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     JAMES HOLDEN : LE RENDEZ-VOUS MANQUé   
 par Coddo del Porta


« Ça y est ! J’ai enfin vu James Holden ! »

Voilà comment aurait débuté ce texte. Je devais laisser éclater ma satisfaction, non seulement d’être parvenu à mes fins après de nombreuses tentatives, toutes manquées — les unes par manque de temps, une autre fois parce que je m’étais absenté de Paris cette semaine-là ou pour être arrivé trop tard sur les lieux¹ — mais surtout parce que la soirée aurait été à la hauteur de mes espérances.

J’aurais entendu quelques tubes sur lesquels j’aurais pris un envol phénoménal, bien que nous les eussions entendus des dizaines de fois depuis leur sortie — preuve de l’inusable pouvoir du tube et de la tendance première des clubbers à se laisser aller à la routine. J’aurais plané de surprise en découverte, grâce à Extrawelt d’abord, à James ensuite, et mon plaisir en aurait ainsi duré toute la nuit. C’est dans cette partie que j’aurais rappelé ce qu’était Border Community : un label anglais, des artistes comme Nathan Fake, Dextro ou Jake Fairley. Mentionner les titres les plus célèbres tels que « The sky was pink », je n’aurais pu m’en dispenser, mais il m’aurait tenu à cœur, particulièrement, de dire que la musique de James Holden attirait tous les suffrages grâce à une capacité à utiliser des nappes et des mélodies aussi simples que riches.

J’aurais écrit cela en repensant, des étincelles dans les yeux, à la nouvelle sonorisation du Rex Club que j’aurais enfin testée ce soir-là après qu’on m’en avait tant vanté les mérites. Elle se prêtait si bien, dirais-je, à une musique qui mérite qu’on l’écoute en même temps qu’on la danse ! J’y serais ensuite allé de mon couplet sur la pérennité d’un lieu qui reste, à Paris, un point névralgique de la nuit et de la musique électronique. J’aurais alors cité l’article de Mark Murphy, « 1994 », dans le premier numéro de cette revue et lui aurais glissé un clin d’œil amical.

L’une des nombreuses conversations que j’ai eues avec Lily Marlow, une amie non seulement très exigeante en matière de musique, de soirées et d’artistes, mais particulièrement soucieuse de comprendre les processus à l’œuvre dans ses choix de clubbeuse et d’auditrice — l’une de ces conversations aurait parfaitement trouvé sa place ici : « Tu en penses quoi, Coddo : est-ce que tes expériences de soirées t’ont amené à préciser tes goûts en la matière, et donc à opérer une sélection dans tes sorties ?
— Eh bien, tu sais, pourvu que je me trouve en bonne compagnie…
— Quoi ! Mais tu ne peux pas dire cela !
— Ben si… » aurais-je répondu avec une naïveté feinte. Elle aurait commencé à se redresser un peu : « Attends, tu dis que… » Elle se serait allumé une cigarette, interrompant sa phrase pour mieux réfléchir à une réponse cinglante, définitive. Une bouffée, puis : « Tu dis que suivant avec qui tu sors, tu pourrais aller écouter n’importe qui : je ne peux pas te laisser dire une chose pareille !
— Garçon, une mauvaise foi, et sans faux-col ! » aurais-je crié en levant le bras. Elle se mettrait à rire, baissant la tête et me serrant l’avant-bras en signe de complicité. Les hostilités pourraient commencer, mais comme toujours en bonne entente. « Chère amie, je n’ai pas dit cela, mais rien que pour te faire bondir un peu plus haut, je serais prêt à affirmer que le cas échéant, suivre des amis pourrait me conduire en un lieu où je ne souhaitais pas aller.
— Je vois : mais sans parler des cas limites ?
— En fait, je demeure fidèle à certains jugements, très tranchés, et cela me conduit à faire des choix sans appel.
— Donc tu assumes tes partis pris. Je t’aurais cru plus nuancé, Coddo.
— Appelons cela des principes, aurais-je dit non sans fermeté, aiguillonné par son envie d’en découdre.
— Tu as des exemples ? demanderait-elle en s’allumant une autre cigarette tandis que l’autre, à moitié fumée, se consumerait lentement dans le cendrier.
— Disons qu’un DJ sert de repoussoir à mes choix : Nick V. Bien qu’il soit la coqueluche d’une quantité d’organisateurs, qu’on le retrouve dans les line-up de tant de soirées en tant qu’invité ou que résident, quoique la richesse de ses connaissances musicales lui serve de nimbe doré aux yeux de quantité de crédules bigots, y compris plus d’un ponte de la nuit — eh ! bien, malgré tout cela, je trouve qu’il mixe mal, horriblement mal, et que cette réputation qui le précède n’est autre qu’un concert de casseroles. Donc, quand je sais qu’il joue dans une soirée, je n’y vais pas.
— J’en reste pantoise, décidément, dirait-elle en s’allumant une troisième cigarette tandis que la première avait été rejointe par la suivante et achevait de brûler jusqu’au filtre.
— C’en est devenu une règle morale : même en cas de détresse, sans autre recours, à la veille de la fin des temps, je rentrerais chez moi, je t’assure, plutôt que d’aller dans une soirée où Nick V doit mixer. » J’aurais dit cela de l’air le plus sérieux, tout en retenant sa main in extremis, puis j’aurais désigné d’un coup de menton le cendrier : elle aurait ri, comme d’habitude, mais le dialogue se serait poursuivi comme si de rien n’était.
— À propos de Nick V, je partage ton point de vue à cent pour cent ! aurait-elle dit, réchauffée par mes certitudes. Beaucoup de gens, sais-tu, tiendraient pourtant cette critique pour un crime de lèse-majesté !
— Ne m’as-tu pas affirmé déjà que tu pensais de même à propos de Patrick Vidal ?
— Si, bien sûr ! Je pourrais en dire tout autant : en dépit de sa maîtrise de la musique et de cette renommée internationale qu’il traîne depuis des années, il faudrait me payer pour que j’aille à une soirée Monoculture.
— On peut aussi trouver des exemples inverses, aurais-je renchéri. Prenons Laurent Garnier : c’est probablement l’artiste que j’ai entendu le plus souvent. Or, j’accepte toujours d’aller l’écouter, même si dans d’autres soirées, au même moment, jouent des deejays que j’apprécie ou que j’aimerais découvrir à l’œuvre.
— Alors là, non, Coddo, je ne suis pas d’accord, non seulement parce que je ne tiens pas Laurent Garnier en si haute estime que toi, mais surtout à cause du fait qu’il est devenu une institution, impossible à critiquer ipso facto.
— Tu veux dire qu’il en va de même pour toi qu’avec Vidal ? demanderais-je, presque paniqué.
— Quasiment, dirait Lily avec un sourire malicieux mais l’air toujours très sérieux et sûre d’elle. Non, en fait, concèderait-elle aimablement, je ne déteste pas Garnier comme je déteste Vidal : je vois bien, cher Coddo, que le rapprochement te fait dresser les cheveux sur la tête !
— Tu admettras donc, chère mais perverse amie ! que le parallèle manque de rigueur…
— Je ne dis pas non, mais il reste que tu fais preuve de la même foi inconditionnelle en Garnier que d’autres en Nick V ou en Vidal. Cela fausse ton jugement, j’en suis sûre.
— C’est vrai, Lily, c’est vrai » aurais-je concédé dans un souffle, désolé de devoir l’admettre mais content de pouvoir continuer à discuter.

Nous aurions ainsi poursuivi le débat et j’aurais pu lui glisser que finalement, je tâchais de rester ouvert, d’accorder du crédit à la présentation d’une soirée ou d’accepter le possible — c’est-à-dire la possibilité d’une réussite — dans un programme même improbable. Elle m’aurait traité d’optimiste en riant et nous aurions trinqué, à la santé de Nick V !

Pour faire suite à ce plaisant souvenir, j’aurais expliqué en plusieurs points à quoi tient l’attente du clubber au sujet d’une soirée. Me seraient venues à l’esprit ces multiples raisons qui nous poussent à sortir :
— un artiste aimé, bien sûr, qu’il nous procure du plaisir musical depuis quinze ans ou que son deuxième maxi vienne à peine de sortir ;
— des lieux de prédilection, parce que le son y est bon comme au Rex Club — mais qu’ajouter d’autre ici qu’un paraît-il à cheval entre ironie et détresse — ; qu’on y trouve des recoins plus tranquilles, à l’abri de la fureur extasiée ou alcoolique des autres clubbers, pour discuter ou goûter à un peu de calme comme au Batofar et son bar à la poupe ou le Triptyque et ses angles droits ; que leur aura leur confère cette capacité de plaire, fondamentalement irrationnelle et donc indémontrable ;
— le fait, tout simplement, que l’on ne soit pas sorti depuis de longues semaines et que l’on ait tellement envie de se faire plaisir ;
— la certitude que la magie va opérer à nouveau : je me serais alors souvenu par exemple avec émotion de ma première Otra Otra à la Boule Noire, dont j’avais cherché, jusqu’à la dernière occasion, à retrouver le frisson ;
— l’envie que la magie, cette fois-ci, opère, tant on voudrait que tel organisateur qui vient de décevoir mais que l’on a eu l’occasion d’apprécier par le passé ou tel artiste, reproduise la même qualité de son, d’ambiance ou que sais-je ;
— de bons produits.
J’en aurais probablement oublié.

Le détail des heures précédentes, c’est par cela que j’aurais commencé. Passées au Mange Disque, j’en aurais fait le récit, un peu trop long, allez savoir, mais cet apéro de lancement du troisième numéro de la revue méritait bien qu’on lui consacre quelques lignes. Tous les amis étaient là ou peu s’en faut, écrirais-je, et je citerais bien des noms, des anecdotes. Je raconterais des scènes de retrouvailles, je parlerais de ceux qui avaient trop bu, je dirais que nous avions pu discuter mais que, pour la musique, on repasserait, car on ne pouvait pas mettre de son. Quelques rencontres aussi, d’inconnus intéressés par notre travail : je les aurais mentionnées, pourquoi pas en enjolivant. Aurais-je perfidement nommé tous les absents ?

Ensuite de quoi, encouragé par la réussite de cette soirée au Rex Club avec James Holden, qui aurait fait suite à notre apéro, j’aurais trouvé d’autant plus légitime de critiquer ce qui mérite de l’être dans ce club, malgré mon indulgence. Les videurs si mal dégrossis à l’entrée, suspicieux et déplaisants à l’extrême dans la salle, j’aurais dit tout le mal que je pense de leurs manières. Quant à la dame-pipi, qui se trouve être d’ailleurs un homme, j’aurais pu, tout en reconnaissant l’ingratitude de son travail, déverser mon venin et ma bile sur son manque d’affabilité ou sa tendance à jouer les durs en lieu et place des videurs. Par l’ironie, voilà comment je lui aurais réglé son compte — car après tout, on en connaît, ailleurs, des dames-pipi, qui savent mieux tenir leur boutique (choisirais-je ce mot-ci ?) et avec plus de délicatesse que celle-là.

Est-ce que j’aurais glosé sur Rexorama, cette brochure éditée par le Rex Club depuis l’an dernier ? Peut-être aurais-je signalé, avec quelque moquerie, combien la qualité du papier, de l’impression ou de la maquette ainsi que le format de ce programme mensuel s’étaient réduits depuis juin dernier. J’en aurais sans doute tiré des conclusions définitives à propos de la primauté de l’économique sur le glamour et le spectaculaire. C’est à ce moment, probablement, que j’aurais affirmé avec lyrisme qu’il vaut mieux claquer du fric avec panache, pour épater la galerie quitte à sembler vulgaire aux mauvaises têtes, plutôt que rechigner à la dépense sous prétexte que ce n’est, après tout, qu’un programme mensuel qui tiendrait aussi bien sur une fiche bristol de dix sur quinze, en noir et blanc, recto seulement. Je crois même que je me serais lancé sur une tirade à la Sarah Bernhardt, des trémolos dans la voix et la jambe de bois vibrant sous les coups de mille émotions mêlées : ah ! où est-il, déclamerais-je, le grain de folie dispendieuse qui parvient à faire briller les paillettes comme une rivière de diamants ! Drapé dans ma toge de tragédienne et à deux doigts du nervous breakdown, je gémirais : « Est-il né seulement, le nouveau Trimalchion ? »

En lisant ce passage avant tout le monde, Jack aurait émis des réserves sur l’excès de pathos, mais aurait apprécié le coup de la toge. Après tout, lui aurais-je rétorqué, on pouvait bien se faire plaisir, n’est-ce pas ? Et xxx d’abonder dans mon sens en exigeant la réhabilitation immédiate du pathos — et, accessoirement, du dub. Et moi d’en rajouter une couche sur James Holden, sa maîtrise technique, son respect du public, sa plastique de rêve et sur l’aurore aux doigts de roses que nous aurions cueillie, à la sortie du club, en ce jour de changement d’heure qui nous aurait permis, douce magie, de goûter aux plaisirs de la nuit et de la musique, durant soixante minutes supplémentaires.

Oui, j’aurais mis tout cela dans les quelques mots que je n’écrirai pourtant pas en tête de cet article : « Ça y est ! J’ai enfin vu James Holden ! »
L’affluence était telle qu’il nous a été impossible de pénétrer dans le Rex Club. Ironie du sort, ce 28 octobre 2006, Nick V jouait au Bus Palladium.



1 : ce rendez-vous manqué est un des épisodes de « Dragon Bal : Kamehameha ! », dans le troisième numéro de cette revue.
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