Alors la soirée commence à 22 heures. Bien manger, avant de sortir c’est important, la nuit va être longue, les deux plateaux de la soirée seront bien garnis, normalement on va danser toute la nuit.
Il ne s’agit pas non plus d’arriver trop tard et de manquer le début : à 23 heures, on a des fourmis dans les pieds, on attrape nos kits de survie pour la nuit.
Le flot de passagers aux yeux brillants qui descend à la station de métro de la Porte de la Villette en même temps que nous pousse un peu plus mon envie d’y être déjà et de danser.
Sur l’esplanade qui mène à l’entrée de la Cité des Sciences, plusieurs groupes se dirigent vers le même endroit que nous, ils ne traînent pas : il pleut des cordes.
Je comprends, arrivé en haut de l’escalier qui me fait découvrir l’entrée que :
1. Le Tout-Paris et plus sera à cette We Love Trax ce soir.
2. Ça va être coton pour entrer : il y a là, massés devant des portes qu’on ne distingue même pas sur la pointe des pieds, mille personnes au bas mot, au moins aussi motivées que nous. Alléchées par le line-up et le lieu, ils n’ont pas hésité à payer d’avance le droit d’entrée, soit vingt-cinq euros, sans conso, avec entrée directe dans ce lieu dédié d’ordinaire aux sciences.
En briefant ma bande sur l’événement, je ne m’était pas étendue sur la fois où j’avais dû attendre plus d’une heure en bas de l’Arche de la Défense réservée par le même collectif pour une soirée avec Isolée. C’est du passé, oublié, sans compter qu’en tant qu’organisateurs, on ne commet pas deux fois la même erreur, non ?
Et la Villette, lieu habitué à accueillir les visiteurs par groupes entiers, m’avait rassurée quant à ce mauvais souvenir. J’avais vanté la soirée organisée par le collectif We Love Art désormais célèbre pour programmer régulièrement des pointures de la scène electro dans des lieux parisiens inhabituels. Ils font ainsi danser les clubbers hors des clubs, et ça fait du bien.
« Allez, venez, achetez votre billet d’avance sinon vous ne pourrez entrer, oui uniquement sur pré-vente, c’est un peu cher mais vous allez voir, ça va être top… » Notre attente sous la pluie est donc encore plus décevante que désagréable.
Je prends la peine de vérifier poliment auprès d’un vigile encapuchonné — pas mal, ce type, d’ailleurs — que je ne rêve pas et que c’est bien la queue pour les gens qui viennent avec leur prévente. Oui ? Oui. Incroyable. Je rejoins au bout du bout de la queue mes princesses trop légèrement vêtues pour les faire attendre indécemment cinq minutes de plus sous la pluie. Devant nous, la foule vacille et gronde. Nous ne sommes pas contents. Nous ne sommes pas les seuls. Ça siffle, ça se bouscule — ça craint, cet accueil. Je fais alors monter les filles sur mon tapis volant en m’excusant, je les emmène boire une coupe de champagne à l’autre bout du parc, là où l’on sait recevoir. Chez We Love Art, on n’a décidément rien compris, et l’on s’accroche à l’équation lieu inédit=réussite assurée comme le fou s’accroche au pinceau. Le résultat, en matière d’organisation, est désastreux : queue pour entrer, queue au vestiaire, queue pour les tickets de boisson, queue pour accéder à la scène…
Nous reviendrons une heure plus tard. Désolée, Mesdemoiselles.
Et alors soudain — et je réclame ici toute notre attention —, le voilà, il arrive, il s’approche de nous.
Il est là.
Le vigile de nos rêves, au regard de fleuve qui coule le long de nous, vient de revenir dans notre champ de vision. « Il est là ! », crié-je en pensée, en chœur avec quelques autres.
Il est.
Et moi, que suis-je ? Une flaque, j’en ai bien peur, totalement liquéfiée, tous les chakras ouverts et la bouche en cul de poule. « Rha, encore une fois, tu succombe à la beauté précuite ! » J’entends des voix ? J’entends une voix venue du fond de mon pelvis ! Pourquoi mon pelvis s’adresse-t-il à moi ? Qu’est ce nom de Rha dont il m’affuble ? « Divin Pelvis, » — je l’interpelle avec toute la révérence que je crois utile à cette rencontre suprasensible et subceinturiale — « que me veux-tu ? »
— Hein ? Elvis ? À la soirée d’hommage à T-Rex ? Mon pauvre vieux, tu rêves ? » Le Pelvis Sacré me connaît ! Loué soit son Rha ! Je pense tout haut, à moins que je ne parle très bas : tout se mélange en une grande et pelvienne indistinction. « C’est Jack. »
Le Jack ? Jack LockerRoom ? Mon téléphone ! Mais par quel miracle… Qui est Jack ? Je suis Jack ? Suis-je encore moi ? Qui suis-je, bon sang, mais qui suis-je ?
Au milieu de ce problème ontologique, plutôt grave, j’entends, de la voix de Jack à laquelle se mêlent confusément d’autres dont la mienne, un discours que je connais pour l’avoir trop entendu ou prononcé : « La beauté, les mecs lisses, les photos retouchées sur PhotoShop et l’aseptisation du désir sous forme de Ken et Barbie : aux chiottes ! Tu comprends vraiment rien à la beauté, celle qui ne se voit que dans l’acte, dans la pensée et dans la création — lesquels reviennent d’ailleurs à la même chose. Crois-tu vraiment qu’il faille s’arrêter aux yeux dégoulinant de bleu de cette espèce de… »

Fast track déboule et je danse avec emportement, oubliant que ce morceau se déploie en une série de retours : je l’entends aujourd’hui, alors que le deuxième volume de Superdiscount est sorti voilà plus d’un an, lequel assure la continuité, comme en un déroulement chronologique qui transcende le temps, avec le premier volume qui n’existe que dans son enracinement dans le Passé de la musique tout entière.
Bigre ! Et je suis encore capable de danser, avec tout cela qui me retient en arrière ? Et le vigile ? Son regard m’aimanterait jusque sous ses paupières et, prisonnier volontaire, je me loverais derrière ces grilles — si seulement je ne l’avais pas perdu de vue. Fichu Jack : son laïus sur la beauté qui ne sert à rien tant qu’elle reste dépourvue de ce supplément de sueur qui fait l’humain, je m’en tape, je m’assois dessus, je… je… Oui, d’accord, tu n’as pas tort, Jack, en théorie, mais ces yeux… ces yeux sont des ciels où volettent les chauve-souris de l’amour…
Quoi ? Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Des chauve-souris d’amour ? Je rêve, ou quoi ?
Et alors : « T’es jamais venue à la Cité des sciences ou quoi ? » me demande à ce moment mon pote prof qui ne rate jamais une occasion de faire mousser la foule d’activités qu’il développe dans le cadre de son boulot. Si, si, je suis déjà venue ici mais jamais comme ça, là, avec une belle envie de danser, les yeux enboucanés par ma grand-mère de surcroît. Je comprends donc que cela puisse l’agacer un peu que je m’extasie à plusieurs reprises sur l’accueil monumental et aérien des deux escalators jumeaux, face à face. Ils mènent à la salle du premier étage sous le plafond transparent, avec une petite sœur d’Ariane à l’arrivée, un bar caché et désert dans un recoin, avec une chambre d’astronaute accolée. On ne peut pas y pénétrer, dommage mais on voit bien tout de même l’effet que cela peut produire de fermer les yeux dans l’espace. On fumerait bien une clope d’ailleurs pour siffler la bière sur les bord de cette fontaine vide et carrelée de noir, entourée de banquettes. Interdiction de fumer au premier étage, un vigile vient nous demander d’éteindre nos cigarettes. On n’éteint pas tout de suite parce qu’il est vraiment, vraiment beau, ce jeune Adonis qui veille au respect de notre sécurité. Il ne peut pas comprendre parce qu’il fume déjà par l’oreille, voilà ce qui me décide à écraser ma cigarette dans le fond d’un verre en plastique, sur lit de champagne.
À cinq, nous sommes seuls à cet étage. Je m’allonge les bras en croix sur le sol rattrapé par la bêtise des paroles surprises dans les toilettes des hommes où je viens d’aller faire un saut. Les poutres de la structure du bâtiment savamment éclairées se détachent sur le ciel : comme je m’extasie à ce spectacle, je sens qu’on va encore me demander: « Mais t’es jamais venu ou quoi ? ».
C’est frais dans mon dos et dans mes yeux, juste à côté Rhythm&Sound vient de prendre les manettes avec un son rond et lentissime. Notre envie de danser sur des rythmes plus soutenus nous ramène néanmoins aux escalators — et je proteste pour la forme parce que j’adore écouter du dub. Ici, maintenant je dois bien reconnaître que ce n’est pas du tout le genre de musique que j’ai envie d’écouter.
Entre le haut des escalators et l’autre salle, il y a la descente, les garçons qui passent le nez en l’air dans l’autre sens, atterrissage, le bas de l’escalator, retour à la case de départ. Puis ce long couloir où l’on peut se poser et attendre et mater, dans le large sas de décompression à mi-chemin, avec des banquettes pour goûter le silence, se parler. Avec, comble du luxe, des toilettes peu fréquentées.
Au bout du couloir, deux portes étroites et jumelles où se fait un va et vient incessant, où les garçons en profitent pour regarder de près les filles et plus si affinités, et aussi les filles les garçons et les garçons les garçons éventuellement aussi, et les filles les filles aussi j’imagine y a pas de raison. On arrive dans l’Espace Condorcet. Il contient sans problème la totalité des personnes qui se sont déplacées ce soir, il y a même de la place tout autour pour s’asseoir en allongeant les jambes, par terre, sur des chaises aussi. On peut faire des chorés avec les bras et avec les pieds sans donner de coup à la voisine. Un bar qui débite confortablement les boissons en échange des coupons qui permettent rapidement d’acheter du coca avec un ticket couleur bière, vice-versa je ne crois pas. Je n’essaie pas.
Je regrette de ne pas avoir accès à la vue sur la Géode, mais l’ambiance est si explosive que je m’y enfouis.
Et alors je me demande comment s’appelait, au fait, ce jeune videur de tout à l’heure, au regard d’azur. Cyrille, il avait une tête à se prénommer Cyrille. En passant près de lui la prochaine fois, penser à l’interpeller : « Cyrille ? Moi c’est… » Trop tard pour cette fois: il a bifurqué tout soudain et vlan ! une beigne, vlan ! une deuxième en plein sur la bobine de ce type qui…
N’importe quoi : la musique parvient si peu à m’intéresser, je reste dans une absence si ennuyeuse de trouble esthétique que mes pensées m’entraînent à des lieues du lieu. « Ça tabasse, ce Para One » venait de me glisser à l’oreille Kimberley Clarck, et voilà qu’en une seconde j’imaginai un moulinet à baffes à la Henri Michaux. Mandales, poésie et yeux clairs — trois sources du torrent de mes phantasmes. Il faut dire que ce Cyrille…
« Pour sûr, il n’y va pas avec le dos de la cuiller, Para, mais la masse de jeunes gens et de jeunes filles aux bras levés, partout autour, semble apprécier ses sonorités rauques, râpeuses, dirais-je. Qu’en penses-tu ?
— Pas mon genre, réplique d’une moue Kimberley. En revanche, il est plus que sexy avec sa cravate noire. Une fine cravate noire.
— Allons voir de plus près, bien que je ne devine d’ici qu’une sorte de gringalet en chemisette. »
Nous avançons, fendant une foule aussi dense que dansante — à tel point que j’abandonne l’idée de m’approcher à moins de cinq mètres de la scène, car la chaleur et la promiscuité deviennent quasi intolérables pour qui, comme nous, ne danse pas. Rythmes effrénés, sons hérissés de piques ou de dards : mais où est passée la mélodie ? Où, les constructions évasées des morceaux qui à la fois s’élargissent au fur et à mesure qu’ils progressent dans le temps et élargissent la perception que nous avons d’eux, voire de nous-mêmes ? C’est un peu comme le beau videur, du reste, pour l’heure : pas l’ombre. Quant à Para, Kimberley peut se rengorger sur sa cravate noire, sa fine cravate noire, il s’avère que son apparence de gringalet ne dépendait pas de l’éloignement. Gringalet, il l’est — ce qui ne lui ôte pas cette qualité : qu’il déborde d’énergie et sait entraîner dans le sillage de son moteur à combustion les foules adolescentes.
(J’écris ceci sous le contrôle d’un ami professeur qui, par respect pour l’exactitude lexicale, en haine du jeunisme et par amour pour la langue latine, me presse de rappeler ceci : que l’adolescence ne cesse que lorsque l’homme est accompli, à même d’agir sur le monde grâce à ce qu’il en sait enfin.)
Bref, nous repartons avec Kimberley et, revenus en terrain découvert, nous profitons d’un air plus frais pour confronter nos points de vue : gringalet, sexy, sans intérêt, fine cravate, chemisette, fine cravate noire, « je ne vois pas ce que tu lui trouves », « tu exagères ». En résumé, il ne m’a pas retournée. « Ah ? Tu es déçu ? » demande Kimberley. On ne peut pas dire que je sois déçue ; car tout au plus dirai-je que je sens un décalage par rapport à mes congénères dans la salle, un déplacement puisque je n’écoute pas la musique de Para One depuis le même point qu’eux. Est-ce un point dans l’espace ou le temps ? Il faut dire que j’ai groumpfis ans déjà, et plus de musique encore passée par mes pavillons.
Et alors le son m’agresse : je noue donc les pointes des mouchoirs en papier qui dépassent de mes oreilles. Je n’entends plus rien, tant mieux. Tant pis, je ne suis plus à une heure prêt pour m’envoler.
Je bénis encore une fois ma grand-mère : grâce à sa petite formule magique, mes yeux ont gardé leur jolie forme animale. Je plonge d’autant plus dans les images projetées, Para One disparaît, deux paires de lunettes blanches flottent comme des curseurs sur la gauche de mon écran, des portraits graphiques, chics comme un polar américain des années 1950, se répètent en ribambelle et en noir et blanc.
Si d’aventure, une horde de groupies venait à monter sur scène pour se déhancher aux côtés des deejays, cette attitude m’as-tu-vu ayant plutôt tendance à m’agacer, je sais qu’ils seraient habillés, enveloppés, harmonisés et effacés dans la belle matière de ces images lumineuses, salut Lichtenstein, et merci XXX pour ces belles projections ultra-efficaces et ultra-élégantes, elles sont bien accrochées sur la musique.
Vivement qu’on change de son, parce que pour le lieu, l’image et l’ambiance, y a pas à dire, c’est réussi.
Et alors on repart dans l’autre sens mais pas trace du vigile ni d’un autre, même quelconque. Dommage. Essayons à l’étage : oui ! il est là ! je l’aperçois depuis la première marche de l’escalier mécanique qui nous monte, qui nous accomplit. Peu de monde, beaucoup de place. La fusée Ariane en guise de fanal, nous décidons de pauser là où l’espace s’offre à nous : c’est-à-dire n’importe où sur cette plate-forme. Nous voici donc assis et je fume des clopes — enfin, non, pas encore, car le vigile au ciel dans les yeux rôde mais ne s’est pas montré d’assez près. Derrière nous qui devisons à propos d’escaliers mécaniques, sur la difficulté d’être et les sacs à pollen des abeilles butineuses, la musique tient lieu de bruit de fond. « Tient lieu ? demande XXX. Or, il se trouve apparemment que la piste de danse qui devrait accueillir les amateurs de dub peine à s’emplir — à croire que cet épisode musical, voire ce mouvement tout entier, n’a pas lieu. » Je lui répondrais, d’un ton mi-désabusé, mi-moqueur, que le dub n’existe pas — mais n’oublions pas que ce semblant de conversation n’a pas eu lieu.
« Je déteste écouter du dub ! » Voilà ce que j’affirme, bien que tout le monde reste indifférent à mon jugement, fixés qu’ils sont à leurs sujets de conversation — escaliers mécaniques, abeilles, difficulté d’être. Dans ces conditions, je vais aux toilettes. Des garçons. Je veux signifier par cette dernière courte phrase non l’arrivée d’une bande de mâles, mais que je choisis le toilettes des garçons, comme si je m’attendais à ce qu’il y survienne quelque chose. Gagné : en deux secondes, la cabine de w.-c. voisine de la mienne s’emplit d’une demi-douzaine de jeunes gens, bavards parce qu’ils ignorent, selon toute vraisemblance, que le peu d’épaisseur des parois n’empêchera personne de les entendre.
Garçon 1 : Y a de la meuf, ce soir !
Tous les autres : Ah ! ouais, ouais, sûr !
Garçon 1 : J’vais m’faire de la moule !
(Rires gras)
Tous les autres : Sûr, ah ! ouais, ouais !
Garçon 2 : Et puis en plus, t’es beau gosse : tu vas trop faire un belle prise.
Garçon 3 : Ah ! sûr, ouais, mais fais gaffe : y a aussi de la morue.
(Rires, très haut)
Garçon 1 et garçon 2 : Ah ! ouais, de la morue, ouais, trop ça ! De la morue.
Garçon 3 : Et du thon !
Tous : Ouais ! Du thon ! Ha ha ha ! Du thon !
Et alors je sortirais bien, mais me voilà occupé dans cette cabine de w.-c. Quelques constats, une analyse rapide prennent vite le pas sur la consternation dont j’avais été incontinent envahi : en dépit d’une métaphore poissonneuse filée, le vocabulaire de ces gandins se limite à quatre verbes (avoir, aller, faire, être) et ils montrent toute la superficialité de leur science des profondeurs océanes. Qui peut oublier, en effet, que les créatures de la mer comptent dans leurs rangs autant de sirènes naufrageuses de vaisseaux, d’anguilles, d’orques tueuses d’hommes ou d’urticantes méduses ? En plus, « le thon, c’est bon ; et la moule, c’est cool » dirait une mienne amie si elle se trouvait là.
Une fois dehors, je fulmine juste avant de neurasthéniser : « Vous savez quoi ? ». Et me voici allongé devant les copains, sur le revêtement très lisse de notre rampe de lancement, bras en croix et désespéré de l’espèce humaine. Comme XXX me demande si je nettoie le sol avec mon chemisier, je songe : « L’homme descend du singe — c’est à la Cité des Sciences et de l’Industrie qu’un groupe de marins-pêcheurs me le rappelle. N’empêche qu’à partir de là il est devenu finalement homo erectus, habilis, sapiens, sapiens sapiens. Me voilà alors debout. Le dub toujours, ce dub qui, disais-je plus haut, n’existe pas, persiste à marquer de son rythme traînant la fréquence avec laquelle je fume clope sur clope, comme si je me livrais à un rituel, une sorte de danse du vigile. C’est Rhythm&Sound qui joue, et le dance-floor reste clairsemé à cause de la prestation au même instant d’un aspirateur à danseurs en bas, dans l’Espace Condorcet.
C’est alors que, sur le point de crier une fois de plus mon aversion pour le dub, j’aperçois un blazer marine qui approche, surmonté de fines lunettes et d’une paire d’yeux d’une bleuté sidérale. « Oui, Monsieur, j’éteins mes sept cigarettes, avec plaisir, Monsieur, tout ce que tu voudras. »
Et alors devenu marshmallow, je suis tout de même les amis et les escalators nous ramènent doucement vers l’espace Condorcet où jouait Superdiscount. J’ai dansé là-dessus comme un fou il y a quelques années. Ainsi cette formation française very french touch qui avait donné naissance à ce disque à la jaquette jaune façon promo de supermarché avec macaron blanc estampillé du nom du groupe et de l’album, musique largement consommée et appréciée à sa sortie, ne s’était pas volatilisée dans la vie de famille de ces trentenaires. Mon professeur préféré la ramène et me désigne les membres du groupe. Ils sont en forme les trois compères, ils sont beaux, propres sur eux, tout en sourires, ils démarrent leur set en se lançant des regards complices, sur, oh non, si, sur le tube celui que nous avons tous chantonné un peu faux les bras en l’air, mais c’était en quelle année déjà, 2000, 2001 ? Déjà cinq ans, et je suis encore là sur le dance-floor ? Ma bande, mes conscrits et les autres aussi plongent dans le live. La célèbre voix traficotée plane et ils lèvent les bras en l’air, ça marche encore, c’est dingue. J’agite à peine le bout du menton, je me prends un sacré coup de vieux dans les dents, même pas drôle. « Elle a pas mal vieilli cette musique, non ? »
Passée la montée abrupte du temps qui fuit, je me retrouve en position de décollage, les trois pilotes de ma carlingue ont subtilement amené leur musique sur ma piste de danse, j’ai oublié que j’avais déjà largement atteint le nombre d’heures de vol réglementaires, mes réservoirs sont pleins, la mise a feu a commencé, la tour de contrôle est partie en congés pour le week-end, pas question de rester au sol, Superdiscount fabrique encore des avions à réactions, à moins que ce ne soient des fusées ? Ariane et Spoutnik au premier étage n’ont qu’à bien se tenir.

Je rêve : la musique est excellente, je suis en train d’atteindre des sommets, avec Luciano, notre sauveur, la tête flirtant avec l’empyrée pendant que mes pieds communient avec la terre en rythme, et voilà qu’une gousse d’aïl chauve-souriceau me pète le tête et m’empêche de profiter de ce moment ? Flop ! C’est vrai, quoi ! « Dégage ! » ai-je d’un côté envie lui crier bien que mon état me l’interdise alors, puis je me demande si d’un autre côté cette odeur d’aïl ne finirait pas par me plaire. « J’ai groumpfis ans, tu sais » : c’est tout ce que j’ai trouvé à marmonner pour le moment et l’insigne honneur que je lui témoigne en répondant à ses floplicitations produit un effet que je n’escomptais pas : le fait est que, pendant que Luciano fait monter progressivement ses morceaux, appuyés sur une basse aérienne, les ailes de ma flop-souris se sont ratatinées en une masse de chair et voilà que c’est une boule dotée de petits pieds et qui tourne autour de moi de plus en plus vite, au point de produire un vrombissement continu — une boule qui sent l’aïl. Mon état sème le trouble dans ma vision : c’est en réalité toujours le même chiroptère dont les ailes émettent, flac flac, des bruits secs et charnus tout à la fois et qui, dirais-je, erre autour de tout ce qui porte une jupe, une robe, un short moulant, un pantalon serré, un serre-tête. Flac flac. Au moyen de trois moulinets, mes bras le chassent mais si ma thésarde s’en trouve débarrassée, le radar de cet animal n’en continue pas moins de fonctionner à plein régime et, flac flac, dans sa course incertaine, il n’oublie pas de s’approcher de tout ce qui porte un dos-nu, des bottines lacées, du gloss, une étole. Son odeur d’aïl s’estompe, n’est-ce pas ? « Dommage qu’il s’éloigne », me surprends-je à penser.
Et alors qui est-ce qui s’approche à ce moment des platines ? Modeselektor ! Aah ! Notre envoyé spécial de l’été 2006 à Salonique, en Grèce, nous avait prévenus : il y en a un qui ressemble à Laurent Garnier en plus petit, avec la moustache. C’est vrai, il a même une casquette ce soir. Son copain est large, un grand gaillard allemand, le Grec nous en avait aussi parlé. Ce sont bien eux, Modeselektor prennent la relève, la cabine de pilotage est brûlante, les trois petits français ont lâché leurs machines devant un dance-floor décollé, ma température extérieure est de 87°C, on va pouvoir aller faire des dessins sur la buée du hublot sous le nez du vigile, je l’ai vu passer il y a un quart de seconde, il se promenait dans mon virage, ce mec en costard me fait de l’effet.
Et alors j’ai mis mon masque à oxygène pendant l’installation des platines à la place des machines de Superdiscount histoire de rester bien ventilée, avec la bière, je suis juste à point pour attraper le prochain vol, j’ai choisi de rester là pour Modeselektor, j’espère que j’ai fais le bon choix parce qu’Agoria est en train de desserrer le frein sur l’autre piste au même moment. Il faudra que je pense à demander à ma grand-mère de me donner la formule pour l’ubiquité.
Les deux Allemands balancent l’air de rien des rythmes lents qui font vibrer un garçon brun qui a perdu tous les boutons de sa chemise, ça arrive en apesanteur. Il danse depuis des heures toujours à la même place, toujours avec la même fille rousse, toujours les yeux fermés. Je vois bien pourtant qu’à travers ses paupières, tous ses phares sont allumés, je vois bien à sa pomme d’Adam qu’il chante à gorge déployée même si ses lèvres immobiles ne font qu’effleurer le lobe de ses oreilles. Je vais prendre la place de la fille parce qu’avec les fréquences de Modeselektor, je sens bien que je suis sur la même longueur d’onde que lui. Question équations et adéquation, je suis incollable.
Mon cosmonaute brun est loin à trois mètres de moi. La faute aux deejays, Modeselektor a durci son set, leur conduite est moins fluide et je suis retombée sur terre. La rouquine a retrouvé sa place. Dommage, l’astronaute et moi commencions juste à envisager de brancher le pilotage automatique.
Et alors pour changer d’atmosphère, coup de téléphone à Jack LockerRoom : « Allo, Jack, j’ai un souci majeur. J’expérimente depuis plus de deux heures la soirée We love T-Rex, mais rien ne va plus.
— Qu’est-ce à dire, cher ami ? Le glam-rock est-il mort ?
— Mon pauvre, je me demande si le mort, ce n’est pas plutôt moi…
— Quel est ce ton désabusé ? s’enflamme Jack. La musique vibre dans tes oreilles : écoute-la. Peu importe ton bagage et tes goûts : tu es là où sont tes pensées. »
Je ne comprends pas tout ce que Jack me dit. Ses réponses sont d’ailleurs tellement conformes à ce que je pense sans l’avoir formulé que je me demande si un flux télépathique ne s’est pas établi entre la Villette et Barbès, qui nous permet de communiquer. « Oui, Jack ! La fusion mentale avec la musique, la fusion ! Il y a sept niveaux ! — Il y a surt… de la fritur…, ma pauvre, je t’ent… moins en… crrr. — Jack, nous perdons la liaisoooooooooooon ! »
Mon amie prof, excédée par tout ce bruit, me demande de cesser de faire l’enfant : « Et puis ton téléphone est éteint. Allons plutôt boire un verre en attendant que la musique change. » Je la suis.
Et alors je ne me souviens pas, néanmoins, des quelques mètres entre le vigile, et l’entrée de la salle où Para One officiait devant une foule en délire. Voilà qui était bon signe. Je contournai le gros du dance-floor, l’atmosphère était plus fraîche, il semblait que l’on pût aller prendre l’air sur une terrasse. Je restai dedans, juste à la limite du très chaud et du tempéré, avec la baie vitrée dans le dos, à droite la scène, de l’autre côté le bar. La salle était vraiment immense, le plafond un peu bas, les veejays sur la gauche se cachaient derrière de grandes lunettes blanches en papier pour balancer leurs images sur toute la longueur de la pièce derrière la scène, ce qui devait bien faire dix mètres linéaires de projection. Para One s’excitait sur ses platines et secouait vigoureusement la tête tout en dégainant rapidement ses galettes. Mes oreilles se calèrent sur la fréquence rapide de la musique, trop speed, trop aigu, trop hard, trop décousu. Je négociai avec moi-même : je ne danserai pas tout de suite et ce n’est pas grave. J’observe donc le spectacle Para One en sirotant la bière que j’ai échangée au bar contre un ticket vert. Les danseurs sont très jeunes, plus jeunes que moi en tout cas, ils se massent au plus près des platines, entre les deux colonnes d’enceintes.
Mon étude comparative sur un public drogué ou alcoolisé revient me trotter dans la tête : est-ce que c’est parce que j’ai avalé une pilule que je ne peux pas prendre le train en marche de ce live aux airs vaguement hardcore ? Et, a contrario, est-ce parce que le public a visiblement échangé plein de tickets verts et de tickets rouge au bar qu’il secoue facilement et lourdement les poings, avec des cris tribaux à chaque saute de son, juste sous le nez du DJ ? D’ailleurs, à quoi carbure-t-il celui-là pour être aussi tendu ? Ma drogue me rend indécise et flottante, ce n’est pas encore ce soir que je réussirai à éclaircir cette question. M’est avis que le son donné là maintenant n’est tout simplement pas très bon, mais que comme moi, il y en a plus d’un qui a drôlement envie de s’éclater sans tarder…
Et alors Annie et Sélim sont un moment les gardiens des Testicules sacrés, laissés là par John Modern et son aimée. La foule danse autour d’eux, les révère, s’agenouille auprès des T.s. et improvisent des thrènes pindariques. « Puis-je te remplacer ? dit l’un à Sélim. — Même pas en rêve » répond-il. Sa chemise de bûcheron finit d’effrayer l’importun qui ne respecte pas les rites, et la danse frénétique de Sélim, presque en transe autour des T.s. irradie cette partie de la piste. Superdiscount s’interrompt, tous tombent à genoux, certains se lacèrent le poitrail avec leur gobelet en plastique. John, soudain conscient que la musique fait défaut, crie quelque chose que personne ne comprend. Annie rajuste son chemisier, toussote l’air de rien, XXX reparaît et dit que décidément non. Tout rentre alors dans l’ordre : Etienne de Crécy joue, la marquise sortit à cinq heures et la foule danse. Fast track et voici que…
Et alors Annie, désabusée : « Justice, c’est pas la justice. » Elle avait déjà souligné cette différence fondamentale par le passé, à l’Élysée Montmartre, mais hop, voilà, et hop : une galipette, un salut aux spectateurs mais personne n’applaudit, car ils préfèrent de loin Justice à la justice, les insensés. La musique ? Où est passée la musique ? La panique s’était emparée de Lily Marlow, bientôt rejointe par Kimberley : je voyais dans leurs yeux le résultat d’une alchimie terrifiante. La lassitude à l’écoute de ces morceaux tellement archi rebattus, l’incessante succession de breaks, l’inconcevable enthousiasme des tout le reste de la salle et la colère d’être, encore, toujours, déçu par ce que l’on entend — tous ces éléments combinés provoquent une explosion, et nos deux amies alors muées en furies se jettent sur tout ce qui bouge. Lily armée d’un glaive à lame de feu coupe des têtes, mutile, et saucissonne, tandis que Kimberley, dans sa tenue de maître nageur sauveteur, noie les amateurs de Justice sous des trombes d’eau. La panique ne s’empare pas de la foule et la musique ne cesse pas de jouer. Tout à ses breaks, Justice passe un quarante-troisième morceau de Daft Punk, prenant les auditeurs pour des demeurés. Autour de nous, ils aiment cela. Annie repasse près de moi : « Justice, c’est pas la justice. — Pas faux ! » et elle s’éloigne, nonchalante, entre les murs d’eau de Kimberley et les moulinets de feu de Lily.
Et alors je m’éloigne et je repère plein d’autres jolies filles. Il y a une baby-doll perchée sur des talons de dix centimètres, les orteils coiffés de vrais rubis et de diamants, ça brille. J’espère que ses coussinets de pieds ne sont pas trop à vif.
Une autre moulée dans un cache-cœur s’appelle Bianca. Elle me le glisse à l’oreille, en m’offrant la dernière gorgée de sa bière chaude et sucrée.
Et puis il y a ma thésarde qui est arrivée habillée d’un pantalon bien coupé avec petit pull noir. Elle a revendiqué la chose d’être habillée en garçon. C’est vrai c’est joli aussi. Je me suis mise derrière elle, j’ai pris du recul, je l’ai regardée danser. Elle ondule, et en fait de petit pull sage, la maille noir est largement ouverte sur ses épaules nues, en pointe à partir de sa chute de reins, la large échancrure du haut à peine retenue par un petit cordon que j’ai envie de dénouer, vue imprenable sur la tige musclée de son dos. C’est beau un dos de thésarde qui danse.
Juste à côté, deux drôles de dames, l’une au carré brun fraîchement et souplement brushé, une chemise à carreaux aux boutons de nacre largement défaits entre ses seins, l’autre très brune aussi aux cheveux lâchés sur un court blouson de cuir danse une main dans la poche de ses jeans serrés, un casque de moto vissé au coude. Je vais les voir et on part faire des trucs à trois sous la veilleuse verdâtre de l’issue de secours. Dans la buée de la porte vitrée il y avait même un cœur tracé au doigt à la fin je crois. Pas de photo, s’il vous plaît — mais le beau vigile n’est pas passé à ce moment-là.
Et alors ils ont gardé le meilleur pour la fin, bien évidemment. Voilà une heure que Luciano a posé les doigts sur les platines, voilà une heure que mes bras sont en position horizontale. En piste, il ne reste que les meilleurs, tous amis, potentiels amants, on verra tout à l’heure. Pour l’instant, on a encore plus de place pour danser. Ils ont rallumé quelques lumières et je peux suivre la circulation des regards qui bondissent des uns vers les autres, plus longs et plus appuyés au fur et à mesure du set de ce Chilien sacré. Il est arrivé en retard sur l’horaire annoncé, pourvu qu’ils le laissent finir demain midi.
Je glisse dans ma robe de soie, cela faisait longtemps que je n’avais pas réussi à me transformer en papillon. Je peux le faire en toute sécurité, le vigile veille au grain, il m’a enfin repérée. Au milieu de ses collègues, tous alignés, parfaits men in black, il se détache et vient doucement chasser la chauve-souris. Il me semblait bien aussi que mon attention pour la musique était distraite par une très jeune créature au vol lourd, visant mes oreilles pour déverser dans mon cou un flot de paroles, monologue plutôt que conversation aux relents d’ail. Je ne comprends rien à ce qu’il raconte, et j’ai encore tellement envie de danser.
Et alors la Cité de la Musique des Sciences de la Villette se vide, le jour se lève, le vigile Cyrille me dit : « Viens, je t’emmène dans ma fusée, il y a Luciano pour l’after avec vue sur la Géode. C’est quoi ton parfum ? »
