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     LE CORPS DU DJ   
 par Pamela Polonium


Soit trois événements distincts : un concert de rock, un DJ set, un spectacle de danse. Le corps du DJ, à la différence de celui des danseurs et des rockers, n’attire pas l’attention. Il n’est pas, ou si peu, regardé par les clubbers. On remarque à peine ses gestes, lorsque les yeux se reposent des images projetées sur l’écran situé derrière lui, ou si le spectacle des corps des autres clubbers lasse. C’est par ce qu’il mixe qu’un DJ attire un public : pourquoi alors sa présence nous apparaît-elle essentielle ?

Presque neutre

Que voit-on lorsqu’on regarde un DJ mixer ? Une série de gestes se répétant toujours dans le même ordre : choisir un disque, le caler, effectuer une série de réglages sur la table de mixage… Ces mouvements ont, du point de vue du spectateur, un caractère strictement informatif par rapport à l’élaboration de la musique. Ils ne disent rien d’autre que ce qu’ils montrent.

Chloé, par exemple, lorsqu’elle mixe, ne donne pas l’impression d’écouter sa musique, tant elle s’absorbe dans la confection de son set. Ces mouvements « banals » sont pourtant ceux d’un corps qui n’est pas toujours tout à fait neutre : on la voit, mais c’est rare, esquisser des gestes ponctuant la musique, danser discrètement au rythme de son mix, jeter un regard bref à la salle…

Les mouvements « subjectifs » sont à peine perceptibles, comme s’ils étaient autant de transgressions mal dissimulées d’un vœu de neutralité, comme si se mouvoir dans l’espace au rythme de la musique revenait pour un DJ à sortir du devoir de réserve que la fonction impose.

Un parmi d’autres

Cette « subjectivité minimale » est ce qui différencie le corps du DJ de celui du rocker. En effet, si le corps du DJ peut éventuellement prendre position par rapport à la musique, en faire le commentaire, les mouvements du rocker sont des éléments constitutifs de sa performance, un prolongement de la musique par d’autres moyens.

Le corps du DJ, comme celui du rocker, est singularisé : tous deux sont hors du commun, car offerts seuls aux regards de la salle. Mais sa gestuelle n’a rien de spécifique. Il m’est impossible de déduire de ses mouvements la musique que j’entends. Sa position dans l’espace de la salle singularise le DJ, mais son corps n’est pas singulier : c’est un corps parmi d’autres, qui n’a pas grand-chose à dire.

Un tronc, des prothèses

Le corps quasi neutre du DJ ne compte pourtant pas pour rien : Kraftwerk, en remplaçant par des automates les corps des musiciens, avait créé un état limite (présence sur scène de figures symbolisant l’existence hors scène de ces corps absents) mettant en lumière la nécessité, s’agissant de musique électronique, de « voir » les artistes.

Corps absolument nécessaire, mais de moins en moins suffisant : une batterie d’éléments est venue progressivement occuper la place laissée vacante par le corps à peine subjectif du DJ. Les images diffusées derrière lui ou dans la salle, les performers qui, parfois occupent le devant de la scène, sont autant de prothèses de ce corps tronqué dont seule apparaît la partie supérieure, de ce tronc qui pourtant reste le point focal du spectacle.

L’anonymat des musiciens electro, que l’on oppose à la fétichisation des rock stars, n’y change rien. Tronqué, absorbé dans une série de tâches techniques, retranché souvent dans une cabine, soutenu par des prothèses visuelles, le DJ reste quand même sur scène. Est-ce donc la répétition de gestes technique qui est indispensable ? Pourquoi avons-nous sinon besoin de voir le DJ ?

Envie de voir, volonté de savoir

Cette envie de voir s’origine dans un besoin plus fondamental de savoir : les gestes du DJ sont finalement secondaires, car seule sa présence compte. La présence du DJ sur scène s’apparente en effet à une procédure d’authentification. L’electro, musique élaborée à partir d’autres musiques, rend suspect le rôle du DJ. Sa performance est perçue comme plus opaque, moins évidente, moins transparente que celle du rocker, et ce d’autant plus qu’un DJ travaille rarement avec ses propres compositions. Nous sommes suspicieux. Regarder le DJ revient alors à avouer le besoin de vérifier l’origine de la musique. Sa présence sur scène atteste de sa part de responsabilité dans ce qui, au sens figuré, se joue dans la salle.

La singularité des corps est affaire de danse

Quel rapport entretiennent le corps du DJ et celui des clubbers qui l’écoutent ? Il faut voir ce que génère la tension entre l’immobilité relative du DJ (sa subjectivité minimale) et la « mobilité ontologique » des clubbers (qui est l’expression, dans ce cadre, de leur subjectivité). Cette tension est-elle de même nature que ce qui se produit non pas dans un concert mais dans un spectacle de danse ? Les mêmes ingrédients sont mis en œuvre par les mêmes acteurs, mais en miroir :

  immobilité mobilité
théâtre spectateurs danseurs
club DJ spectateurs

Ce qu’il y aurait de commun, alors, serait encore plus ténu : simplement la singularisation d’un corps face à un groupe, et des « états de corps » différents entre ce corps singularisé et les corps indistincts des spectateurs (d’où : le spectacle comme dissymétrie).


Minimalement subjectif, quasiment identifiable à celui des clubbers, souvent bardé de prothèses et inséparable lui aussi de la danse, le corps du DJ reste indispensable sur scène, car il est la preuve irréfutable que l’événement auquel nous participons est bel et bien un rapport humain.

  Autres textes de l'auteur
  •  Sentences [numero 9]
  •  Les images de Patrick Bouvet [numero 7]
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