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     I WANT TO B-LIVE   
 par Coddo del Porta


J’aime décidément beaucoup l’Élysée Montmartre : cette salle offre un volume tel que, n’était parfois la chaleur excessive, je m’y sens toujours à l’aise même en cas d’affluence. La hauteur du plafond joue pour beaucoup dans cette impression d’espace, autant peut-être que la surface du dance-floor — c’est-à-dire quasiment la salle tout entière. Autour de soi, au-dessus de soi la musique et les corps se répandent avec une plénitude telle, les moindres détails de chaque morceau parviennent si nettement aux oreilles, que j’éprouve, où que je me trouve dans ces lieux, un grand plaisir à danser et écouter de la musique.

À bien y regarder, il ne s’agit toutefois de rien d’autre qu’une boîte — une grande boîte, certes, mais une de ces boîtes cubiques sans rien de remarquable. La décoration, dans le strict et monotone espace de ce cube, manque souvent d’intérêt, sinon que les écrans en hauteur ouvrent le champ de vision sur une sorte de ciel d’images : cela ne suffirait cependant pas à me rendre ennuyeux cet endroit. Décidément, je le redis, cette salle, je m’y plais.

Aussi ai-je vu d’un œil bienveillant la tenue dans ces murs d’une soirée que je connaissais pas : B-Live se tenait là le 4 novembre 2006.

Pour l’occasion, on avait installé une décoration particulière : l’image de Bacardi se répandait absolument partout — aux bars, aux murs, accrochés au-dessus de la piste, des ballons, cerfs-volants ou apparentés, et des « dégustations » offertes.

Mais outre ce débordement vulgaire de publicité, sur quantité d’écrans aux formes étranges partout autour de la scène, en hauteur se répétaient les images des veejays ou des caméramans qui filmaient les artistes ou le public, du début à la fin.

Les grandes formes blanches de ces écrans se retrouvaient aussi ailleurs dans la salle, par exemple devant les platines ou suspendues au-dessus des danseurs.

Enfin, une décoration d’un autre genre évoluait avec le public, grâce à l’intervention, toute la soirée également, d’un artiste graphique dont la place, dans la salle, était expréssément indiquée sur le line-up individuel offert à chacun à l’entrée (une carte plastifiée au bout d’un porte-clefs à porter autour du cou, aux armes de la soirée). On n’a donc pas mégoté sur l’aspect visuel de cette nuit.

D’abord, un mur, à gauche de l’entrée, était réservé à l’expression, en live comme les musiciens, de Mark-93 : ses toiles carrées formant mosaïque étaient récupérées par les gens qui partaient, au fur et à mesure (dépécement probablement imprévu mais qui prouvait la satisfaction du public devant le travail d’un graphiste qui faisait, lui aussi, vivre la soirée. D’où peut-être son nom, B-Live qu’on lit aussi bien comme « être en direct », être en prise directe avec la création, y prendre part.
Sur les corps, l’implication était plus forte encore dans cette activité créatrice : les danseurs étaient le propre décor, mouvant et évolutif, de la soirée. L’artiste peignait, avec de la peinture noire ou de la peinture blanche, des décorations à même la peau : bras, épaules, dos, ventres, cou, visages étaient bien souvent ornés de traits, courbes, arabesques et formes géométriques qui se déployaient non comme des marques rituelles (sortons de cette idée que l’on se reconnaît, en tant que clubber, comme membre d’un même clan) mais comme des œuvres qui étaient au contact même des hommes et des femmes présents. Devenir soi-même un fragment de l’œuvre/soirée : voilà le sort réservé aux spectateurs.

J’ai cependant bien cru, aussi, au départ, que ces marques seraient les peintures de guerre dont il faudrait se revêtir pour combattre l’ennemi, à savoir le commencement raté de la nuit. Arrivé au milieu du set de Moodyman, vedette réputée de la house américaine, j’ai cru à une mauvaise plaisanterie. Serviette blanche sur la tête qui lui retombait de part et d’autre du visage comme les perruques des juges anglais, ou comme les oreilles d’un déguisement de cocker, Moodyman jouait une house ennuyeuse, principalement axée sur le rythme. Des mélodies ? Certainement pas. Montées, descentes, virages, comme on en attend dans la house ? Non : juste un rythme plus soutenu, moins soutenu, plus de basses, moins de basses… Sans parler des interruptions au micro par l’Honorable Juge Moodyman : il se justifiait de faire de son mieux (aurait-il perdu en chemin une partie de ses disques ?), sans arrêt et ne lâchait plus les platines, au point de dépasser de trois bons quarts d’heure son set, dans un programme pourtant minuté à la seconde près.

Après quoi, Voom:Voom : Peter Kruder avec un acolyte (mais non Dorfmeister) qui mixait, fort mal en enchaînant plusieurs fois de manière calamiteuse des CD (?) qui sautaient. Ce problème technique s’est même répété quatre fois dans un même morceau — voilà qui laisse le temps de bien s’en rendre compte…). Quant à la musique qu’ils passaient, elle était inappropriée à l’heure (vers trois heures) et aux besoins des danseurs. Ils se sont d’ailleurs fait huer à plusieurs reprises et à juste titre — et je n’étais, du reste, pas le moins bruyant des râleurs.

Par ailleurs, la scène où mixaient les artistes était toujours envahie d’un nombre incroyable de gens inutiles qui gênaient le spectateur : l’artiste est là, devant nous — qu’on le laisse à son travail musical. Certains casqués (ingénieurs du son ?) d’autres armés d’appareils photographiques, parlant, tournant et virant autour des platines, toujours un peu là, des gens, jusqu’à dix ou douze personnes posée là, pour rien. Leurs séances de midinettes furent une pollution visuelle constante.

Enfin, chose dont je ne suis toujours pas revenu : une bouteille d’eau coûtait au bar sept euros. Oui, un euro de moins qu’un alcool fort, quand les murs du hall, de la salle, des toilettes étaient tapissés d’affichettes ou de carte qui disaient que « celui qui conduit, c’est celui qui ne boit pas ». On a même distribué, à certains moments, des sachets comprenant tout le matériel et les explications pour un alcootest. Avec un bouteille de cinquante centilitres à sept euros, on peut se dire que « celui qui ne boit pas, c’est celui qui l’a dans le cul », et en profondeur. Avec une entrée à dix-sept euros, ce détail était à souligner.

Toutefois, pour terminer, deux véritables deejays ont rendu à la soirée ce qu’elle pouvait avoir de plaisant. Le premier a retourné en une seconde les danseurs frustrés par la prestation horrifique des duettiste à mobylette de Voom:Voom. Dès le premier morceau et sans discontinuer jusqu’à la fin de son long et si bon set, Derrick Carter a su satisfaire la piste de danse. Morceau d’un rythme toujours soutenu, puissants — loin de ce qu’on avait essayé de nous vendre, mais en vain, précédemment — remixes de tubes irrésistibles qui mettaient le piment indispensable à une nourriture depuis plusieurs heures si fade.

Le suivant, John Dahlback, sur la lancée de son prédécesseur, a passé des morceaux plus froids mais qui n’ont pas cessé de tabasser, jusqu’au finale de son set. À peine moins subtil que Carter — véritable machine à faire danser qui est parvenu, dans son set, à mêler hip-hop et tubes electro revisités sur une piste d’envol pour danseurs — voilà donc un autre DJ qui sait que le public, même sans peinture sur le corps, agit aussi dans le déroulement d’une soirée et que ses réactions doivent guider le mix. La connaissance de la musique ne suffit pas, non plus que l’habileté technique à mixer deux morceaux : l’artiste doit se souvenir qu’il est là pour le public. Derrick Carter, homme de la situation, a finalement montré son respect pour ceux qui sont devant lui. Est-ce que ce sera mieux pour la procheine B-Live ? Je veux y croire.
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