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     DEATH(TRIP) à VEGAS   
 par Jim Wilde




Please allow me to introduce myself, I’m a man of wealth and taste.



Décembre 2004. 36° Nord, 115° Ouest. C’est ici que s’étendait Las Vegas, notre point de chute. En attendant, un vent brûlant soulevait la poussière qui peu à peu venait recouvrir la Mustang Sylver décapotable modèle 1963. Encore une dizaine de kilomètres et nous aurions bientôt disparu dans ce décor de western. Comme si nous n’avions jamais fait partie de ce monde.

Je ne me souvenais plus depuis combien de temps j’étais accroché à ce volant, simplement que nous roulions vers le sud sur l’Interstate 15, quelque part entre Salt Lake City et Las Vegas. Traversant une douloureuse crise identitaire, j’avais proposé à Ricardo de m’accompagner comme stagiaire copilote. Ric était en pleine recherche mystique façon Charles Manson et ne sortait plus sans un Beretta 9 mm noir. Pour compléter ce cocktail explosif, il avait décidé que l’acide serait le meilleur moyen de traverser l’espace-temps qui nous séparait de notre destination. Soit.

Ma quête n’avait pourtant rien de spirituel, j’étais simplement parti avec l’idée de rencontrer les deux space cow-boys de Death in Vegas. Richard Fearless et Tim Holmes devaient en effet se produire lors d’un show unique au Mirage Hotel sur South Strip pour promouvoir la sortie de leur dernier album, Satan’s circus.

En fait, plus nous approchions et plus je me demandais ce que venait foutre le duo British à Las Vegas. S’agissait-il de vendre « le Cirque de Satan » de « Mort à Vegas » dans la « Ville du péché » ? Maybe, baby. Mais la raison était peut-être ailleurs.

Nos deux amis avaient, semble-t-il, toujours nourri une sorte d’affection morbide pour le King. Dead Elvis était d’ailleurs le premier nom du groupe. Mais devant la menace brandie par les héritiers, Richard Fearless avait fait machine arrière et opté pour Death in Vegas, laissant Dead Elvis devenir le titre du premier album.

Et puis il y avait cette petite phrase de Tim Holmes : « Même si Elvis n’est pas mort à Las Vegas, on peut dire qu’il y est mort culturellement ». Fuck ! Peut-être que ces types cherchaient à marcher sur les traces du King en voulant mettre fin à Death in Vegas ici, au fin fond du Nevada, dans une sorte de suicide médiatico-culturel comme la vieille idole avant eux. Fuck again !

« Tu sais Jim, aux States ils pensent tous qu’Elvis est encore vivant. Si ça se trouve ton gars est en train de se la couler douce quelque part au Mexique, au bord d’une piscine, à siroter des litres de margarita glacée et à descendre des boîtes entières de barbituriques comme tout le monde. » Je restais des plus circonspects quant à la thèse avancée par mon fidèle copilote.



I’ve been around for a long long year, stole many a man’s soul and faith.



En insérant le disque dans le lecteur, je me rappelai la dernière fois que j’avais aperçu le duo. C’était deux années plus tôt, lors de la sortie de leur précédent album Scorpio rising. Tim et Richard se baladaient l’air de rien au milieu d’un pré d’herbes hautes. Vêtus de vestes à rayures de couleurs vives, rehaussées de lunettes noires d’insecte, ils avaient l’air de deux bagnards psychédéliques se faisant la belle. Avec la présence de nombreuses et prestigieuses rock-guests, emmené par un « Hands around my throat » essoufflant plus d’un clubber, l’album avait fait sa petite impression.



« Le Stratosphere Casino Hotel & Tower : son attraction principale est la Stratosphere Tower qui culmine à près de trois cent soixante cinq mètres. Au sommet se trouve une mini-montagne russe ainsi que l’attraction Big Shot, une attraction. »



Guidé par son index, Ricardo se concentrait sur la lecture des divers dépliants publicitaires vantant les charmes de Sin City. « Putain, Jim, tu savais que Las Vegas ça voulait dire “les prairies” en espagnol ? Merde, chais pas où ils les ont vues, les prairies, ici ! ». Rico avait raison, aujourd’hui tout était différent et les prairies anglaises n’avaient décidément rien à voir avec celles du Nevada. L’herbe verte avait laissé la place aux immenses étendues arides du désert de Mojave.

Curieusement, la musique des deux Britaniques semblait avoir suivi la même transformation. La diversité des voix et l’abondance des arrangements electro-pop-rock de Scorpio rising s’étaient muées en une electro minimaliste et sombre sur Satan’s circus. Pas l’ombre d’une voix humaine dans ce paysage dépouillé oscillant entre réminiscence dub et techno pure. Le groupe avait décidé d’effectuer un virage à cent quatre-vingt degrés à grands coups de frein à main et de rouler en sens inverse droit vers les années 1970, à la rencontre des pionniers allemands de l’electro.



« Le Wynn Las Vegas se situe sur le Strip en face du Treasure Island. On y trouve un très grand casino, un lac, dix-huit restaurants, une boîte de nuit, un concessionnaire Ferrari et Maserati, vingt-six boutiques, une galerie d’art, deux chapelles, un très grand complexe de piscines ainsi qu’un parcours de golf de dix-huit trous. »



Mon cerveau rendu poreux s’imprégnait lentement des ambiances narcotiques de Satan’s circus. Dans ce cirque où chaque élément prenait place successivement pour ne plus quitter la piste, une sensation d’équilibre parfaitement malsain semblait se dessiner. Le duo avait ressorti des machines vintage pour nous faire du Kraftwerk dark et poisseux. Tel le monolithe métallisé de Kubrick, Death in Vegas avait taillé, à l’aide de vieilles boîtes à rythme et de synthés retrouvés dans la remise, un bloc compact et homogène d’instrumentaux déshumanisés. À la fois mystérieux et terriblement austère, le trip s’annonçait diabolique. Trans USA Express.



«And I was round when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.
Made damn sure that Pilate whashed his hands and sealed his fate.



Allongé sur la banquette arrière, Ricardo faisait le plein d’ultraviolets. Regardant le soleil droit dans les yeux, il murmurait inlassablement qu’il « percevait la Lumière Noire». De mon côté, je tentais tant bien que mal de lutter contre cette luminosité aveuglante qui nous submergeait moi et mes pupilles trop ouvertes, en fixant ces dernières sur le tapis bleu pale qui se déroulait devant moi.



PART ONE


Sur l’asphalte troublé par la chaleur, la succession des lignes blanches se calait à la perfection sur les beats métronomiques de Satan’s circus. Les boucles mélodiques s’ajoutaient les unes aux autres pour construire une sorte d’effet cumulatif sans fin. Les rythmes binaires et monocordes se répétaient encore et encore comme un robot se tapant la tête contre un mur. Parfois ils variaient d’un ton pour dessiner une progression enivrante.

Les nappes synthétiques sonnaient astrales et dégageaient une sombre nostalgie. Il n’y avait plus de rupture et les mêmes notes de guitare revenaient sans cesse pour devenir monotones.

L’album déroulait une étrange impression d’autoroute sans fin. Et moi, eh ! bien, moi je cruisais ma Mustang sur cette Highway 71 revisited au son de cette musique hypnotique.

Dans mon rétro, Ricardo s’était redressé. Les yeux fermés, il secouait mécaniquement la tête de gauche à droite à gauche à droite à gauche à droite. Il s’était lui aussi laissé posséder par la répétition obsessionnelle des sons de Satan’s circus. Le temps s’évaporait et moi avec.



« Le Treasure Island. Comme son nom l’indique, l’hôtel présente le thème de l’île au trésor et propose un show reconstituant l’attaque d’un bateau par les pirates et son naufrage. »



Je marchais au beau milieu du désert, d’un pas automatique, sans but. Autour de moi, s’étendaient des milliers de kilomètres carrés de cailloux et de poussière balayés par la brise. La chaleur avait fait disparaître le moindre son, même celui de mes pas. J’avançais sans le vouloir dans un silence total. Juste au-dessus de moi, le soleil explosait le ciel et faisait disparaître mon ombre. J’étais immobile. À mes pieds, un scarabée bleu et or progressait laborieusement sur cet océan minéral. Je me saisis d’une poignée de ce sédiment millénaire pour le laisser s’envoler à travers mes doigts. J’étais sans aucun doute le dernier homme sur cette Terre. Tout ça était tellement magnifique. Quelles mains avaient bien pu créer un monde si merveilleux ? Je crois que Ric avait raison, nous étions tous de simples grains de sable perdus dans l’Univers, emportés par un souffle cosmique qui nous déposait au hasard du Temps et de l’Espace.

Depuis le vide dans lequel s’était perdu mon regard, j’aperçus un point noir. La chaleur faisait onduler la silhouette qui s’avançait droit sur moi. Déjà, l’homme me faisait face. « Putain, Jim, je te cherche partout. Tu sais où on est garés ? ». Son flingue à la main, Ricardo me regardait d’un air mauvais. C’est l’instant que je choisis pour rendre mes tripes.



PART TWO


L’ambiance était maintenant devenue étouffante et malsaine. Un bourdonnement lancinant s’était installé pour donner une tournure lugubre et claustrophobe à cet album. Il y avait toujours cette répétition névrotique des sons. Ces notes en boucles comme un disque rayé mais le rythme s’était maintenant ralenti jusqu’à devenir pesant. Des chœurs fantomatiques avaient fait leur apparition pour venir s’enrouler autour d’une basse lourde et menaçante. D’un peu partout des réverbérations soniques venaient frapper les parois internes de mon cerveau comme autant de bruits de pas résonnant dans un couloir vide. Sensation paranoïaque.

Je descendais doucement dans le souterrain humide qui me conduisait droit dans les backstages du Cirque de Satan. La rythmique avait disparu et seules quelques notes en suspension guidaient mes pas. Au son d’une mélodie désuète et entêtante, je me laissais envoûter.



« L’hôtel Luxor compte quatre mille quatre cent soixante-seize chambres réparties sur trente étages dans la pyramide et les deux tours extérieures. À l’intérieur il est possible de naviguer sur un petit Nil. Ce troisième plus grand hotel du monde est relié au Mandalay Bay et à l’Excalibur par un métro aérien. »



Le feu au cul, la Mustang Sylver traversait Vegas telle une balle dans le canon d’une .22 Long Rifle. De chaque côté du Strip, les néons des grands casinos s’étiraient comme autant de flammes multicolores.

À mes côtés, Rico s’obstinait à faire briller la crosse de son quinze coups. Il leva un regard salement vide sur moi et prononça ses seuls mots depuis notre escapade psychédélique dans le désert : « on va s’en payer une bonne ».



« Le Mirage est l’un des plus beaux hôtels de Las Vegas. Il a coûté sept cent trente millions de dollars et propose trois mille quarante-neuf chambres. Dans l’hôtel, un aquarium de 90.000 litres et quelques 1.000 palmiers de vingt mètres de haut. L’intérieur est en marbre du sol au plafond. »



C’est vrai, à l’intérieur il y avait du marbre du sol au plafond. Je m’approchais du concierge afin d’en savoir un peu plus sur la présence de Richard et Tim dans cette usine à fric aseptisée. « Comment dites-vous ? MM. Holmes et Fearless ? » L’homme concentrait son regard sur l’écran de son computer.



BANG. BANG. BANG.



Le temps de me retourner pour voir une nuée de vieux yankees vitaminés s’envoler en poussant de grands cris d’effroi. Leurs visages artificiellement bronzés faisaient ressortir des dents parfaitement blanches. À contre courant, j’entrais dans l’immense salle qui abritait les centaines de bandits manchots. Au milieu, se dressait Ricardo. Ses yeux vitreux fixaient l’homme qui gisait à quelques mètres de lui. Il pointa son arme sur le type aux rouflaquettes noires et tira à nouveau à deux reprises.



BANG. BANG.



Le sang qui s’écoulait du costume blanc brodé d’or venait foncer l’épaisse moquette rouge. « Ça y est Jimmy, je crois que cette fois Elvis est bien mort. »



Please to meet you, hope you guess my name, oh yeah !

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