Début 2007, assis dans mon salon, j’ai cru avoir sombré dans une faille temporelle à l’écoute d’un morceau, « Never be alone », signé Justice vs Simian. L’instant d’avant, je pensais être à l’écoute de la compilation 2006 des Inrockuptibles, une somme des cinquante et quelques chansons les plus représentatives de l’année passée. Or, avec ce morceau, j’ai l’impression de n’être plus dans le même espace de temps que prévu, à croire que les minutes ont défilé à l’envers pour retourner trois années en arrière. Cette année 2006 n’a pourtant pas duré trente-six mois et l’on est pas dans une nouvelle de Philippe K. Dick. Plutôt qu’à un écrasement du temps, je constate, en vérifiant sur la pochette les références du morceau, que j’ai bien affaire à ce que je croyais : « We are your friends », le titre a changé mais la chanson martèle aussi ces mots-là ; « Justice vs Simian », il s’agit bien du même groupe ; 2006, aucun doute, le morceau a perduré jusque là. C’est donc un fait : ce morceau qui tourne sur les platines, fait se lever les bras des danseurs et les fait crier depuis 2004, hante toujours les playlists près de trois ans plus tard. Un tube comme rarement on en a entendu, à la longévité exceptionnelle.
Revenons sur la chronologie des événements.
- En 2002 paraît, chez Source, un maxi de Simian intitulé « Never be alone ». Il ne s’agit pas de musique électronique à proprement parler, mais de pop-rock synthétique qui sait jouer de la voix, parfois très inspirée par les Beatles et la pop anglaise sortie de cet immense creuset, tantôt colorée de funk blanc.
- Quelques mois plus tard, en octobre de la même année, paraît l’album intitulé We are your friends, toujours sur le label Source. Le titre, notons-le, ne reprend pas celui d’un des morceaux mais emprunte une phrase du refrain à la chanson « Never be alone ».
- Le mois de juin 2004 est l’occasion de la sortie de ce morceau, troisième plage dudit album, cette fois-ci sur le label de DJ Hell, Gigolo, sous la forme d’un maxi ne comprenant que de nouvelles versions du titre de départ. Sur la face A produite par Gigolo et Ed Bangers, l’écurie de Justice, c’est Justice qui officie tandis que c’est DJ Hell lui-même, accompagné de Patrick Pulsinger, qui produit le « Bavarian Gigolo mix » de la face B d’où Ed Bangers est absent.
Plusieurs détails méritent qu’on les souligne : le disque n’est pas signé Simian, mais « Justice vs Simian »1, nom qui emplit une bonne partie de la pochette. Sur cette dernière, c’est le duo français que l’on voit dessiné, portant chemise blanche et cravate, la chair jaune à la Homer Simpson. Leur nom est répété à l’infini comme tamponné, avec différents graphismes, en arrière-plan. Il est aussi précisé que seules les voix sont empruntées à Simian — « vocals by Simian ». Le titre, sur la première face, ne s’agrémente d’aucune mention particulière : ni « remix », ni « version » de Justice. Nous avons donc affaire à un morceau de Justice chanté par Simian qui apparaissent donc comme leurs invités. - Nous voici à présent en 2006 : le disque paraît à nouveau, mais cette fois-ci, c’est chez Ten records, DJ Hell a disparu et le titre s’est mué en « We are your friends ». La pochette a changé également, en plus sobre : le duo et le mur à leur nom ont disparu pour laisser la place, toujours dans le même lettrage mais sur fond bleu, au nom générique « Justice vs Simian ». La première face reproduit le « mix original », autrement dit celui datant de 2004, tandis que deux remixes font leur apparition, l’un de Lee Cabrera et l’autre d’Edison, respectivement deuxième titre de la face A et titre unique de la face B.
Pour la première fois, remarquons-le, on peut sous-entendre (« original mix ») que le morceau est la version par Justice d’un autre morceau. On peut toutefois lire aussi (« original mix ») que la création en revient à Justice. Le changement de titre s’explique probablement par la plus grande facilité, pour les fans notamment, à retenir les premiers mots du refrain (« we are your friends »), si j’ose l’appeler ainsi, que sa fin (« you’ll never be alone again »). - Finissons-en avec la frise chronologique : en 2006, le morceau figure en bonne place, sous le titre « We are your friends » par « Justice vs Simian », sur la compilation des Inrockuptibles intitulée « Best of 2006. Les cinquante meilleures chansons de l’année ». C’est le troisième titre du premier disque2.
Voilà donc quatre ans de tribulations pour un morceau et maintes métamorphoses étalées sur quatre ans.
C’est cette longévité qui me fait m’interroger surtout : non pas tant pour la blâmer, car j’apprécie ce morceau et me réjouis du succès qu’il a obtenu, mais pour ce qu’elle a d’inhabituel. Les adorateurs éphémères tournent généralement bien plus vite le dos à leurs idoles. Qu’est-ce qui a pu provoquer un tel engouement ? Certainement pas la pochette — réglons-lui son affaire — qui dégouline de jaune et de rose, comme tel jeune homme de quinze ans qui croit que la limite entre « hype » et « too much » se situe dans la zone « j’y vais à fond » alors qu’elle est plutôt dans la case, la très étroite case « un peu mais bien choisi ». Je ne parlerai même pas de la chemise blanche ni de la fine cravate, sinon pour demander où s’arrêtera l’invasion néo-rock et signaler au passage que la case « revival », pas bien grande elle non plus, vient d’atteindre un taux de saturation de 4.000%3.
Les paroles jouent ici un rôle singulier, peut-être le plus important dans le succès du morceau : empruntées à la chanson d’origine de Simian, dont elles ne sont que le refrain4, elles se résument à une seule et simple phrase scandée ad libitum.
We
Are
Your friends
You’ll
Never be alone again
Well, come on
Well, come on
Well, come on
Well, come on
Cela ressemblait presque à un message lancé dans le grand Vide à nos supposés amis d’outre-atmosphère. « Nous venons en paix. Vous n’êtes pas seuls dans l’univers. Venez à nous. » — traduction libre. Ou bien un appel de Dieu ? « Jésus t’aime. Nous sommes la communauté. Fais-toi baptiser et viens à la messe, j’insiste. » — traduction libre. Un alcoolique en pleine crise de delirium tremens, alors ? « Je suis la bouteille de picrate. Je suis ton amie : fais-moi un poutou. Allez, quoi, juste un » — traduction libre, décidément.
Et s’il fallait y lire tout simplement en filigrane une définition de l’amitié, cet étrange rapport qui nous empêche de nous sentir si seuls ? L’ami était déjà là : il a suffi de la rencontre pour nous révéler sa présence. Absent, au loin, même mort ou la brouille consommée, l’ami est toujours là, au moins en creux, au moins comme une empreinte de pas fossile. Quant à la voix qui crie ces paroles, elle est gutturale, presque pathétique, sur le fil, car la communauté que fonde l’amitié ne voile pourtant pas notre solitude première. Appel et affirmation à la fois de l’amitié : c’est par cette dualité que ce morceau se fixe à la moelle de nos os.
Chanson de l’absence et de la présence, « Never be alone » est aussi un modèle de remix réussi grâce à la recette musicale qui le soutient. Justice, il faut le dire, se présente pour partie comme une greffe rock de Daft Punk — à qui ils sont liés, du reste, par Pedro Winter, manager des seconds et patron du label Ed Bangers. Plus que cette parenté par personne interposée, ils utilisent surtout un même matériau de construction des morceaux, qui en fait à coup sûr des tubes :
- un motif musical simple et aisé à retenir ;
- souvent soutenu par une phrase, ce qui le transforme en ritournelle ;
- sur une ligne rythmique très house et dansante, avec abondance de charleston sur une grosse caisse appuyée et mise en avant, l’un ou l’autre souvent redoublés pour imprimer un mouvement plus dynamique encore ;
- une armature pop-rock, avec des ponts et parfois une alternance de mouvements qui fait penser au refrain-couplet des chansons pop.
« D.A.N.C.E », le premier extrait de l’album de Justice, est aussi un exemple de cet usage réussi des ficelles popularisées par Daft Punk et la « French touch ». Comme dans « Never be alone » qui s’y prêtait on ne peut mieux, ils se servent de la voix et des paroles avec une grande efficacité : non seulement elles soutiennent le rythme mais le créent même, au point d’inaugurer, avant qu’elle ait commencé, la danse effrénée que ce morceau ne peut que susciter. On pense alors autant à « Harder, better, faster, stronger » de Daft Punk qu’à cet autre tube, des Jackson Five cette fois : « ABC ». À qui écoute ces morceaux, dans leur simplicité rythmique et leur dynamisme, s’impose l’envie de danser autant que de chanter cette musique.
Dans « Never be alone », s’unissent donc des qualités musicales et dansantes, et une utilisation extrêmement précise de la voix en tant qu’instrument ou machine à part entière. Je reprendrai volontiers ici une expression méridionale, « ça me parle », qui signifie non que l’on entend des voix, mais que cela « me rappelle quelque chose ». Cette musique — de Justice, des Daft, des Jackson Five et de tant d’autres — me parle donc, nous parle à tous. D’où vient le succès.
Toujours dans l’air en 2007, toujours solidement accroché aux oreilles depuis trois ans et plus, ce morceau a réussi l’exploit de concentrer en un point la durée et l’éphémère. Dans le même temps, Justice parvenait à éclipser presque totalement le groupe à l’origine de ce tube. « Justice, c’est pas la justice » a dit un jour mon vieux copain Sélim un verre de bière à la main. Il a bien raison.
1 : on réserve généralement cette manière de noter le nom double de l’artiste aux bootlegs, ces agglomérats de chansons qui mêlent deux tubes en un nouveau. L’exemple le plus réussi à mon sens, datant de l’année 2005, est le titre « Dr. Pressure » de Mylo vs Gloria Estefan, qui mêle avec une habileté remarquable le « Dr. Beat » de cette dernière quand elle menait le groupe Miami Sound Machine, au « Drop the pressure » du premier.
2 : il y a beau ne pas avoir dans cette compilation de hiérarchie officiellement, j’ai du mal à croire que la position des morceaux (ou la présence d’une photographie dans le livret et sur les pochettes, ce à quoi tous n’ont pas droit) ne traduit pas un degré supplémentaire de préférence dans le choix opéré.
3 : je crains d’ailleurs, incidemment, que, dans quelque temps, quand viendra le revival des années 2000, on ne trouve rien à revivifier tant ce qui se voit ressemble, conglomérat de bouillie d’agrégat, à tout ce qui a déjà été fait.
4 : Voici, suivies d’une version française, les paroles de la chanson de Simian d’origine, sorte d’adresse à un ami désespéré, que l’on imagine au bord du suicide. On songe à « Jef » de Jacques Brel (« Arrête de répéter qu’t’es bon qu’à t’foutre à l’eau, que t’es bon qu’à te pendre Viens, Jef, viens. Il me reste trois sous, on va aller s’les boire chez la mère Françoise » etc.) mais sans l’alcool :
Poor old forgotten fool,Do you have to do what you do ?
I agree that it hurts no one but you.
But don’t you think it gets us down,
To see your long sad frown ? We truly believe you’d better off with us.
So come,
Come to the land where anything belongs.
No one else will let you know the truth
Chorus (x2)
Because we
Are
Your friends.
You’ll
Never be alone again.
Well, come on
Well, come on
Well, come on
Well, come on
Take your time to decide
And keep the thought far from your eyes :
Too many have failed to get this far.
But don’t let it get you down.
We’re doing all we can.
We truly believe you’re lovely when you’re here
Chorus (x2)
Well, come on. (x7)
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Pauvre vieux, pauvre idiot abandonné de tous,
Est-ce que tu dois vraiment faire ça ?
Ça ne fait de mal à personne d’autre qu’à toi, je suis d’accord.
Mais tu ne crois pas que ça nous met au fond du trou,
De te voir l’œil triste et la tête basse ?
Sincèrement, tu serais mieux avec nous.
Alors reviens, redescends sur terre, c’est là qu’est la vie.
Personne d’autre que nous ne te dira la vérité
Refrain
Parce que nous sommes tes amis.
Tu ne seras plus jamais seul.
Bon, viens, viens, allez viens
Prends ton temps pour te décider
Et sors-toi cette idée de la tête.
Trop de gens ont échoué d’être allés si loin.
Mais ne sois pas au fond du trou pour autant.
Nous faisons tout ce que nous pouvons.
Sincèrement, pour nous tu es plein de charme quand tu es là.
etc.
