Je descends le Faubourg-Saint-Antoine. L’affiche ornant la bouche de métro a été arrachée. Trois néons blafards grésillent, dénudés. Dan Flavin me regarde, dans son immatérielle splendeur, et m’avale.
S’ensuivent quelques minutes comprimées de sons parasites dans le sous-sol parisien.
Station Bonne Nouvelle.
Automatik, souvent copiée, jamais collée.
La soirée notoire du vendredi entame sa dixième année de « militantisme » techno.
Au programme ce soir, deux lives : Thomas P. Heckmann et Noir de Goût ; et deux deejays : Agoria et Woody McBride.
Une double queue devant le Rex Club. Merci la carte de membre.
En effet, pour ce jour J — notons que la lettre j occupe la dixième place dans l’alphabet —, gratuité pour les membres, le Rex Club n’enregistrera pas moins de six cent cinquante entrées…
La capitale a vu défiler ici depuis 1998 tous les vendredis des deejays devenus légendes.
Agoria ouvre le bal commémoratif. Comme à son habitude, l’oreillette droite du casque déplacée au-delà de la tempe, la nuque basculée en arrière, Sébastien est ce soir la soupape de tous nos souffles coordonnés. Il opère dans une transe intérieure, rythmée de soubresauts très saccadés, calés sur chaque demi-temps. À double croche… Je sautille.
B-day Automatik oblige, plus que jamais Agoria enchaîne les tubes…
La foule est en délire.
Agoria conclut avec « Code 1026 » de son album The Green Armchair, emporté dans une vague d’applaudissements.
Peu de répit, un défi pour Noir de Goût, sur scène juste après.
Tenir le public en haut de la rampe. J’ai chaud.
Le jeune duo de Besançon, Enola & DJ Flappy, arbore une excitation prometteuse, pour un live ferme et résolu d’une heure. De la techno à grandes enjambées, rétro, aux mélodies début 1990, qui me paraissent désuettes, voire ringardes. Ils séparent le public en deux. Les fans des années 90, et les lassés. Deux maxis sont sortis récemment sur le label No Fear Records : First assault et Second shot.
Une heure après, la Dictée Magique qui sommeillait jusqu’alors sur la table rugit en l’allemand.
Thomas P. Heckmann vrombit pour une heure et demie de live vorace. La première demi-heure est surprenante, les six cent cinquante cœurs de la salle tapent jusque dans ma gorge.
Un son grave, industriel, si rapide qu’il n’absorbe plus aucune résonnance, tandis que Heckmann vocifère sur sa Dictée Magique.
Sa discographie pèse lourd, et l’Allemand forge encore du fer chaud, altier.
Ce n’est qu’après trois éclairages de salle qu’il se résoudra à quitter ses machines, à regret.
Woody McBride, originaire du Minnesota et activiste dans de nombreuses associations artistiques là-bas, attendait, casque aux oreilles, dans la cabine depuis vingt minutes.
Cent cinquante-quatre sorties à son actif, dont la dernière sur la compilation Dancefloorkillers.Il clôt la soirée, incontestablement Automatik.
Epuisée, je n’attendrai pas la fin, mes tympans sifflent à cause d’une défaillance du sound system du Rex Club qui aura coûté deux coupures de son à Agoria, et au moins autant pour le live de Heckmann qui aura été insupportable d’aigus pendant un bon quart d’heure — le comble pour le Rex Club qui se vante de son nouvel équipement de guerre de septembre 2006, soi-disant global et diffus…
Rien de grave en réalité, puisque le lendemain soir je retourne écouter les prêches de Bonne Nouvelle…
Samedi 13 janvier
Delaville Café, boulevard Poissonnière. Des têtes de cerfs me regardent depuis le mur du fond, quand soudain, depuis les méandres de la faune environnante, déboule un lapin blanc. Je le suis au-dehors, traversant les nuées d’épices des cocktails du bar. Sur le bitume, il sort sa montre et marmonne : « Je suis en retard ! », avant de fuir de l’autre côté du boulevard.
Je descends à sa poursuite les trois volées d’escalier du Rex Club.
Wonderland.
Ce soir, deux lives M_nus : Jon Gaiser, connu pour ses tracks (« And answer ») et ses remixes (« 25 bitches » de Troy Pierce ou « Come with me » de Billy Dalessandro), et Jpls, auteur de maxis sur M_nus également, notamment « Red09 » sur la compilation [2] Kontakt RTW de M_nus, aux côtés de Gaiser, Tractile, Marc Houle et… Richie Hawtin bien sûr.
Encadrés, comme la veille, par deux deejays français, Shonky et Seuil.
Le lapin a disparu.
Le Rex Club est plutôt vide, essoufflé du live de Vitalic l’avant-veille, sans reparler de l’anniversaire d’Automatik la veille.
Jon Gaiser, ex-batteur, venu tout droit de Detroit, n’a plus à faire ses preuves.
Son live est très dansant, festif, l’influence percussion est ensevelie derrière, non loin des kicks.
Seuil bâtit un set savamment dosé entre minimale et tekhouse.
Quant à Jpls, il maintient la nappe dans la continuité, mais sans sursauts… Il explique que son son change perpétuellement, sans qu’il sache pourquoi. Il reconnaît que le public ne ressent pas d’émotions et se défend en prônant que ce n’est pas sa préoccupation, qu’il y a quelque chose de plus important…
La minimale tue-t-elle la musique ?
Pour ma part, je me suis laissée prendre par une diversité étonnante ce soir.
Le chat du Cheshire y pense aussi, perché dans la pénombre sur l’une des soixante-dix enceintes du Rex Club au plafond, à mi-parcours de la salle. Il scrute le public entre deux bâillements, son occupation résidant dans l’attente qu’un clubbeur trébuche sur la petite marche si traître que tout le monde connaît, qui sépare le dance-floor du reste de la salle.
On a déjà pu voir Shonky, partenaire de Jennifer Cardini, à la Scène Bastille, au Nouveau Casino, à la Flèche d’Or où il fut résident avec Terry et Dyed Soundorom, ou encore à Genève pour les soirées de Mental Groove. Sa première sortie remonte à 2005, Let me ask U, pour FreaK n’Chic.
En traversant le club pour aller récupérer mon manteau — notons que le Rex Club s’est vu obligé d’ouvrir un deuxième vestiaire : il était temps ! —, je titube à cause de la satanée marche. Je lève la tête, rouge de honte — mais le chat du Cheshire a disparu…
Deux liens :
Et j’ai retrouvé le lapin blanc au petit matin, au Flag Café, un restaurant ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre le week-end, boulevard Beaumarchais, devant la place de la Bastille.
