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     THEY SAY RAVE, I SAY RêVE   
 par Lily Marlow


Sur le dance-floor principal de la We love Trax, subissant mollement un Para One exalté et assourdissant, ses paroles d’évangile me reviennent : « Le bruit court que la soirée aura lieu quelque part dans Londres, un endroit inédit et décalé, l’adresse exacte sera dévoilée seulement quelques heures avant, une rave à l’ancienne, quoi ! Sasha ! Tu ne peux rater ça ! ».

Évidemment, cet énergumène savait comment s’y prendre pour intriguer sa clubbeuse, trentenaire blasée, nourrie à la house progressive anglaise, et enlisée comme parfois dans la médiocrité d’une soirée parisienne, terne et mal pensée.

« Ah ! oui ? Intéressant. » Blasée, je vous dis.

Et puis plus rien, une info parmi d’autres.

Jusqu’à ce petit matin de décembre où mon horloge biologique interne, tic, tac, tic, tac, déraille, tic, tac, tic, tac, tac, tac, tac, tac. Des piétinements d’excitation à l’entrée d’une soirée, Londres, Londres et la chaleur de ses dance-floors survitaminés et impatients, Sasha, des nappes envoûtantes, des basses hypnotiques, une rave ? Une rave like-in-the-old-time.

« Steph, tu penses qu’il reste des places ?
— C’est demain, ça va être chaud ma fille.
— Tu peux… ??
— OK, j’appelle Phonica Records, je vois ce que je peux faire. »

Plus tard : « Il en reste quatre, ils refusent que je les réserve, j’y vais, je cours, t’as plus qu’à prier, darling ». Et là, étrangement, plus rien d’autre n’existe. Ma vie pour une de ces places.

Too doo tuiiii, too doo tuiiii, la sonnerie de mon CTU perso retentit dans
tout le restau d’entreprise, on n’est pas dans 24 heures chrono mais la tension est plus que palpable, vite, le sac, le portable dans le sac, j’ai à peine décroché : « Je l’aiiiiiiiiiii ! » de sa voix essoufflée, quasi à l’agonie, il met fin à mon supplice.

J’en pleurerais mais c’est une très mauvaise idée. Je ne sais pas si mes chers collègues de bureau comprendraient que la raison de ma fébrilité tient dans l’envie irrépressible de piétiner sur place, dans un vieux parking souterrain, à 4 heures du mat’ dans un froid polaire. Tout ça dans un coin perdu de l’est de Londres. C’est évident que non.

Ils ne savent pas ce qu’ils perdent !

« Ne touche pas à ce CD, s’il te plaît, tu vois bien qu’il tombe en lambeaux. Je suis la seule à pouvoir le manipuler.Tu sais à combien il se négocie sur eBay ? » Inquiétant, ce ton menaçant remplacé presque aussitôt par un voile de petites étoiles nostalgiques dans les yeux que ne manque jamais de provoquer chez moi chaque retrouvaille avec ces bouts de cartons raccommodés.

Renaissance. The Mix Collection, l’original sorti en 1994, le triple CD, tout premier album mixé de musique électronique acheté sur les conseils avisés d’un ami anglophone.

La claque de ma vie, comme on dit.

La porte s’était ouverte.

La musique pendant longtemps ne sera plus que groove chaleureux, voix suaves, nappes sans fins se superposant les unes aux autres, l’autoroute du plaisir. Northern exposure vol. 1 (1996), Global underground vol. 9 (1998), Global underground vol. 13 (1999), Xpander (1999), Airdrawndagger (2002), Involver (2004) : parmi les plus beaux voyages qu’il m’ait été donné de faire, la bande originale d’un attachement sans fausse note à celui que beaucoup considèrent comme le plus grand DJ du monde.

Comme la plupart des vétérans encore aujourd’hui fringants derrière leurs platines, Alexander Coe alias Sasha faisait ses premières armes de clubber à la fin des eighties, à l’exception près que lui s’agitait sur le dance-floor moite, rebelle et extasié du mythique Hacienda à Manchester, la Mecque de la house. Le déclic, c’est là qu’il l’aura.

Il n’aura de cesse, depuis lors, d’arpenter ces milliers de couloirs d’aéroports pour partager la passion de cette house, taillée sur mesure au fil du temps, avec toujours plus d’ignorants et de convertis.

Ne dérogeant pas au cliché du bébé DJ débutant sous-payé, endetté, il déploiera des trésors d’ingéniosité pour continuer à apaiser sa boulimie de vinyles.

Son style original et atypique rencontre un succès rapide et croissant pendant que son habileté technique se développe au contact du public de ses résidences successives et des rave-parties sauvages et illégales qu’il écume à travers le pays.

En 1993, sa réputation grandissant, il accepte de partager une résidence en rotation à Renaissance, Nottingham, soirées que Sasha élève au rang de légende planétaire.

Richard Benson, journaliste pour The Face, tentait en 1994 de retranscrire l’atmosphère du club : « Dès les trois premières semaines, deux mille fans piétinaient tous les samedis soirs devant l’entrée du club à Nottingham. À l’intérieur, la foule refusait de quitter les lieux à 6 heures, bloquait la porte de la cabine, obligeait Sasha à jouer bien au-delà de l’heure officielle de fermeture. Des décors somptueux spécialement designés pour l’occasion accueillaient autant de vétérans de la scène house que de jeunes novices poussés par la curiosité. Beaucoup de ceux-là considéraient qu’une fois Renaissance expérimenté, aucun autre endroit ne pouvait rivaliser avec lui. »

« See Renaissance and die » entendait-on çà et là.

Tous venaient écouter le set final du « Son of God », Sasha, le fils de Dieu comme l’annonçait en 1994 une couverture de Mixmag, le magazine anglais.

Ce sont ses sets marathons de six ou sept heures, construits minutieusement pour cueillir le clubber le plus sceptique et ne plus le lâcher, qui deviennent sa marque de fabrique autant que celle du duo de visionnaires qu’il formait avec John Digweed, DJ résident de Renaissance comme lui. Une house « épique », comme la décrit la presse spécialisée, faite de breaks ravageurs, d’a capella inspirés, de chevauchées parfois tribales, breakbeat, parfois dans la pure veine trance, tout ça saupoudré de nappes cotonneuses, oniriques qui faisaient vibrer, décoller et vous emportaient ailleurs, loin.

Le public anglais ne s’y trompa pas et fit de Sasha son DJ hero, un intouchable, qui déplaçait des foules conquises d’avance dès 1995 à travers toute l’Angleterre, comme à l’Alexandra Palace pour le Nouvel An 96 où je dépensais moi-même sans hésiter 70 livres de l’époque pour, encore une fois, partir en voyage avec lui et 17.000 autres illuminés.

De l’autre coté de l’Atlantique non plus, personne ne reste insensible à cet Anglais, parfait inconnu, accompagné de son double — « Sashaanddigweed » comme disent les anglo-saxons. En quelques semaines de résidence hebdomadaire à Twilo ils réinjectent tout simplement la musique électronique dans le sang des New-yorkais.

En 2002 ils concrétisent leur histoire d’amour avec les États-Unis en traversant le pays de part en part avec leur Delta Heavy Spring 2002 Tour, trente et une villes, 90.000 fanatiques au rendez-vous. Un succès phénoménal et sans précédent pour des artistes de musique électronique.

Mais qu’est-ce qui fait courir Sasha ? L’argent ? La notoriété ? Ceux qui le côtoient décrivent un personnage toujours aussi discret et modeste au fil des années, dédiant la totalité de son temps depuis plus de quinze ans à la musique. Un air éternellement concentré et studieux derrière les platines à tel point que lorsque Mr l’Anti-Star décide de sautiller légèrement, c’est invariablement l’explosion générale sur le dance-floor. Un passionné avec une vision de la musique électronique unique, originale et un besoin de sans cesse repousser ses propres limites.
Un travailleur acharné luttant pour la démocratisation de la musique qu’il aime.
Un innovateur et un pionnier des nouvelles technologies au service de son art.

Assez ironiquement, Sasha, maintenant connu pour son utilisation radicale des technologies les plus pointues en matière de deejaying, fut pourtant un des derniers à lâcher ses Technics. Avant de les remplacer par des CDJ1000, il se ruinait régulièrement à presser toutes ses nouveautés numériques en vinyles avant chaque tournée.

Pourtant en 2004, lassé de perdre ses disques par dizaines à travers le monde et d’enrichir British Airways qui exige de lui des centaines de livres de frais de supplémentaire à chaque vol, il prend la décision d’utiliser Ableton Live, non seulement en studio mais également dans son travail de deejaying. Celui-ci lui permet de ré-éditer, re-découper et donc remixer tous les morceaux en live.

Un iMac G5 et Ableton Live ce sera.

Trop facile, ricanent certains — sûrement ceux qui tiennent là le moyen miraculeux d’éviter le travail fastidieux du calage. Seulement Sasha y voit, lui, la clé de la liberté et une nouvelle raison de s’enthousiasmer. Comme mixer la souris à la main lui paraît inconvenant — « it looks wrong, it feels wrong » — il développe son propre controller, Maven, qu’il utilise comme interface physique avec Ableton Live. Chaque bouton lui permet de contrôler un élément sur son écran. Le portable sur une épaule, le controller sur l’autre, il continue à parcourir le monde, manipulant la musique en live et créant un set unique pour chaque performance.

Involver, en 2004, est l’avènement d’une nouvelle race de compilation mixée : il crée à nouveau l’événement en choisissant des morceaux de rock, d’electro, de breakbeat souvent produits par d’illustres inconnus, souvent loin d’être dance-floor, les ré-édite, les reconstruit pour les adapter à un contexte de mix. Résultat : une compilation certes, mais unique et si éloignée de la house progressive stellaire qui a forgé sa légende.

« J’ai envie de mettre mon t-shirt Bart Simpson, celui de mes premières
Boréalis, aciiiiiiiiid, tu vois.
— Hmmmm… ouais. J’sais pas.
— On va se les geler, il ont prévu -2 dans la nuit.
— Bon, évidemment, pas de vestiaire donc organisation en conséquence.
— Tu vois où c’est, exactement ?
— Bof, pas trop.
— Un bar ?
— Des toilettes ?
— On n’a peut-être plus l’âge pour ce genre de conneries ?
— Siiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!! »

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« Mind the gap between the train and the platform. »

À quelques centaines de mètres de la station Old Street, cherchant notre chemin dans un dédale de petite rues désertes et sombres, on aperçoit déjà un léger attroupement au coin d’une rue, un premier vigile contrôle l’entrée d’un cul-de-sac : pas de ticket, pas d’accès. Organisation martiale à l’anglaise.

Plus loin quelques dizaines d’impatients piaffent déjà d’excitation à l’entrée d’un vieux bâtiment en pierre qui semblerait désaffecté, glauque et poussiéreux pour le commun des mortels, définitivement plein de promesses pour nous.

« Tickets please. »

Le lieu se dévoile soudain à nous en une seule vision panoramique à couper le souffle : en arrière-plan, tout là-haut, les tours de verre scintillantes de la City, plus bas un immense espace plan, d’un bloc, surplombé d’un toit, bien qu’intégralement ouvert devant une cour intérieure que l’on est sur le point de traverser. A droite le oh ! trop familier alignement des petits-coins portables (« Yessss ! »), à gauche le vestiaire (« Re-yessss ! »), puis un premier bar dans le prolongement (« Thanks, guys ! ») et un second à la droite de cet énorme dance-floor en bitume.

Sous la partie couverte du hangar, un verre déjà à la main, on constate que la chaleur humaine va nous sauver la soirée.

D’énormes pylônes métalliques soutiennent l’ensemble de la structure et ajoutent au coté industriel du lieu.

Le jeu de lumières est digne des plus gros clubs européens.

Le sound system Funktion One (info glanée plus tard au détour d’une conversation) ébranle presque autant par sa puissance que par la clarté du son, la musique remplit la salle, elle flotte dans l’air.

Les anglais sont, as usual, bouillonnants.

Steph se retourne, jette un œil à mon sourire béat.

Les meilleurs dés sont jetés, une fois de plus, de ce côté de la Manche.

Trois heures plus tard : une heure de retard. C’est le moment de se faufiler, l’air de ne pas y toucher, mètre après mètre, au plus proche de l’endroit invariablement idéal : à cinq mètres des platines, plein centre.

Le cœur du dance-floor chauffé à blanc se referme sur nous.

La masse s’est tue depuis longtemps.

Scarlett Etienne, courageuse DJ, ne bronche pas sous les centaines de regards impatients qui depuis longtemps ne la voient plus.

Chacun a sa raison d’être là : un souvenir de set sombre et imparable à Fabric, une matinée électrique et torride sur la terrasse du Space à Ibiza, une envie tardive de côtoyer un mythe, une angoisse irrationnelle de rater la dernière prestation du Maître (en ce qui me concerne).

Et soudain, la première note d’un prélude dont lui seul a le secret, orageux et lunaire, fait hurler la foule dans la presque pénombre.

Le temps s’arrête. La bulle se referme sur nous pour quelques heures.


La suite ressemble beaucoup à ce qui ramène le sourire sur le visage de la clubbeuse blasée : un set ultra personnalisé, éclectique mais tellement fluide, subtilement construit, ni trop minimal ni trop funky, pointu mais fédérateur.

Un set qui inspire cinq bonnes minutes d’applaudissements exaltés et trois rappels.

Un set qui apaise pour quelque temps la quête perpétuelle du collectionneur d’Instants Électroniques parfaits.

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