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     PRINCIPES ET FONDAMENTAUX   
 par l'O.I.T.E


MEME 03e  par Victor Carles [réf. OITE-033006-003e]
Traduit de l’allemand par Eric Normer.




Victor Carles fait partie de la Faction Musique-Texture basée à Hambourg. Ses travaux portent principalement sur le beat et son évolution durant ces vingt dernières années. Il possède un doctorat en analyse de structure rythmique, plusieurs levels en analyse de mix et une étude comparative des technologies d’émulation de 909. Il a récemment constitué une brillante synthèse sur « L’utilisation du delay comme générateur de texture chez Richie Hawtin ».





Comme d’autres mouvements faisant partie de la sphère des musiques électroniques, la Musique Électronique Minimale Européenne (MEME) possède de nombreuses caractéristiques, aussi bien formelles que théoriques. Elle n’est pas la seule à les posséder, mais elle est bien la seule à les regrouper. Nous analyserons quatre des soixante-treize critères de niveau A découverts par le Groupe Analyse & Distorsion d’Alain Khurkut, en nous limitant scrupuleusement à celles qui forment le cœur même de ce mouvement.



1. Principe d’économie de moyens


Par définition, la musique minimale a pour principe d’économiser chaque élément constitutif, comme le nombre d’instruments, de sonorités, de notes, de variations ou de motifs. La MEME applique rigoureusement ce principe en se contraignant à réduire certains éléments au plus petit nombre, voire à l’unicité. Le travail sous contrainte cher aux avant-gardes littéraires et artistiques donne ici le même résultat positif.

La basse, centrale dans de nombreuses compositions, ne réalise le plus souvent qu’un seul motif de deux, trois voire quatre notes . Le beat est fréquemment présent durant toute la durée du track, évitant les variations et breaks pouvant ruiner la lente construction mentale de la ritournelle. Le nombre de sonorités est restreint et la richesse des timbres est uniquement générée par l’utilisation des effets, et non par l’empilement d’instruments

Cette rigueur ne condamne pas la MEME a un appauvrissement, car malgré ces limitations, la richesse dans les timbres, les textures et les structures est conservée. Nous constatons ici qu’un nombre restreint d’éléments génère un nombre important de résultats.



2. Atonalité


La MEME ne semble pas être une grande admiratrice de l’écriture musicale occidentale. En effet, un grand nombre de compositions ne respectent pas les gammes chromatiques, préférant déambuler vers des sonorités atonales qui explorent la totalité des degrés chromatiques de la gamme.

Pour la plupart, ces sons résultent d’éléments percussifs à hautes fréquences formant une note tenue ou par le désaccordement lent et progressif des notes jouées. Une utilisation répétée des oscillateurs à basse fréquence (LFO) pour moduler les sons est également une des causes constatées.

Cette atonalité introduit deux aspects importants, comme l’a très bien démontré Marcus Lerrit dans « Retour vers l’avant et progression vers le départ » (réf. OITE - 045806 - 012c) :

  • l’absence de tonalité permet une superposition des compositions plus homogène, en évitant les désaccords de tonalité et en favorisant les mixes longs et progressifs ;

  • l’atonalité permet de rester en marge des courants musicaux populaires où la mélodie est reine. Ainsi, l’auditeur est confronté à un environnement sonore rarement exploré, plus difficile d’accès, mais qui confère à la MEME une certaine originalité. Cet aspect est important, comme l’a récemment démontré Larry Ford-Olgan dans « Réactions chaînées en milieu clos ». (réf. OITE - 103406 - 051b)


Cette disparition, ou tout du moins cette diminution de la tonalité laisse un large espace au domaine rythmique — évolution annoncée depuis plus de quatre ans par André Pelegrino et sa Brigade B4 Basic de Turin dans « Constats et conséquences de l’electroclash » (réf. OITE - 001306 - 002b) —, aux textures sonores et aux retours d’effet comme les échos et les reverbs. « Ce que l’on perd en tonalité, on le gagne en espace » disait récemment Antonio Di Solo-Rina lors du dernier colloque à Berlin : je dirais même qu’on multiplie les espaces comme rarement dans la musique populaire actuelle.



3. Production et effets


C’est un fait, le processus de création d’un track a grandement évolué durant ces dix dernières années. De nombreux éléments de la chaîne de production se sont déplacés et concentrés au moment de la création.

Les opérations d’égalisation, de compression, d’effets et de traitement d’ensemble sont désormais largement réalisées en home studio, conséquence directe de la diminution des prix du matériel professionnel, mais surtout de la croissance constante de la qualité des logiciels.

La plus-value réalisée en studio de mastering est tombée depuis plusieurs années en dessous des 14 points (Étude continue du Groupe Analo Digi 1991-2006) et le taux d’utilisation des interfaces analogiques est en chute libre (37.3 en décembre 2006).

De plus, certains logiciels développent des technologies jusqu’alors inexistantes : le logiciel Live d’Ableton permet de composer de manière plus instinctive et organique, comme dans le processus de création d’un mix. Des logiciels comme Reaktor de Native Instruments ou le couple Max/MSP-Pluggo de Cycling ’74 permettent de créer de nouvelles sonorités, certes plus froides que les instruments vintages, mais qui possèdent une précision et une dynamique bien supérieures.

Ces constats nous permettent d’affirmer que le compositeur réalise désormais une grande part de la production en home studio. Ce constat induit deux points importants :
  • la production des sons fait désormais partie intégrante du processus créatif. La compression est utilisée comme outil de création, l’égalisation permet de sculpter à même le spectre des fréquences et les effets sont utilisés comme module créatif. On n’a jamais autant entendu de delays courts tonals, de flangers modulant les fréquences, de reverbs nues, de modulations en anneau ou de toms chromatiques mêlés à la reverb d’un beat. Grâce à cette migration des opérations, les artistes peuvent explorer de nouveaux espaces. La MEME les a investis de toutes parts ;

  • les home studios des artistes MEME regroupent indifféremment des technologies analogiques et numériques. Le résultat est pour eux le critère central, et ils s’affranchissent aisément de la polémique analogique/numérique qui fait rage dans les colloques et autres symposiums du OITE. Libérés des expressions « Ça sonne ! » et « son chaud », ils projettent enfin la musique électronique en dehors des années 1970-80 pour constituer le son du XXIe siècle.


Les artistes MEME sont donc bien plus des producteurs/créatifs que des musiciens/artistes. Ils comblent ainsi le vide laissé par l’appauvrissement mélodique, soit par la richesse de la production sonore, soit par la complexité des structures rythmiques éditées sur station informatique.



4. Mix et ritournelle


La MEME est un bel exemple de création issue du paradigme culturel « techno » : disparition de la structure couplet/refrain réintroduite par la house et l’electroclash, renforcement de la structure centrale beat/bass, disparition des sonorités dites vintage typées 1970-80 au profit de timbres contemporains et réduction des variations de structure affaiblissant l’aspect hypnotique du genre. On constate un vrai retour aux fondamentaux, aux compositions longues (7-13 minutes) pour le mix. Car la MEME ne s’écoute que rarement piste après piste, elle prend vie en un lieu unique, le mix. Manipulés ainsi, les tracks forment une longue plage sonore évolutive, souvent sans rupture, propre au voyage des consciences. La répétitivité des structures et la pauvreté mélodique laissent alors place à la ritournelle, soutenue par la qualité indéniable des textures et des motifs rythmiques.

C’est son plus grand avantage, mais aussi son point faible, comme le constatent Arnulf Hiegeld et la Division Lectro-Schauspiel de Cologne : la qualité de cette musique ne s’apprécie que dans la durée et la lente transmutation qu’elle opère sur le dance-floor. Je m’oppose fermement à M. Hiegeld sur le fait que la MEME a progressivement vidé le dance-floor des enjeux formulés par la dynamique electroclash. Tout cela est faux, et la Division Lectro-Schauspiel devrait réécouter ses fondamentaux. La MEME n’a pas vocation à faire le spectacle, elle n’a pas vocation à générer de la pensée positive. Elle se trouve dans une autre sphère, plus abstraite certes, mais digne héritière d’une techno sans visage qui se préoccupe bien plus des énergies que des paillettes.



Ces quatre critères forment le corps central des productions dite MEME. Le schéma généré par le logiciel Vorgangskultur 3.1 ci-dessous en fait la synthèse :

schemas

La synthèse de ces éléments nous permet de percevoir la substantifique moelle de la MEME : « Donner la plus grande importance à chaque élément constitutif, dans le seul but de donner à percevoir le plus clairement le résultat ». En somme, exacerber chaque élément pour finir sans remplir.

On peut également constater que la force de ce mouvement est d’être facilement assimilable par les autres courants de la musique électronique. L’electro-house nourrit désormais ses rythmiques de nombreux effets propres à la MEME, l’electro s’enrichit de nouvelles textures plus modernes, l’electronica s’inspire parfois de sa rigueur. Une certaine forme du mouvement trance a totalement assimilé ces principes pour générer une MEME plus mélancolique et contemplative.

Comme toute dynamique, la MEME voit en 2007 la fin de son apogée et prépare son déclin. Avec en 2006 un nombre important de tubes à son actif, pillée et généralisée à l’extrême, elle est désormais prête à rentrer dans le rang et à laisser place à la prochaine dynamique naissante.

Elle aura amené une plus grande richesse dans la production, une mutation des home studios, un recentrage sur les fondamentaux culturels techno que sont le DJ, le mix et la production de DJ-tools, et elle aura permis de sortir la musique électronique de masse de l’ornière grand-guignolesque et mercantile des années 2000 — je fais bien entendu référence ici aux travaux de Larry Ford-Olgan, André Pelegrino et la Section Analyse 41). Elle aura également prouvé que la musique électronique populaire peut flirter avec des sonorités et des structures plus expérimentales sans perdre sa capacité à rassembler. Elle aura, pour finirs confirmé que ce genre musical est capable de se renouveler encore et toujours sans devoir intégrer des éléments culturels externes.

  Autres textes de l'auteur
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