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     UN SPECTRE HANTE LA MUSIQUE PAR   
 par XXX


22-12-06

Ark (Guillaume Berroyer) n’est pas un homme facile à rencontrer. Comme souvent, les grands ont d’autres chats à fouetter que de parler à « la presse », fût-elle « de qualité ». Cette intuition devient sensible lorsqu’on a la chance de rencontrer, une fois dans sa vie, quelqu’un d’habité par son art. L’égoïsme fondamental de l’habité, voilà ce qu’il faut avoir éprouvé pour connaître le prix réel de la générosité ! Cela ne va évidemment pas sans une part d’autodestruction — trop grand pour soi, disait Deleuze — sans une part de destruction tout court. C’est littéralement une question de vie ou de mort. Rien de plus opposé à la politesse. L’habitant se s’invite pas, ne se fait pas prier. L’art de vivre, en ce sens, est une contradiction dans les termes. Ceux qui sont habités ont en vérité un rapport cannibale au monde. Tout ce qui ne peut pas être mangé par moi, tout ce que je ne peux pas ingurgiter — faire mien, élever le projet que je suis à la hauteur du don — je dois le détruire. L’habitant-habité fait place nette. Et c’est la raison pour laquelle l’air est tellement respirable en compagnie des artistes.

Partir à la chasse est à ce prix : vouloir être dévoré. C’est donc l’inverse de la chasse…

Où es-tu Ark ?



06-01-07

Ark (Guillaume Berroyer) fête son anniversaire au Zéro Zéro ce soir. La joyeuse compagnie se dirigera ensuite vers le Rex Club qui accueillera le cirque pour la nuit. L’éléphant en personne y a joué il y a de ça une quinzaine, le 23 décembre exactement (live des Cerveaux Lents, et set de l’étonnante Sonja Moonear). L’éléphant sera cette fois dans le public. J’ai peur que ce virus contracté en début de semaine m’interdise toute sortie. Avoir été fiévreux ces trois derniers jours m’a fait retomber en enfance. La fébrilité, c’est la douleur et la félicité même. Il faut se souvenir de ses otites, de ses grippes, de ses opérations enfant (masque et goût de l’anesthésiant, saveur de la compote de pommes du lendemain midi). Être exposé au danger de la douleur et de la félicité, voilà qui aide à garder le contact avec ce qui nous habite.

Mais nous ne sommes plus des enfants. Nous sommes partis bien loin des ces terres heureuses. Nos navires sont loin mon amour. Violent Femmes :

See my ships, they are sailing

In and out of the harbor

Will they go together

Or must they stay apart

Yes I know it’s in my heart

Surely you see what’s inside of me



Le dub nous a mis en pièces, la soul nous a tués.


Marvin Gaye he was shot

By his father

O my Father

Have mercy on me

Cold kane o my cheap thrill

O my shame for Cain

And the devil


C’est la fièvre qui monte.


Momma I need water

I’m thirsty

Surely you see

What’s inside of me


Ne reste plus que le grand voyage immobile dans sa chambre, à 39°2, au-dessus de soi. Voir ses navires s’éparpiller. Il est des moments dans la vie où seule l’expérience compte.



19-01-07

Curieuse coïncidence, finalement, que cette série de rendez-vous ratés avec Ark se conclue par cette rencontre à venir, au pied levé, dans vingt minutes. Quatre mois à essayer de le voir m’ont presque convaincu qu’on écrit mieux sur ce qui n’existe pas.

Le rock and roll, par exemple, a engendré une intense production textuelle, « critique ». Qu’a-t-on réellement écrit sur la « musique électronique » ? Si ce n’est les playlists de Kling Klang publiées ici même bien sûr. Pratiquement rien. En France, du moins. Toute cette histoire est en creux. Certains se lovent amoureusement dans ce creux. Secrètement. Clandestinement.


Je ne vois d’ailleurs vraiment pas pourquoi la musique, à l’instar des arts, de la « société », et de nos vies « individuelles », échapperait aux spectres. Il faut bien le dire — Spirituals — spirit — spiristism, negro ! — un spectre hante la musique !

L’enjeu, c’est Ark qui le dit, c’est écrire non sur Frank Zappa, ou Miles, en tant que personnages, mais écrire sur leur musique. Que dit la musique dans le creux d’une époque, c’est-à-dire, en l’espèce, dans le creux de son récit ? « Ce qui compte, c’est le résultat », me dit Ark. Il a bien raison Ark. Ce sont les résultats qui font l’histoire.


Caliente en est un. C’est le dernier album de ce fainéant suractif. Keuhar déjà mélangeait électronique et acoustique, montant comme au cinéma des fragments d’images sonores : CDs qu’il s’agira comme le reste de rayer, paysages improvisés (comme le faisait Bitches brew sur la longueur) etc. Caliente demeure un témoignage certain qu’en 2006, la vie réelle évolue encore parmi les fantômes (réécouter My life in the bush of ghosts, d’Eno/Byrne).

Le prochain album d’Ark, lui, sera pop, proche du format des sixties. Deux, trois minutes maximum par morceau. Il vaut mieux que la musique crée de la frustration que de la lassitude. Règle universelle. D’où la nécessité de casser, de cutter dès qu’une ritournelle s’installe, commence à se complaire, ou que menace l’esprit de sérieux. Jamie Lidell serait de nouveau de la partie, ainsi que Laura Lippi et Simone elle est bonne (je ne la connais pas, mais je redoute fort qu’elle soit de Narbonne…). On pressent donc à quoi devront ressembler les voix de cette musique à l’avenir.

La question des textes, elle, reste entière, car travailler avec des chanteurs suppose que le cinéma muet qu’orchestre Ark prenne la parole. Que l’adresse soit incarnée, habitée par quelqu’un. Et que chanter si ce n’est l’histoire que raconte la musique à celui qui la fait ?



20-01-07

L’adresse, la harangue, sont présents dès les premiers maxis d’Ark. C’est d’ailleurs ça, ainsi que la saturation, qui m’avait plu dans Keuhar. Mais écoutons « Preacher » (sur Caliente), comme je le fais à l’instant, incité par Ark lui-même qui le propose actuellement en écoute sur son MySpace (www.myspace.com/arkvador). Tentative de retranscription, bribes attrapées de-ci de-là :

Loaded (?), us, uh, (yeah)… and all, all… iih… but none of them… as
impo… (yes) has seen God

(Yes), is a… (yes) just, keep God is not only a…

Well you see, no man and no woman has seen God… (has seen)

You can’t do it… and what is in God, is… see God… is to… praise, practice… and…

See God is to embrace and… practice Justice, keep God, Just See God is…

To see God is to know and believing… to see God is to practice Love !

That’s seeing God ! That’s seeing God ! To see God is to see the dignity of human personality and to recognize all men as being your brothers

Because God is the Power !

If you… unrecognized… of human personality, if you do not practice Justice, you have not seen God…

That’s seeing…

I don’t care if you do not go to church… I don’t care if you do not… Embrace and practice… Love

If you… unrecognized… of human personality, if you do not practice Justice, you have not seen God…


Ah, les voix…


Reste donc après Zapp, Praxis, Miles ou The Duke, les Clash ou Technotronic (« Pump up the jam ! ») l’opposition de l’éclectisme et du purisme. L’approche ludique, éclectique, subvertit l’esprit de sérieux qui guette la musique, incendie la froideur clinique du DJ accroché à ses potards comme un banquier est rivé aux moindres soubresauts des taux d’intérêts. L’humour, dont Zappa se demandait s’il pouvait intéresser — c’est le cas de le dire — la musique, apparaît comme l’antidote nécessaire à la glaciation ambiante. Un pingouin, la banquise, le feu : voilà l’image spectrale aperçue depuis le hublot de l’igloo.

The funk, baby !



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— Technotronic (« Pump up ! »), Zapp (depuis les seventies, on ne fait plus tourner les tables, on utilise un vocoder, baby !) ; Praxis (« Animal behavior » sur Transmutation), les premières machines Atari (quelle endurance quand on pense à la durée de vie d’un iBook aujourd’hui !), Frank Zappa, Miles Davis, Matthew Herbert (le classique Around the house, 1998), Shalom, Mathieu Chedid, THC, FFF, Jamie Lidell, Brian Eno (pour l’album avec David Byrne My life in the bush of ghosts), Duke Ellington, James Brown (†), The Residents, Bérurier noir, Gainsbourg (pour Love on the Beat), les Clash, et Skip James…


— Je découvre au moment de rendre ce texte (14-01-07) un pendant idéal, du point de vue spectral, de Caliente. Cela s’appelle Monsters and silly songs, cela vient de sortir, c’est signé d’un certain Joakim. Les tentations cosmiques essentielles du deejaying et du live s’y illustrent avec une belle conscience de leurs effets — cette conscience n’est pas une science pour les cons. Moins dialectique que le funk d’Ark (au sein duquel la dimension cosmique s’automédiatise et devient réflexive par le cut, la hachure et l’autodestruction spectaculaire) la musique de ce Joakim n’en est pas moins habitée. La hantise, semble-t-il, ne date pas d’hier. En 2003 déjà, il sortait un premier album intitulé Fantômes (chez Versatile). Pour l’anecdote — c’est Ivan Smagghe qui le rapporte — Monsters and silly songs, enregistré live, serait le revenant, au sens propre, du même album mort, disparu quelques semaines auparavant dans le crash d’un ordinateur. Le problème avec les spectres, c’est leur entre-deux permanent : ni morts, ni vivants, ni incarnés, ni éthérés, chauds et froids… Ils témoignent d’une présence passée qui ne passe pas.


Merci à Mila et à Skat.

Caliente, Pias, 2005
Various artists 3, Katapult, 2007

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