JE BANDE MINIMAL
par Jack LockerRoom
Je ne sais pas si vous avez remarqué la légère inflexion des conversations passées 3 heures du mat’. Pour le constater, je vous propose une expérience toute simple : après avoir bien commencé la soirée dans un club quelconque, l’air de rien, déambulez au milieu des clubbers et tendez l’oreille.
Notez les quelques mots perçus de-ci, de-là, puis une fois de retour dans votre tanière, rentrez-les dans Word et lancez l’outil de synthèse : suivant les jours, vous risquez fort de tomber sur l’un de ces deux mots :
minimal
chiant
chiant
Voilà qui résume parfaitement l’état d’esprit actuel en club. On a beau lire la presse toute turgescente des derniers maxis de M_nus ou autre Cadenza, on a beau écouter en boucle le dernier mix de Lazarus en baisant, sur le dance-floor, c’est une autre affaire. Toutes les promesses de ce courant musical s’évanouissent direct dès qu’on pose le pied sur le sol lumineux.
On se retrouve alors dans un tunnel crépusculaire, en train de suçoter un bonbon qui n’en finit jamais de fondre, mi-goût « trip mental », mi-goût « ce plat pays qui est le mien ». On a bien parfois une pointe d’espoir lorsque la machine s’emballe, halète, pétarade entre deux skeuds, mais à chaque fois, c’est la même punition, remonte ton slip ce sera pour plus tard.
Pourtant, on ne peut pas dire que la minimale ne possède aucune qualité, non. Elle est même plutôt douée pour introduire entre nos deux oreilles des sonorités inconnues alors que cela fait bientôt trente ans qu’on triture les mêmes machines.
Et puis la prod, putain, la prod ! ÉNORME ! On sent bien que le numérique arrive à maturité, fini l’aliasing dans les coins et les basses pro-ana. Ça sonne pas vintage, mais ça sonne, c’est indéniable. C’est sur ce point que la minimale laissera quelques chose aux futures giclées hype qu’on va devoir mâchouiller durant les dix prochaines années : une production sonore ++.
La semaine dernière, en pleine after/appart à vingt-six, une inconnue s’est dressée devant moi, lunettes noires embuées et décolleté en vrac, et m’a résumé en un éclair sa pensée sur le sujet : « Tu vois, moi, la minimale, je kiffe, quoi, mais ça me rappelle toujours mon copain quand il a trop pris de taz, il bande, mais pas vraiment, c’est dur à l’intérieur et tout mou à l’extérieur, c’est pas entre les deux, non, c’est plutôt. les deux à la fois : dur et mou ! »
Les philosophes d’after, ça touche la vérité du bout de la langue.
La minimale a tout de même réussi le tour de force de nous replonger dans la sainte trinité techno : DJ, mix et skeud. Sans ce contre-poids à très haute densité, les pré-pubères décoiffés Tony&Guy/merci Versailles et les rockeux « j’me la joue/tête de mort/j’adoooooooore le rock avant ma mère » auraient fini de brader la culture techno à coup de tubes radio.
Comme le répète à qui veut l’entendre mon pote Judd, le minimalisme, c’est une réaction saine face à la prolifération de la culture pop et des sentiments sucrés qui collent. C’est une utopie, certes un peu chiante, mais nécessaire, pour sauver ce qui n’est pas encore contaminé. Si dans les années 1960, un extra-terrestre fraîchement débarqué vous avait dit que quarante ans plus tard, les jeunes danseraient sur une musique quasi atonale et ciselée comme une dague indienne, vous auriez sûrement rigolé.
Mon cousin André me le dit souvent : « Ne vous plaignez pas, la prochaine vague risque d’être franchement plus gerbante. Le XXIe siècle a commencé avec une musique non vulgaire, c’était pas gagné d’avance vu la fin du XXe ».
Moi, je m’adapte, je reprends des quarts de trip, je varie les activités sur le dance-floor, hop un petit pas de trois, hop on dragouille la voisine, hop je tripe sur les lights, et hop hop on pique une sieste sur un bout de canapé.
Comme tout mouvement, on a atteint aujourd’hui le point de saturation, l’overground du vide, la valeur ajoutée raplapla. Il nous reste encore la très divertissante période de la décadence.
© uneNuitSousInfluence.org - 2010
