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     Hé ! M. LAPIN ! M. LAPIN !   
 par Louise Von


« Berlin ceci, Berlin cela. Rhaaa le Panorama. Youpi le Watergate. Le Week-end, ça tue tout. »

Oui bon d’accord, le clubbing à Berlin, ça déchire et on ne fera pas le 20 heures avec ça ! Quand je m’y suis installée, j’avais donc l’esprit tranquille et rêveur quant aux célestes parties qui m’attendaient. Sereine surtout, car lorsque l’on sait être sur place au moins pour l’année, on ne stresse pas. On pense à tous ces pauvres hères qui prennent dix ans en une semaine pour cause de parcours hystérique : douze heures de sommeil en sept jours parce que la journée c’est visite (il faut bien que conscience s’apaise), quatre bars plus le restau, si possible deux clubs dans la nuit et on lutte à 11 heures la tête dans le Frühstück.

On y pense donc, à ces malheureux — avec, il est vrai, une pointe d’autosatisfaction, car on se dit que le clubbing, on va le faire en puriste, à attendre patiemment the occasion.

Et du temps, il en faut, car Berlin, qu’on se le dise, n’est pas une ville facile.

Un soupçon d’opiniâtreté est d’ores et déjà nécessaire pour pénétrer dans les temples berlinois, ceux dont tout le monde parle ici et ailleurs, et où, donc, il y a foule. Il faut ruser, d’autant plus que l’hiver allemand ne permet pas de faire la queue dix ans. Quoique. Chacun choisit sa fin après tout. Déjà quelques difficultés, donc. Or, tout le monde sait qu’il ne suffit pas de suivre le Guide du Routard pour connaître une ville et cela est d’autant plus vrai pour Berlin l’underground et ses clubs.

Il doit très certainement exister un proverbe chinois disant quelque chose comme : « Les parcours sinueux sont ceux qui atteignent les sommets ». Celui qui l’a énoncé a dû, lors d’une vie antérieure, passer par Berlin.

D’abord, c’est grand. Mon Dieu, que c’est grand ! Ici, il n’y a pas de :« Je suis à l’angle de Chose- et Machinstraße » qui tienne parce qu’il y a tellement de rues semblables que personne ne les différencie. Pas non plus de :« Je suis au U-Bahn Truc » parce qu’un gigantesque périmètre dépend de chaque station. Berlin est truffé de trous noirs : tu marches tranquille, c’est sympa, il y a du monde, des bars, des magasins et d’un coup, plus rien. Tu es à « Nullepart » et tu n’as rien vu venir. Tu peux errer une heure avant de retrouver la civilisation.

Conséquence : peu de chance de tomber par hasard sur un endroit sympa, la fatigue ou le froid te décourage. Alors un club, qui par définition est relativement caché, n’y pense même pas !

Tu sais ou tu ne sais pas et l’ignorance est toujours difficile à admettre. L’humilité est donc de rigueur.

Ici, dès qu’il y a un dance-floor aussi petit soit-il, il est toujours planqué :

  • le Coffy, un bar qui, à mon sens, est conçu pour un trip à l’opium, mais enfin c’est un mini club.
    Tu peux passer vingt fois devant sans le voir. C’est une porte d’immeuble parmi des centaines d’autres semblables. Seule une loupiote rouge au-dessus de l’entrée peut te mettre la puce à l’oreille ; et encore, c’est surtout le numéro que l’on m’avait donné qui me l’y a mise, la puce. Mais d’une manière générale, le simple concept d’adresse devient ici incongru, voire inutile.

  • la Möbel Fabrik a deux entrées, dans une cour d’immeuble quelconque et, posée dans un parc, une porte surmontée d’une lanterne. Pas d’affiche, pas d’enseigne, rien. Tu as l’impression jouissive d’être devant le terrier de M. Lapin. La lanterne fait souvent office de phare dans la nuit.

  • le Maria, club connu sur lequel je ne sais toujours pas comment nous sommes parvenus à tomber : posé sur les berges de la Spree, sur un terrain vague auquel on accède par un pont.

  • enfin, l’Arena, au fin fond de Kreuzberg : vingt minutes de marche, puis suivre le canal, traverser un lotissement désaffecté.

Ah ah ! des plots lumineux. Cela ne doit plus être loin. Ah ! oui, voilà le phare : un triangle au néon violet.

Le chemin fut sinueux et je ne me doutais pas que nous étions si près du sommet. En raison d’un état de délabrement avancé, je n’avais que de vagues souvenirs de ma première fois à l’Arena : de petits cœurs de satin rouge disséminés un peu partout, portant l’inscription « I love Switzerland » et des films érotiques italiens projetés sur les murs. La Confédération des deejays alpins peut-être ?

Bref, Björn et moi-même patientons un peu sous la pluie. « Es ist ein privat Party, Entschuldigung. » Merde. Deux minutes plus tard la porte s’ouvre : « Kommen Sie, bitte.
— ???? »

Un certain Klaus, qui a vaguement connu mon ami, nous a vus et nous a fait entrer. Ah ! ces Allemands.

Wilkommen dans le club berlinois tel qu’on se l’imagine : ancienne usine de je ne sais quoi en mezzanine, avec des gens qui loungent dans une sorte de turbine géante, des matelas surélevés qui forment l’espace drogue (un panneau l’indique, cette fois !) et une bonne minimale so typisch.

La privat Party ? Ah oui, c’est Patrick qui s’installe à Melbourne et qui fête son départ. Tu paies un euro l’entrée et ça dure jusqu’au lundi soir. Quarante-huit heures, donc. Moi qui ai organisé une fête de départ il n’y a pas si longtemps, ça calme. C’est blindé, il n’y a qu’un seul bar mais on ne fait jamais la queue et tout le monde est servi. On appelle cela l’efficacité allemande. Lumière bleue et rouge, plusieurs salles pas trop grandes, juste ce qu’il faut. Le dance-floor est comme un trou noir, une matrice originelle où tout le monde se déchaîne. Les houhous fusent.

Mais plus que le lieu, le prix ou la musique, ce qui calme c’est la merveilleuse ambiance, conséquence logique des trois premiers points. Huit heures sur place dont six sur le dance-floor sans jamais avoir chaud et seulement alimentée par les vodkas que le barman non seulement m’offrait, mais sur lesquelles, en plus, il me rendait la monnaie ! Après, tout se fond dans ma tête en un souvenir orgiaque : bleu, Lisa embrasse des filles, les basses qui résonnent sans cesse dans mes reins, rouge, Philip a les yeux en arc-en-ciel, quelqu’un me dit que je ressemble à un elfe, bleu, les parois des toilettes sont transparentes, des filles y font l’amour, rouge, j’embrasse Klaus, bleu, rouge, bleu.

Ô douce nuit !

Le plus beau, c’est que, quand tu sors de là spatio-temporellement complètement largué, qu’y a-t-il devant toi  ? Un taxi. Un seul, le tien. Bien sûr, tu pourrais prendre les transports en commun vu qu’il y en a tout le temps, mais bon, à ce prix-là. Alors tu rentres chez toi, « heureux qui comme Ulysse », seul détenteur d’un précieux savoir, même si c’est pas vrai mais on s’en fout. Pourtant, au même moment, des centaines de Berlinois ont vécu une nuit aussi belle que la tienne, peut-être même meilleure.

Après sept ans de clubbing à Paris, tu restes humble et tu remercies cette ville aux mille bienfaits.

Le clubbing à Berlin, ça rajeunit parce que tu as l’impression d’être dans un jeu de piste perpétuel.

Tu passes de surprise en surprise, tes sens s’aiguisent, avec le temps tu apprends à repérer la porte secrète qui abrite le terrier d’Alice et que personne ne soupçonne. Attention, parfois il n’y a rien ou il n’y a plus : tu as l’air con, mais c’est le jeu. Humilité, on a dit. Ici ça va vite, mais cela aussi entretient la jeunesse.


C’est dans ses clubs que l’on saisit le mieux l’essence de Berlin. Enfouie sous la terre, c’est là qu’est la vraie vie. Lieux improbables, interdits, cachés, qu’on ne découvre qu’après avoir déjoué les pièges de l’urbain. Il faut subir le rite du passage pour être initié car tout se mérite, on le savait bien. Le clubbing à Berlin s’apprivoise.

Moi qui vous parle, je ne suis qu’au tout début de mon parcours sinueux et le sommet est loin, mais au fond de moi-même, une petite voix — sans doute celle du lapin — me dit : « Laisse tomber le sommet et reste une Alice ! ».



Adresses :

  • Coffy
    Winsstraße, 65
    Prenzlauer Berg

  • Zur Möbel Fabrik
    Brunnenstrasse, 10
    Mitte

  • Maria am Ostbahnhof
    Stralauer Platz, 34/35
    An der Schillingbrücke
    Friedrichshain

  • Arena Club
    Einchenstraße
    Treptow

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