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     POUR EN FINIR AVEC LA TECHNO PARADE   
 par Coddo del Porta


Je n’ai pas défilé le 16 septembre lors de la Techno Parade. Ce jour-là, j’avais mieux à faire ailleurs. Qu’aurais-je eu à y faire, du reste ?
Je savais pour y avoir traîné, vaguement, une année passée ou l’autre, à quoi m’attendre : des chars, des jeunes, de la soupe, éventuellement de la pluie. J’aurais pu gagner un pari : il y eut des chars, mais pas de pluie ; les enceintes y dégoulinèrent de soupe — David Guetta, m’a-t-on rapporté, s’y faisait entendre en tous lieux, à tout instant et sous toutes les formes — et la moyenne d’âge des participants ne dépassait pas vingt ans.

Qu’aurais-je fait là ? J’aurais pu manifester quelque chose, me direz-vous, car la Techno Parade serait une manifestation publique de l’existence et de la vitalité d’une musique et d’une culture particulières. Danser derrière les chars de FG, de Katapult, de NRJ, des Francofffonies, que sais-je encore, cela prouverait mon attachement à la musique électronique. Cela me pose un problème, cependant, car je comprends mal l’idée de défiler pour une musique. A-t-on d’ailleurs jamais vu de Reggae Parade, de Rock Parade, de Musique Contemporaine Parade ? J’aime la musique électronique, j’en écoute, sa défense et son illustration m’importent : mais acheter des disques, sortir en club ou arpenter les festivals, écrire ce texte — voilà sous quels modes, déjà divers, je prends part à la musique électronique. Quant à faire la fête, les lieux et les occasions ne manquent pas : nul besoin, par conséquent, de festoyer dans la rue un jour particulier. Alors, défiler ?

Revenons en arrière : dans les années 90, en France, la musique électronique que l’on appelle encore « techno » est marginale aux yeux du grand public. Elle se diffuse peu à peu, mais provoque fréquemment une grande crispation, surtout quand il est question que des artistes ou des deejays se produisent en public. « Rave » : ce mot apparaît et fait frémir le bourgeois qui lui associe l’idée d’une musique de sauvages, répétitive et sans grâce ; d’une musique de drogués ; d’une musique d’asociaux. Tout cela est dangereux, donc haïssable. La clandestinité ou la semi-clandestinité dans laquelle reste ce type de soirées ajoute à la dangerosité supposée des raves : les informations s’obtiennent sur des boîtes vocales plus ou moins anonymes, l’itinéraire est tenu secret jusqu’au dernier moment et la police attend les ravers au tournant. « Dance before the police come » lisait-on. Or, au même moement, les artistes et le public « techno » se répandent au grand jour ou essaient de le faire, car la méfiance reste de mise et l’on voit bien souvent des soirées, officiellement organisées, interdites au dernier moment, la plupart du temps pour des raisons que l’on comprend mal.
De là naît en 1996 une révolte contre l’arbitraire et les préjugés, sous la forme d’une association qui a pour nom Technopol, et nous voilà donc arrivés au jour de la première Techno Parade, en 1998, qui manifeste avec vigueur et bruyamment pour le « droit à la fête ». Associée à une portée festive qui permet aussi d’améliorer l’image de cette culture de « sauvages », la fonction politique de la Techno Parade est mise en avant. Défiler en 1998 avait donc un sens, mais aujourd’hui ? Sophie Bernard, directrice de Technopol, reconnaît d’ailleurs, dans la brochure éditée pour l’occasion (et intitulée Le Magazine de la Techno Parade Paris 2006), que les enjeux ont changé : « La Techno Parade a aujourd’hui dépassé ses objectifs initiaux. La musique électronique s’est démocratisée. » À quoi bon la Techno Parade, dans ces conditions ?
Elle ajoute que « depuis plusieurs années, l’équipe de Technopol souhaitait que la Techno Parade puisse devenir une fête plus solidaire et plus citoyenne ». Outre le fait que cette « fête » était déjà « citoyenne » — que l’on me pardonne ce vilain mot si bien pensant — puisque réclamer la possibilité pour une culture d’exister dans un monde d’où on essaie de l’exclure, est une revendication « citoyenne », je comprends mal cet engouement pour une association humanitaire, en l’occurrence Action contre la Faim. Louable, l’action de cette organisation — on ne saurait trop dire qu’elle l’est, mais je ne vois pas quel rapport cela entretient avec la musique électronique, ni avec la « culture techno ». La seule explication que je trouve à ce rapprochement est la suivante : privée désormais de son assise revendicative, la Techno Parade a besoin de justifier son existence en empruntant, si j’ose dire, sa respectabilité à une autre organisation. Cause de substitution, la faim dans le monde se superpose à un sujet de révolte à présent évanoui — le droit d’exister de la « culture electro ». L’impression d’artificialité qui se dégage de ce tour de passe-passe me dérange.
Le fait est que l’action demandée aux participants à la Techno Parade se limite à peu de chose : il suffit d’acheter un badge « No famine » ou d’envoyer le mot « faim » par SMS pour télécharger le logo figurant sur ledit badge. Cette formule pue le publicitaire avide d’attirer le jeune : elle claque, elle se retient bien et parle une langue hybride censée correspondre à celle des moins de vingt ans, mais elle ne veut rien dire. Misère de la réflexion, misère de l’engagement. Quant au mot d’ordre « Monte le son contre la faim ! » et sa variante « Bouge contre la faim », ils sont d’une si pitoyable superficialité, d’une telle inconsistance… Des principes ? Non, des formules, et un engagement à si peu de frais qu’on frise le ridicule : car qui me fera croire que c’est pour aider Action contre la Faim que tous ces jeunes gens et ces jeunes filles défilaient le 16 septembre ? Défilent-ils aussi aux côtés des sans-papiers, cette main d’œuvre servile que la France traite avec tant de mépris ?
Le décalage décidément est trop grand entre cette fête d’adolescents et le bruit de fond humanitaire produit alentour par Technopol.

On pourrait enfin opérer un rapprochement entre la Techno Parade et la Gay Pride — vous pouvez toujours courir, soit dit en passant, pour que je l’appelle Marche des Fiertés. La Gay Pride, donc : qu’est-ce que c’est ? Une manifestation, une « parade » aussi, en un sens, qui mêle revendications et fête, car on y trouve non seulement des associations de toutes sortes — des plus radicales politiquement aux plus ludiques — mais aussi des chars affrétés par des lieux de loisir gays, qui passent le plus souvent de la musique électronique. L’équilibre est toujours respecté entre les mots d’ordre et la fête, mais j’affirme que se rendre visible à la Gay Pride, même quand on suit le char le moins politisé et le plus festif du défilé, équivaut à affirmer, politiquement, que l’on existe dans le monde au titre d’homosexuel — n’en déplaise aux plus réactionnaires. Danser en public avec des plumes dans le cul ne se limite donc pas à s’amuser en faisant la folle : cela dit aussi « Regardez-moi bien : je suis là et c’est normal. » À ses débuts, la Techno Parade remplissait le même rôle : rendre visible la « culture techno », pour faire évoluer les mentalités. « Regardez-moi bien : je suis là et c’est normal. » : cette phrase aurait alors aussi bien pu sortir de la bouche d’un danseur de la Techno Parade voilà huit ans. Elle semblerait parfaitement déplacée dans ce contexte aujourd’hui, et Action contre la Faim, pour remarquable que soit son action, ne suffira décidément pas à rendre à une fête de rue son poids politique et social.

Qu’avait-on à faire, dans ces conditions, à la Techno Parade ? Rien d’autre que danser.
Qui osera maintenant me soutenir qu’elle est indispensable ?
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