Le samedi 3 mars 2007, jétais au Glazart pour une soirée drumnbass.
À lextrémité de lavenue de la Porte de la Villette, le Glazart en lui-même est un lieu limite : pas encore au-delà du périphérique quand on est dans Paris, presque pas dans Paris quand on effleure la ville de lextérieur, cette salle se situe sur une bande frontalière. Sans exagérer la portée de ce déplacement vers les frontières de Paris1, je peux affirmer que symboliquement cette position à lorée des zones géographiques habituelles de mes nuits donne au trajet, à larrivée sur place et à la conscience, tout simplement, dêtre là où nous sommes plutôt quailleurs, valeur de déplacement. Aventure serait trop dire : déplacement, du moins, désorientation, voilà ce que jexpérimentais ce soir-là, avide surtout de comprendre comment sorientent les habitués du lieu associé à cette musique.
Car cest par loreille aussi que le déplacement se réalisait particulièrement : la drumnbass2 ne fait partie de mon univers musical quà titre dexception. Dans le set dun DJ, en guise de rupture au milieu dun mix, vêtue comme dhabits de fête bien quon nen célèbre aucune, cette musique habite aussi une frontière de la musique électronique. Elle nappartient pas au courant le plus commun, le plus connu du public et le plus facile à entendre, cest-à-dire ce large fleuve où coulent la house, sa fille bâtarde la dance et tout ce qui sapparente à une musique festive, gaie et gay. La drumnbass se teinte ainsi pour moi de couleurs exotiques et je ne parle pas ici de cocotiers ni de sable fin, mais de dépaysement.
Cette musique en ce lieu devenait donc pour moi objet dexpérience : me voici transporté. Je nétais pas seul dans cette aventure de lailleurs : maccompagnaient DJ Lees, anciennement habitué du lieu, sa chère Herminie et Ismaël. Il nétait pas question, en principe, de découverte ni de dépaysement pour nous, mais de venir soutenir et entendre un ami, DJ Soliman, cheville ouvrière dOzore Age et organisateur de la soirée, « une aventure Xtra-musicale », annonçait le flyer. Au programme, en plus de notre hôte énergique, quelques noms qui résonnaient dans le lointain je les avais lus ici ou là, à laffiche de telle ou telle soirée : DJ Beru, Subversive Boy, Tambour Battant, entre autres.
Les yeux et les oreilles ouverts à cette nouveauté, nous arrivâmes au Glazart en milieu de soirée.
Billets dentrée, vestiaire puis nous franchîmes la porte de la salle qui nous happa dans une touffeur inconnue. Touffeur, ai-je écrit : mieux quun autre ce mot-là, dans sa rareté et son épaisseur même, traduit le climat qui régnait bien que nous ne soyons ni sous léquateur ni en forêt. Cette touffeur sétait installée au Glazart comme par préméditation, à cause précisément de la drumnbass, en tant quenvironnement propre à la drumnbass, en tant que caractéristique et que condition même de la drumnbass.
Je ny vais pas à rebours, mais mon expérience de cette soirée démarrait en fait avec une affaire de représentations : a priori jassociais la drumnbass à une moiteur aussi musicale que corporelle sans encore la nommer telle, et jai choisi en toute logique de tenir cette touffeur, dont mon corps, mon ouïe et mon esprit ont pu simprégner une nuit durant, pour un premier fondement de la drumnbass.
La sensation dune chaleur étau nous empêchait pour lheure de porter attention à quoi que ce soit dautre quà la température et à lhumidité : aussi la soif simposait-elle et nous voici, verre à la main, dans la « cour » du Glazart, partiellement fermée par des parois en plastique. Dehors, il faisait froid ; dans la salle, on suffoquait : cette cour serait un entre-deux, une fois de plus, un refuge où la musique se faisait moins dense et le climat plus clément. Cela permit à DJ Lees de retrouver, comme si le temps navait pas passé en ces lieux, une vieille connaissance, coureur professionnel, non pas de fond mais de jupons et qui séclipsait toutes les minutes au moindre effleurement de chair. De cette génération-là, c'est-à-dire autour de trente ans, nous étions toutefois en petit nombre, car la majorité du public nen avait pas vingt-cinq. Lexpérience passe aussi par cet écart dâge et bien quil soit réduit, il rend manifeste un second détail de cette peinture de cette soirée : à savoir que le public y est jeune.
Il me semble en effet que la jeunesse a partie liée avec lénergie de cette musique : le rythme en est tellement élevé quil na plus grand-chose à voir avec la progressivité et la construction en spirale de la house, sous quelque forme quelle se présente. Loin des montées et des descentes, la drumnbass sapparente davantage à un mouvement daccélération permanent, même quand le tempo ne varie pas. Lénergie se trouve précisément ici, dans le secret de cette accélération dans limmobilité que des physiciens ne sauraient expliquer3. La tension, dirait-on, nest pas près de retomber, ne retombe jamais. Or, comment ne pas associer cet état de tension avec la jeunesse ? Jamais assez, jamais trop fort du moins pour un temps, certaine jeunesse ayant tôt fait de revenir à la marche après quelques mètres de course. Quimporte, il faut que ce rythme, ces sons dédoublés, ces basses qui remplacent parfois les lignes mélodiques il faut que tout cela soit partout, se dilate dans la salle entière, que lon ne puisse composer sans. Comme elle sempare de nous, la drumnbass est une musique totale.
Sur la piste de danse et alentour, les corps se déployaient : voilà encore un trait de ce que la drumnbass représente, en d'autres termes une musique qui se réalise surtout dans le corps des danseurs. La sueur, le rythme et la jeunesse de la salle produisaient une atmosphère de sensualité brute, brutale aussi parce quil était impossible dy échapper. À moins dêtre réduit à létat gazeux, on ne pouvait passer à travers les gouttes et les bras levés sans lever les bras soi-même et bouillir. Les vibrations jusque dans la moelle des os augmentaient dautant cette idée que le rythme et les basses avaient pris possession de mon corps. Saisissante musique.
Ismaël, quant à lui, refusait de céder et décida vers 2h30 quil était temps daffronter le froid, lextérieur, linterminable avenue de la Porte de la Villette, le retour, la marche. « Tout plutôt que rester » affirmait-il non sans souligner combien lui déplaisaient la musique et cette ambiance répandue dans toute la salle, pesante, transpirante. Il avait atteint sa propre limite en matière de Glazart, de drumnbass : « Je vais à présent rentrer chez moi et fixer le plafond.
— Tout de même, à pied, et pour quel trajet ! » senquit Herminie, mi-inquiète, mi-compatissante.
— Ça de moins à fixer le plafond
»
Nous étions encore là, plus que trois mais vaillants, pendant que Tambour Battant battaient tambour, incontestablement le point culminant de la soirée. Jétais sensible à leur musique, je dois dire, mais sans avoir quitté cette position dobservateur où je métais réfugié, en quelque sorte, dans un intérieur extérieur doù ce qui soffre à voir, à entendre, à sentir, vous atteint sans vous atteindre. Enviable posture, et unique en son genre.
Jappréciais donc, disais-je, la puissance dansante et vibrante de Tambour Battant, mais cest peut-être aussi parce que je savais que ce moment nétait quun moment. Ai-je alors décrété que jaimais être là sachant que je pourrais vite être ailleurs ? Cette question se formule aussi de cette manière : à quel degré ma position dobservateur influait-elle sur mon jugement ? Vivais-je la soirée davantage en retrait que de lintérieur ?
La malhonnêteté involontaire que je redoute et dont je fais laveu ici trouble en réalité ma perception de cette musique : je lai appréciée, assurément, pour ce quelle était, cest-à-dire pour une exception dans mes habitudes musicales. Cest dans cette excessive intensité à quoi jaccolais plus haut lidée de jeunesse, quil faut chercher le problème et le retrait où je demeure : trop chauds, trop denses, trop brusques pour moi, la drumnbass avait pris possession des lieux et des corps du mien aussi, mais mon esprit, quant à lui, nétait pas dupe de cette « loi dexception ». Disons que jai senti passer cette musique comme un spasme, incontrôlé et très intense, mais vite retombé.
Expérience des limites, cette soirée au Glazart ma donc conforté dans lidée que je me faisais de la drumnbass et de latmosphère où elle se déploie (et quelle génère tout autant). Chaleur, tempo de lépuisement, danse presque comme une transe lassignent à une zone aux marges de mon territoire musical et nocturne. Jai parlé dintensité, de désorientation et de corps que la musique saisit je ne crois pas avoir oublié décrire le mot plaisir.
1 : aucun snobisme dans mon propos : je ne fais pas de la banlieue un monde à part, puisque jy travaille, habitant Paris. On nest pas à létranger, en banlieue comme sous dautres cieux, mais véritablement dans lintermédiaire. Les « zoniers » des débuts du XXe siècle en témoigneraient qui habitaient cet entre-deux ressemblant fort à un nulle part.
2 : on lit souvent le drumnbass ; j'ai choisi — mais est-ce vraiment un choix — de lécrire au féminin.
3 : nous voici dans les parages du « changement dans la continuité », de la « force tranquille », de la « rupture » incarnée par celui qui était déjà là il y a dix ans, il y a vingt ans, de toute éternité.
