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     LE CHIEN DE CLUSTER VILLE   
 par Jim Wilde


« Il existe une dynamique dans la mise en œuvre marchande de l’horreur : servez-la garnie d’hyperboles fleuries, et la distance s’installe, même si la terreur est présente ; puis branchez tous les feux du cliché littéral ou figuratif, et vous ferez naître un sentiment de gratitude parce que le cauchemar prendra fin, un cauchemar au premier abord trop horrible pour être vrai. Je n’obéis pas à  cette dynamique. Je ne vous laisserai pas me prendre en pitié. (…) Je mérite crainte et respect pour être demeuré inviolé jusqu’au bout du voyage que je vais décrire, et puisque la force de mon cauchemar interdit qu’il prenne fin un jour, vous me les offrirez ». Sans savoir depuis combien de temps, je relisais inlassablement ces quelques lignes par lesquelles débutait Un tueur sur la route d’Ellroy. Pris de tremblements, je me recroquevillai en position fœtale, me glissant un peu plus sous les couvertures.

Décembre. Fin du neuvième jour sans lumière.

Bordel, quatre jours que je n’ai pas dormi. Cette descente n’en finira jamais. Ricardo m’avait pourtant prévenu : « Fais gaffe, Jim, c’est du pitbull ». Effectivement, j’avais pu constater les progrès réalisés dans les dernières drogues de synthèse. Maintenant j’en étais persuadé, le chien m’avait bien chopé le cerveau. Quatre jours d’angoisse et de déprime, couché au fond de mon lit avec comme unique source lumineuse, celle bleutée de mon écran de télévision.
Aussi tenaces que ces molécules psychotropes, la sordide histoire ne me lâchait pas. À Ipswich, cinq filles venaient d’entrer dans l’hiver pour l’éternité. Cinq putes camées, refroidies alors qu’elles faisaient le trottoir. « Monsieur Jack » s’était offert son cadeau de Noël avant l’heure.

Et puis il y a ce disque qui tourne en boucle sur ma platine depuis soixante-dix-huit heures et quatorze minutes. Entre mes deux oreilles, le son d’Abstrackt Keal Agram vient télescoper les images de bobbies jaunes fluo traversant le brouillard à la recherche d’un corps ou d’un indice.
Album malade et torturé, Cluster Ville pénètre sans aucune résistance mes derniers neurones disponibles pour me faire plonger dans un autre cortex en lambeaux. Celui d’un psychopathe prêt pour le grand saut dans les zones les plus sombres et reculées de l’esprit humain.

La flamme vient rougir l’extrémité de ma cigarette et la fumée s’élève déjà  dans les airs lorsque le premier morceau refait son apparition. Rapide coup d’œil au dos de la pochette : « Tous les titres ont été composés par Tanguy Destable et Lionel Pierres ».
Tout commence par une petite mélodie tristement fataliste. Puis un signal, une alarme qui indique que l’on entre dans une zone de combat. Des forces psychiques semblent s’opposer et se déchirer sur fond de buzz synthétique.
Tournant autour d’un beat lourd et plombant, des boucles vocales se superposent à  d’autres voix scratchées pour former une succession de phrases réprimées, de pensées censurées. « Del » annonce d’entrée l’ambiance. Celle d’un hip-hop mental et d’une electronica glauque.

Peu avant 23 heures, des images viennent s’entasser à  l’arrière de mon cerveau mutilé. Vêtements arrachés. Cou brisé. Corps pâles étendus dans la campagne anglaise. Je me demande. Combien de minutes avant que les muscles du corps ne se relâchent.

Cachée derrière des mélodies trop mélancoliques pour être innocentes, la tension monte sournoisement morceau après morceau. La gorge serrée, je progresse dans les méandres de la folie.
Le rythme cardiaque s’accélère avec « Pièce ». Une voix profonde apparaît pour ressasser les mêmes mots tandis que les cordes menacent.
La route se poursuit dans le « Brouillard ». Une voiture, des pas, une porte. Une voix insouciante qui chantonne et quelques étranges notes de piano ne parviennent pas à  m’apaiser. J’ai l’impression d’être avec lui. Juste derrière lui, dans ses pas. Pire, au cœur de son esprit détraqué. Les multiples bleeps en forme de bruits de gâchette finissent d’installer un climat inquiétant.

Il est plus d’une heure du matin lorsque sur l’écran le visage souriant des cinq jeunes victimes défilent comme des trophées. Je l’imagine alors confortablement installé devant sa télé, seul chez lui. Comme moi, il regarde le visage de ces filles. Je les reconnais, ces filles. C’est avec elles que j’ai dansé toute la nuit. Bordel, je crois bien que je devrais prendre une douche. Une douche bouillante qui coulerait des heures sur mon crâne mal en point.

Flow hip-hop tendu, guitare acérée, beat lourd et déstructuré pour « Mata Hari ». Sur « A.C », une boucle mélodique sombre et interminable m’envoûte doucement avant qu’un flow agressif ne surgisse et vienne libérer une rage trop longtemps contenue. La machine s’emballe et finit par bugger.
Des mots bégayés, incontrôlés, submergent un esprit paranoïaque au bord de l’implosion dans « Audio crash ». Les cordes métronomiques s’échappent comme un lancinant tic-tac, un compte à rebours qui annonce le pire.

Vers 3 heures, ma main humide se saisit de la télécommande. Le flic qui me fait face a le visage figé. Il me regarde droit dans les yeux et m’annonce : « Le profil-type du tueur en série présente un homme célibataire entre 25 et 35 ans, de race blanche et plutôt costaud. Une personne certainement sans histoire qui entretiendrait de bonnes relations avec son entourage». Merde, ce taré pourrait être n’importe qui. Moi, errant depuis des jours sans pouvoir éteindre mes yeux, je pourrais être ce type.

Le temps s’est arrêté. Avec le mégot encore fumant de la précédente, je m’allume une nouvelle cigarette. Au milieu de « Petersbourg », un gouffre s’ouvre sous mes pieds. Plus de beat lourd et déstructuré auquel se raccrocher, plus de scratches agressifs ou de nappe menaçante, plus de voix qui se bousculent. Juste des milliards de neurones qui fourmillent sur quelques notes de piano suspendues dans les airs. Un éclat de rire et une phrase énigmatique pour toujours. À la violence des émotions qui se déchirent, succède une angoissante sensation de plénitude. L’état schizophrénique à  son paroxysme, les pulsions meurtrières enfouies peuvent enfin jaillir.

…

Description post mortem, bande-son passée à  l’envers et rythmique puissante. Au fond de « L’Oreille droite » la colère s’écoule dans un flow aiguisé comme une lame.

« Sur un son d’abstrackt, j’introduis le beat comme d’autre pénètre le corps de prostituées slovaques. Ta vie vacille tel un radeau dans ma colère. Vos palais ne vous protégeront pas, ce ne sont que des cloches de verre. Si la société est un organisme, je suis un kyste nocif et salutaire comme la hargne d’un artiste. » James Delleck.

À présent, ma puissance est totale. Personne ne peut m’atteindre. Mes mains se resserrent. Entre mes doigts, les veines apparaissent saillantes et bleues. Il n’y a plus un bruit, plus un cri. Le corps cesse de résister. Le visage déformé se détend doucement.

« Ton sang se répand dans des mini-bouteilles de verre en portions individuelles, je me sers. Tes muscles meurent, servent à  mon industrie : “T’es de la viande…” » Hi-Tekk.

Devant mes yeux, défilent les paisibles rues de la petite ville anglaise. De petites maisons modestes, qui hébergent une population apeurée. Des moutons qui découvrent que le loup est parmi eux. Certaines prostituées avouent au journaliste ne plus oser faire le trottoir. Les autres bravent le danger, pour leur dose. Ma prochaine « petite amie » sera l’une d’entre elles.

Les premières notes de piano de « Jason Lytle » s’introduisent dans ma conscience. Une impression de puissance se dégage de cette lente et sombre progression tout en roulement martial et cuivres funestes. Des voix fantomatiques s’échappent du néant pour venir s’enrouler autour de moi. Elles m’accompagnent dans ma sombre ballade. Je suis intouchable.

En compagnie de « Nietzsche », j’erre dans un paysage en friche. Mon âme s’est perdue dans le vide qui m’entoure. Seules quelques notes de piano mélancoliques et de cordes pesantes se sont invitées. Au fond de mon cerveau, j’entends jouer des gamins, leurs voix rieuses. J’aimerais de nouveau être comme eux, sage et pur. Un court instant, je me sens libre et en paix.
Mais déjà  une ultime montée, comme une ombre grandissante, vient recouvrir tout espoir de rédemption. Tapie dans le noir, la bête se réveille doucement. Impossible de lui échapper, elle envahit mon esprit, mon sang, mes muscles.

Je reste allongé là, en miettes. Sonné par la beauté noire et complexe de cet album, épuisé par tous ces crimes, dévasté par les nuits sans sommeil.
Depuis tous ce temps, j’ai tué. Plusieurs siècles sans doute. J’ai tué tant et tant de femmes. Partout, de Los Angeles à  Londres, de Paris à  Moscou, de Boston à  Ipswich. J’ai tué tant de femmes. Des jeunes, des vielles, des prostituées ou des bourgeoises. Des mères de familles ou des célibataires. Des belles et des laides. J’ai étranglé, éventré, démembré, tabassé. J’ai utilisé des revolvers, des fusils de chasse, des poignards ou des haches. Je suis le plus célèbre des tueurs, personne ne m’arrive à  la cheville. Mais maintenant je suis fatigué. Je voudrais pouvoir fermer les yeux et dormir. Je voudrais pouvoir dormir mille ans.

Dans un dernier effort, je me saisis de l’album. Sur la pochette on ne distingue pas grand-chose. Un crépuscule, une rue boueuse, une rangée de poteaux électriques,. Et pour seule présence vivante, un chien qui se tire. L’image est artificiellement détériorée par des taches blanches. Les mêmes qui à  cet instant envahissent rapidement mon champ de vision tandis qu’un buzz insupportable fait enfler mes tympans…

OREILLEDROITECLUSTERVILLEJASONLYTLEIPSWICHPLUNKETTRICARDO NIETZSCHELECHIENELLROYGRANDADDYSAINTPETERSBOUR GAGRAMKILLABSTRACKTPROSTITUÉESLOVAQUES.

Ma conscience s’échappe et court rejoindre le chien de Cluster Ville.

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