ! L’Algérie ! Ach ! Babylone Generation ! Les déracinés et les locaux ! Les Modernes et les Anciens ! »

Dub will tear us apart !... again !
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