SONIC YOUTH AU ZéNITH (13 DéCEMBRE 2006)
par Avalanche
Plaisir immédiat de retrouver, dès les premières notes — âpres, cristallines — cette mélopée bruitiste à laquelle on est familier depuis l’album A thousand leaves — une mélopée d’après le cauchemar, d’après la saturation, une mélopée qui vient de « Heroin » du Velvet et du « Cheree » de Suicide, de la filiation du bruit blanc de chaos, mais un chaos qui aurait traversé le chaos, et creuserait son chemin à rebours de l’auto-destruction. Cette mélopée, ce soir, est bel et bien couturée de rage, mais cette rage ne s’épuise pas dans son propre miroir, comme dans les codes pathétiques du rock’n’roll. Il y a une étrange douceur dans l’électricité, et même un repos dans la vitesse. La mélopée qu’invente Sonic Youth est une violence au repos amoureuse des périls, comme dirait Jean Genet. Elle ne se crispe pas sur la brisure à tout prix, ne joue pas la comédie de la défonce, mais ne cherche pas non plus l’apaisement.
Puis ce sont des enroulements d’émotion, cette émotion qui vient au bord de la chair de poule, lorsque les guitares se superposent, comme dans une symphonie de Glenn Branca, et que les textures sonores glissent sur elles-mêmes dans un jeu de dégradés. L’extase se forme avec la mélopée. Elle monte lorsque les guitares se libèrent du morceau qu’elles sculptent, lors de ces plages de pures intensités qui augmentent au fil du concert, et le son s’emplit de sa propre exacerbation, jusqu’au suspens vibratoire, où tout casse.
« Do you believe in rapture ? » demande un morceau récent de Sonic Youth. On pourrait traduire cette phrase par : « Est-ce que tu crois à l’extase ? » — ou plutôt : « Est-ce que tu prends au sérieux l’extase ? » ou carrément : « As-tu accès à l’extase ? » C’est une autre manière (c’est la manière de 2006) de demander : « Are you experienced ? » Car ce qui s’expérimente sous le nom de Sonic Youth depuis quelques années n’est pas seulement une invitation à l’extase, mais son déploiement — une sorte d’accès au ravissement. À l’horizon de toute musique, il y a le débordement dans un dehors sans repères. La musique est une ouverture sur un espace sans bords. C’est le « grand art de la maturité », dont parle Hermann Broch, c’est-à-dire cette puissance qui ne se contente plus de vivre toute la jeunesse qu’elle a en elle, mais de la connaître. Ainsi la connaissance de sa propre jeunesse est l’autre nom de l’extase : l’extase n’est pas la dépense ; la dépense n’est qu’un moment de l’extase. On voyait très bien ce soir-là, au Zénith, ce qu’il en est du corps qui déborde sur lui-même. C’est un assaut immobile. C’est le corps de Glenn Gould, le corps de John Coltrane, ou de certains maîtres du raga indien. Ces corps n’entrent pas dans une transe de véhémence, mais laissent, détail après détail, la musique s’emparer de leurs mains, de leur gorge, de leurs poumons. Celui qui accède au ravissement ne s’enferme pas dans le délire aphone de l’orgasme incommunicable, mais ouvre chacun de ses atomes au dehors. C’est pourquoi Sonic Youth ne joue plus vraiment du rock. Ce n’est pas pour autant de la « musique contemporaine », comme il leur arrive d’en jouer sur l’album Goodbye 20th century. Plutôt un équilibre étrange entre la performance électrique et la poésie, témoin ce moment où Lee Ranaldo se met à psalmodier une sorte de kaddish new-yorkais : le concert tout entier semble alors s’enrouler dans une vrille de fuzz en suspens.
À chaque concert son épiphanie. Ce soir, c’est Kim Gordon. Elle est vêtue d’une petite robe dorée — une robe romaine. La vestale veille sur un feu qu’elle a allumé elle-même ; elle invente une sorte de twist extatique en surplace, à la fois gracile et vulnérable, qui se résorbe en boucles de derviche tourneur. Ce soir, Kim Gordon est devenue une toupie.
À un moment, le temps d’accommoder ma pupille, j’ai cru voir Sonic Youth jouer sans instruments. La musique continuait, mais ils n’avaient ni guitare ni basse ni batterie : ils jouaient avec leur corps — leurs corps étaient devenus électriques. À l’horizon de Sonic Youth, il y a cette appropriation physique du son : faire passer l’électricité dans le corps. La musique de Sonic Youth se déploie dans un territoire où, en toute logique, il ne devrait rien y avoir. L’histoire du rock est achevée ; elle ne cesse de se rejouer, entre naïveté vénale et parodie involontaire. Sonic Youth parvient à déborder cet achèvement ; ce n’est plus du rock, même si ça se joue à l’intérieur du rock. Les espaces vers lesquels une telle musique nous entraîne ne sont pas répertoriés. Un espace sans polarités, peut-être — ou un autre pôle, un pôle qui ne soit situé ni au nord ni au sud, un point qui ne se repère pas dans les coordonnées et à partir duquel s’improvise un engendrement aléatoire et continuel. La question que pose la poésie depuis Rimbaud est celle de l’ouverture : à quoi ouvre ce qui ouvre ? Le corps que vous fait un concert de Sonic Youth est un corps innervé de saccades. Les nervures sont fluides quand elles sont traversées de musique. Votre corps est devenu une improvisation. Ainsi est-il plus libre qu’avant le concert — plus léger aussi : il joue avec sa densité. À quoi vous ouvre votre corps de musique ? À une liberté sans emploi — c’est-à-dire à la jouissance. La jouissance qui vous traverse lors d’un concert de Sonic Youth vous fait un corps ondoyant. Des ondes circulent dans vos poumons. Elles chantent. Vous êtes devenu à votre tour une mélopée.
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