Berlin, Kreuzberg, 21.07.06, 23 heures.
Deuxième soirée seulement passée dans Berlin Est, et déjà la sécheresse
envoûtante du soir se fait mienne. J’ai apprivoisé le lieu, comme un idéal
atteint.
Possédés, obsédés, François et moi partons pour notre soirée à pied.
Depuis notre QG intime au cœur de Kreuzberg, après quelques bières et
bouffées de chaleur commence l’épopée d’une nuit claquante.
Marche à travers une Kreuzberg moite où siège Hardwax, célèbre disquaire de
nuit silencieux, traversée du canal tranquille, poursuite du métro aérien,
on s’excite mutuellement à l’approche du club au bord du fleuve.
Ce soir au Watergate joue Hervé AK, du club lyonnais DV1, avec Dave Turov et
Damian Schwartz.
Frais et insouciants, on frôle cette sensation étrange d’être dans un pays,
une ville, un club, un bain totalement neuf, avec pourtant des vapeurs
familières en perspective.
Vers l’Est
La route file, chaque pas est une découverte. Bien loin de nous les
boulevards congestionnés de Paris, les gloussements de la hype dans les
queues des clubs, les huées exténuantes entre deux pare-brises, l’odeur âcre
de la pisse de minuit à chaque bouche de métro.
Trente minutes fugaces de marche, 1.800 secondes de phantasmes sur ce futur
proche…
Cachée, grise, attenante à un bâtiment de style RDA qui aurait pu être le
siège de bureaux désaffectés, elle fait face à deux imposantes tourelles
prussiennes, dessinant le bras d’un pont, le vecteur de nos péripéties au
petit matin suivant.
Pour l’instant le soleil est prisonnier de la tour de la télévision. Trois cent soixante degrés de nuit autour de nous.
On se fait donc tamponner le poignet, Hervé nous rejoint : son set débute à 4 heures.
On apprécie la découverte sereine d’un club encore vide, vierge.
Peu de gens encore dans ce duplex vitré débordant sur la Spree. J’aime le
plafond longiligne où les spots multicolores modulent en fonction du son,
comme autant de diodes sur un gadget japonais.
Beaucoup de classe architecturale ici, je sirote une vodka-Apfelsaft en
arpentant la salle le long des vitres. Elles sont encore fraîches. Alors je sors. Le
chill-out est en extérieur, une presqu’île sur pilotis. Des araignées ont
bâti leurs toiles entre ses barreaux.
Les toiles vibrent.
Dave Turov officie dans la pièce du bas, dos au fleuve. En haut, à voir, un
live de Damian Schwartz.
Décidemment j’adore le petit sas qui mène à la presqu’île artificielle sur
le fleuve. Je me dis qu’il doit sûrement être le siège public de rencontres
fugaces et intimes, provoquées par le flux des corps entre intérieur et
extérieur.
Je rencontre dehors deux amis lyonnais de François. L’un vit ici depuis deux
ans, profitant d’un studio aménagé en sous-sol d’un loft, pour un modeste
loyer de 50 euros, l’autre a trouvé le bon plan de lui rendre visite deux
fois par an. Ils s’extasient sur l’opportunité que leur donne Berlin de
pouvoir se nourrir autant et assouvir leur soif de productivité. Sie sind
Berlinern…
Je sens que l’ivresse ne sera pas la même qu’à Paris.
On s’enlace nonchalamment à l’étage, où siège la minimale.
Minimal is over ?
Les gens ont eu le temps de s’entasser, de s’exciter devant Daniel Bell. J’aime, je me dandine, mais aucun soubressaut, juste une onde linéaire, qui ne
m’incite jamais à lever les bras ni émettre le moindre gémissement.
Les basses vrombissent. J’ai les entrailles qui grondent. On est télépathes.
Mais l’ambiance aussi est mini, je me laisse envahir par la moiteur, à
défaut de splendeurs.
L’heure est à Hervé qui commence son set à l’étage inférieur, réduit, plus
intime, comme un pré-chill-out menant au chill-out dehors.
Il y a peu de monde, et ce n’est pas pour me déplaire.
Tequila, Zitrone, un soupçon de sel plus tard et j’arpente le petit
dance-floor, face à la rive abrupte. Hervé AK a signé sur K2 cette année et
semble s’être mis au goût de Kompakt ; son mix mouline et grimpe en
puissance. Je ferme les yeux.
Je me colle à la vitre, devenue chaude et embuée, le jour se lève, il est
5h30 et je regarde le pont filer sur l’autre rive, quand une voix, embuant
la vitre, me sirote à l’oreille : « Enregistre… »
Oh ! combien oui, j’enregistre toute cette torpeur irréelle, grandiose et
intimiste, extraordinaire et familière, du chaud, du froid, la nuit… le
jour. Il est là, d’ailleurs.
Le soleil a terminé son éclipse avec la tour de la télévision, il se détoure peu à
peu derrière elle.
Encore quelques échanges dehors, assis sur le fleuve, pendant que le club se
vide. On se sépare, certains parlent d’une after de l’autre côté du fleuve, le bar 25.
Nous, nous profitons de la fraîcheur du matin pour aller combler nos estomacs.
Un turc supachicken à 2,50 € et encore quelques rencontres improvisées. Un
Allemand nous parle, il bosse pour Orange, en France, tiens donc…
François nous pousse à aller voir ce club d’after, moi il me faudrait bien
une petite pause plaquée par le soleil sur un banc avant de repartir.
Le pont se rapproche, se dresse. Berlin rive droite invite.
Douce ville renaissant de ses cendres…
Un quart d’heure de marche plus tard, et le mur serpente contre nos
enjambées.
Entre le club et l’after se déploie alors une bonne heure de séance photo
sur East Side Gallery.
8h30, le soleil rouge est bien loin de la tour, il tape.
Le bar 25, une devanture décrépie, une porte pourrie portant l’insigne 25,
son numéro sur la Holzmarktstraße, et un œil bleu qui nous scrute
derrière la grille.
Eintritt.
Terre battue, champ de bataille piétiné depuis soixante-douze heures, le parcours est
laborieux.
On suit le son qui nous entraîne au bord du fleuve. Des gens s’amusent à se
faire tirer le portrait dans un vieux Photomaton abandonné là, devenu
vedette. Une paillote brune abrite un bar, des platines, et un salon de canapés usés.
Le DJ m’hypnotise, il me fait penser au héros de Orange mécanique.
Un BPM très lent, une playlist décapante et une chaleur écrasante.
Une parenthèse entre les deux murs de Berlin…
De vieux titres que je ne connais pas, comme une cuisine fraîche que je
suis libre d’apprécier à 9 heures du mat’. Les gens sont engourdis. Je croise beaucoup de cheveux coulants, de pieds à moitié nus, de hauts de bikinis,
de robes vintage et quelques traces de maquillage fraîches de douze heures
auparavant.
On partira quelques temps après, à bout de forces mais pas de rêve.
Une Kurzstrecke (courte course à prix fixe) dans un taxi plus tard, et dans le long sommeil qui s’ensuit, je ne cesserai de me répeter « Berlin… Berlin… Berlin… », comme dans ce morceaux d’Ellen Alien, cette Stadtkind depuis 1989.
Le refrain de mes jours depuis cette nuit-là.
