M83, à L'AUBE DE LA GUéRISON
par Coddo del Porta
M83 est un groupe qui me tient à cœur depuis longtemps et que je prends plaisir à écouter : leurs trois albums tournent en boucle, sur mes platines ou mon baladeur. Je n’ai pas souvenir d’avoir si longuement écouté la même musique sans lassitude, car le plus souvent, après avoir concentré mon attention, plusieurs jours, quelques semaines, sur un disque ou un artiste, le plaisir s’use et je l’abandonne. Sa musique disparaît totalement de mes préoccupations, je répugne même parfois à l’écouter de nouveau. Or, avec M83, très exceptionnellement, depuis de si nombreux mois que je ne saurais les chiffrer, le plaisir et l’attention demeurent.
À présent que j’ai signalé ce fait, que dire sinon cette certitude que M83 me tient lieu de repère, non pas dans le temps ou l’espace – comme on associe parfois à une période de sa vie ou un lieu particulier tel titre ou tel album – mais symboliquement. Il en va de même que pour ce silo à grains bleu ciel qui se dresse au milieu des champs, non loin de la voie ferrée, et que j’aperçois du train quand je quitte Paris ou que j’y retourne. Posé là, presque à une heure de la capitale, ce silo bleu ciel ne m’indique pas premièrement la distance ou le temps qui me sépare du point d’arrivée – ma montre remplit ce rôle plus sûrement. Cette balise bleu ciel confirme d’abord que le trajet a lieu, que je me soumets à ce voyage en train, que je suis bien là. Quand je vois ce silo à grains depuis mon siège, je suis toujours un peu surpris, mais surtout satisfait d’être là où je suis.
M83 est ce silo bleu sur mon trajet musical : à savoir que leur musique me confirme, elle aussi, et vivement, que je suis là.
Reste à comprendre la raison qui me pousse à conférer à ce duo, qui n’est en aucune façon le groupe que je préfère et que je ne tiens pas pour le meilleur, ce rôle de balise non seulement dans mes goûts musicaux, mais dans ma vie même. Je vais tâcher d’approcher cette réponse en allant chercher au plus épais de la matière musicale de M83.
Fait notable, d’abord, les voix sont rares, pour ne pas dire absentes du premier album : « Kelly » n’offre à entendre qu’une voix électronique sans âme, « Sitting » démarre avec un « let’s go » mollasson ;« Facing that » met en scène un rapide dialogue, étouffé, téléphonique, lointain ; « Staring at me » débute sur les mots « I’m just waiting for you », répétés plusieurs fois par la suite mais sur un ton désabusé ; dans « I’m getting closer », un homme affirme qu’il « va essayer » mais sa voix si distordue, voire inversée, se perd par la suite dans un babil dépourvu de sens ; dans « She stands up », encore un monologue, répétitif et féminin tandis que « Carresses » reproduit le même principe d’une voix rendue incompréhensible par les effets sur elle appliqués – voilà les seules manifestations de la voix humaine dans M83. Le chant en est donc absent, les paroles discernables se résument à trois phrases qui ne sont que de vagues clichés, et les voix vraiment présentes se limitent à un bruit de fond insensé.
Album strictement musical, ce premier volume des œuvres de M83 se distingue d’ailleurs aussi par sa pochette et son livret : les deux membres du groupe y figurent en silhouettes blanches stylisées, qui se mélangent à d’autres silhouettes, les unes végétales, une autre ressemblant à une flamme, les principales fondues en une masse où l’on distingue clavier d’ordinateur, clavier de synthé et circuit imprimé. Le tout se détache sur des photographies de nature mais à peine visibles : paysage, arbre, roche en fusion. Pas de chant, pas d’hommes, sinon aux commandes des machines.
Les sonorités ne sont pas pour autant nécessairement électroniques : à l’exception de « Slowly » qui suit une ligne de blips et de blops, cloches, clochettes et autres sons métalliques dominent. C’est le cas dans « Last saturday », « Violet tree », « I’m happy, she said ». La musique se fait alors légère, et chaque note se détache des autres avec clarté : M83, airs légers et presque puérils, dirait-on.
Mais cette légèreté se double d’une douce tristesse – car la musique de M83, c’est là une part sans doute de son attrait, est traversée d’émotions. Pour commencer, les morceaux construits sur les rythmes les plus lents ont une forte charge affective, car cette lenteur associée au mode mineur le plus souvent (comme dans « Violet tree », « She stands up » dans M83 ; « On a white lake, near a green mountain », « Be wild » dans Dead cities, red seas and lost ghosts ; « Moonchild » dans le dernier album – mais on trouverait des exceptions), cette lenteur ménage un espace à la rêverie, ni joyeuse ni tragique, mais morne plutôt, comme sont mornes les rêverie mélancoliques dans lesquelles l’esprit se perd.
La répétition ad libitum de motifs musicaux très simples joue aussi en la faveur de cette affectivité. Pas de réflexion, de structure de pensée, en effet, dans ces morceaux construits sur la répétition à l’infini d’une seule phrase, d’une boucle : comme pour un mantra ou une litanie, c’est-à-dire ces prières sans fin qui occupent tout l’espace mental et permettent à l’esprit de se concentrer sur l’objet de la prière – Dieu, autrement dit, par ailleurs parfaitement inaccessible –, la répétition d’une phrase aux minces variations, progressives, imperceptibles, tisse autour de l’esprit comme un cocon sonore. Parmi les morceaux les plus nettement construits sur ce principe de répétition, citons « A guitar and a heart », « I’m getting closer » ou « Run into flowers ». L’exemple le plus frappant et qui figure sur le maxi Don’t save us from the flames, en est toutefois « Until the night is over » : les paroles qui se superposent à la phrase musicale au piano, un peu plus longue et complexe que dans les morceaux précédents mais formant pourtant aussi une boucle, ces paroles, dis-je, se répètent en canon, comme dans un chant d’église. « I’m cold and I’m lost, standing in the rain/I’m not strong anymore, I’m just waiting for the sun » : voilà bien un appel mystique au retour du soleil.
On aimerait que ces morceaux ne finissent jamais – ce qui ferait la preuve que cette musique a rapport avec l’immortalité – mais aussi longtemps qu’ils durent (sept, huit minutes pour certains), ils prennent fin nécessairement. Aussi peut-on y lier, de manière indissoluble, un désir d’éternité à la fatalité de la mort.
À lire ce qui précède, on pourrait croire que la musique de M83, sorte d’ambient languide et désincarnée, se limité à une soupe de synthés répétitive. Or, surtout à partir du deuxième album, on découvre que le corps presque froid de cette musique vit, est parcouru de sang et que ses muscles réagissent : « America », « Noise », « Don’t save us from the flames », « Fields, shorelines and hunters », « * », pour ne citer que ces morceaux-là, vibrent tous d’une énergie nouvelle. La raison en est la présence, par-dessus les synthés et les nappes de sons qui se répandent, de guitares saturées, jouées sur un rythme autrement plus soutenu. Chaque note s’y dédouble, chaque dédoublement se redouble encore, et l’on se trouve alors face à un mur de son énergique. La ligne rythmique, dans ces mêmes morceaux, tient aussi un rôle majeur, contrairement à d’autres où elle est absente à proprement parler. Batterie, guitares : on flirte avec le rock, sans pour autant atteindre sa sauvagerie. Un peu de noisy, tout au plus, mais c'est déjà bien davantage que dans les adagios que sont les autres morceaux – et je ne peux manquer de citer à ce moment My Bloody Valentine, influence considérable de M83, bien que je répugne à trop vite rapprocher une musique d’une autre, surtout avec tant d’années d’écart. La comparaison s’impose pourtant, car les voix qui se perdent et s’évaporent derrière des déluges de guitares si saturées – qu’est-ce d’autre que la marque infiniment reconnaissable de Kevin Shields et ses comparses ? De l’excitation : c’est ce que ces sonorités, revenues du fond des âges – c’est-à-dire du tournant des années 80 et 90 – impriment à la musique de M83. Cela expliquerait aussi, du reste, que je perçoive chez ce groupe pourtant si actuel, une sorte de nostalgie intemporelle. Une musique de jeunes, M83 ? Non, mais une musique qui parle, entre autres, à ma jeunesse.
Les émotions qui m’habitent en permanence à l’écoute de cette musique restent toutefois superficielles, si j’ose dire, à côté de la profondeur que je trouve dans M83. Avec le troisième album – Before the dawn heals us – les paroles deviennent plus souvent audibles et les mots qui n’étaient précédemment que des sons, retrouvent leur place de mots, chargés de sens. On peut noter, du reste, qu’elles apparaissent à présent sur le livret – ce qui n’était pas le cas précédemment. À côté des bribes de dialogue que l’on dirait empruntées à des films, la voix et le chant prennent donc une consistance nouvelle.
Sur le titre qui ouvre l’album, « Moon child », les mots prononcés par Kate Moran racontent un moment de la cosmogonie, mais dotent surtout la parole d’un pouvoir qu’elle ne détenait pas encore : les bras levés d’un enfant, vers le ciel noir, font briller l’univers entier.
Keep on singing, little boy, and raise your arms to the big black sky. Raise your arms the highest you can, so the whole universe will glow.
Continue de chanter, mon garçon, et lève les bras vers le grand ciel noir. Lève-les aussi haut que tu peux afin que brille l’univers entier.
La photographie de Christian Kain qui orne la pochette du disque fait d’ailleurs écho, en l’inversant, à cette opposition entre le ciel noir et la lumière : en plongée, une vue nocturne sur une ville illuminée. Des rues apparaissent et des gratte-ciels, des immeubles, jusqu’à l’horizon – tout cela écrasé, néanmoins, par les ténèbres impénétrables du ciel qui barre la moitié de l’image. Elles brillent à peine, ces lumières, dans l’immensité.
Les paroles à présent audibles et lisibles servent donc de fondations – comme « Moon child » sert d’acte fondateur à l’album. Elles sont aussi la manifestation de la mort, de la peur et d’une obscurité présente du début à la fin. Ainsi, « Don’t save us from the flames » est le récit comme halluciné, stroboscopique, d’un accident de voiture : sang, flammes, bouts de cervelles et un fantôme qui hurle le nom de Tina. Chanson d’amour en apparence, « Farewell/goodbye » révèle que les baisers et les caresses des amoureux ne sont qu’une projection et leur dialogue se mue en un monologue où se manifeste son désir à lui, post-mortem et qui s’échappe en quelque sorte de son cadavre :
Hang on to me
Getting out of my corpse
Please don’t leave me
Watching you from the clouds
Melancholy
You’ll join me soon my love
Feeling frozen
I’ll warm you every night
Falling asleep
I’ll travel in your dreams
Accroche-toi à moi
Quand je quitte mon cadavre
Ne me quitte pas, je t’en prie
Je te regarde depuis les nuages
Mélancolie
Tu me rejoindras bientôt, mon amour
Froid glacial
Je te réchaufferai toutes les nuits
Endormie
Je voyagerai dans tes rêves
« Teen angst » évoque une angoisse paradoxale : « The more we learn,/The more we die ! » La mort ici encore, et sur un rythme rapide qui donne l’impression de s’accélérer car les doubles-croches deviennent quadruples-croches et se perdent en une vibration incommensurable. Ce que l’on sait, tout ce que l’on sait n’empêche pourtant pas de mourir ; et les voix angéliques du chœur d’enfant qui viennent peu à peu au premier plan ne suffisent pas à couvrir les sanglots du monde.
« Can’t stop », neuvième titre de ce long album, semble le mieux trouvé de tous, pour un de ces morceaux lancinants qui répètent à l’infini une même ritournelle, simple et courte comme le sont les ritournelles, appuyées sur quelques accords et une rythmique intermittente mais très prononcée quand elle se fait entendre. « I can’t stop/I can’t stop, yeah/I can’t stop/I can’t stop, yeah… » entend-on ad libitum. Décidément non, cette musique ne saurait s’arrêter. Les mots redoublent ainsi la nécessité musicale de la répétition, presque obsessionnelle.
Les paroles ajoutent donc bien souvent à la mélancolie qui baigne déjà la musique : « Safe » en est l’exemple le plus net, qui semble laisser la parole au dernier homme. Le titre en est d’ailleurs tragiquement ironique.
Atomic roads, nuclear sunrise
They left me all alone
Falling stars exploding on the sea
God it’s beautiful !
The land and the roses slowly disappeared
Why am I so alone ?
A wounded angel is smiling to me
God it’s so beutiful !
Routes atomiques, lever de soleil nucléaire
Ils m’ont laissé tout seul
Des étoiles filantes qui explosent sur la mer
Dieu que c’est beau !
La terre et les roses ont disparu lentement
Pourquoi suis-je si seul ?
Un ange blessé me sourit
Dieu, c’est si beau
Lente descente vers le néant, ce morceau répète une longue phrase descendante au piano sur laquelle se plaquent les paroles puis un souffle qui balaie un paysage désolé. En équilibre sur ce titre et le suivant, intitulé « Let men burn stars », un bruit de foule et d’explosions – s’agit-il de pétards, de feux d’artifice et des clameurs de la fête ou bien de ces « étoiles filantes qui explosent sur la mer » ?
Que dire enfin de ce long monologue de Kate Moran, dans « Car chase terror » ? Une voix de femme dans laquelle s’entend une panique que rien ne semble pouvoir calmer, exprime la terreur causée par le « diable », une créature maléfique au souffle si proche qu’il en devient la matérialisation même de sa propre angoisse. Je me souviens avoir lu, sur de nombreux sites anglophones qui proposaient une critique de l’album à sa sortie, de furieuses et parfois grossières récriminations au sujet de ce morceau, de ce monologue soi disant mal joué, de la discordance avec le reste de l’album, et ainsi de suite. Je crois que ces jugements s’appuyaient sur une vision superficielle de la musique et de la puissance d’évocation dont elle est constituée.
Car au-delà des qualités d’actrice de Miss Moran dont on n’a que faire au fond, ce morceau permet un rapprochement significatif entre musique et paroles : d’une part, des notes de synthé redoublées ou quadruplées qui imposent progressivement un rythme frénétique, une batterie presque martiale et des guitares saturées qui emplissent l’arrière-plan du morceau ; de l’autre, l’expression d’une urgence et d’une angoisse qui ne finissent jamais. C’est l’Inconnu (« I don’t know what to do », « je ne sais que faire »), la fuite (« I just want to get away from here », « je veux seulement partir d’ici »), des formules faussement rassurantes adressées à un enfant (« Mum is gonna keep the Devil away, everything is fine, everything’s alright », « Maman va tenir le Diable éloigné, tout va bien, tout se passe bien »). Ce morceau porte ainsi à la fois l’angoisse de l’être tout entier et le moyen de la dissoudre : car la terreur impose une secousse qui naît des profondeurs de soi (« I’m shaking, all my body is shaking » s’écrie la voix : « je tremble, tout mon corps tremble »), mais la musique est la réponse à l’angoisse – pour paraphraser la formule à laquelle aboutissait xxx dans le premier numéro de cette revue. Déluge de mots et de sons pour une question insoluble qui se passe de mots, « Car chase terror » impose momentanément la musique de M83 comme réponse.
La matière sonore qui ne laisse jamais place au vide ni au silence, dans les morceaux de M83, ajourne donc le face à face terrible avec sa propre fin et celle du monde. Voilà qui n’est pas rien, dira-t-on – mais ajourner n’est pas résoudre, et la force de cette musique s’accompagne pourtant toujours, ne l’oublions pas, de cette mélancolie diffuse évoquée plus haut. Pas davantage chez M83 qu’ailleurs on ne trouvera d’échappatoire : rien qu’un soulagement.
Cette musique, tout à la fois, signale le vide et le comble : voilà une conclusion provisoire à cette question que je me pose sur l’importance de M83. Empruntant son nom à une galaxie, ce groupe s’arroge le pouvoir d’une étoile – indispensable à la vie, elle est source aussi de destruction. Musique stellaire en ce sens, M83 répand sa mortelle et indispensable lumière.
© uneNuitSousInfluence.org - 2010
