J’ai proclamé cent fois au moins que « c’était le meilleur concert de ma vie » : après chaque concert ou peu s’en faut, j’estime sincèrement avoir assisté au meilleur depuis le premier (auquel j’associe intimement le titre de meilleur « au monde », parce que je venais d’avoir douze ans, parce que c’était le premier, parce que j’avais compris que la musique n’a rien d’immatériel mais s’offre d’abord au corps et dans les corps : je ne discute pas cette suprématie — a-ha aux arènes de Nîmes en plein été — bien que je le sache paré de l’éclat puéril des billes de verre). En sortant du Zénith où je venais d’entendre Sonic Youth le 13 décembre 2006, j’ai donc affirmé pour la nième fois avec la même sincérité enthousiaste que « c’était le meilleur concert de ma vie ».
Cette répétition pourrait poser un problème et témoigner soit d’une grande naïveté de ma part, soit d’un manque de discernement, soit etc. — ce qui manquerait d’intérêt dans le fond. S’ouvre aussi surtout d’après cela une voie moins immédiatement subjective et plus digne d’attention : faire l’expérience d’un artiste ou d’un groupe que l’on apprécie sur scène établit une proximité nouvelle, confirme la familiarité déjà induite par l’écoute intime des morceaux et inscrit l’acte musical dans les corps (du musicien/chanteur/dj comme du spectateur). Pendant un concert, j’ouvre ainsi mon corps à la musique et y puise le plaisir inscrit dans cette ouverture.
Cette soirée-là, du 13 décembre 2006, passée à écouter et voir enfin Sonic Youth en concert n’en demeure pas moins remarquable et unique, en ce qu’elle a rapproché d’aujourd’hui l’époque où je les ai découverts et le plus assidûment écoutés — c'est-à-dire le frémissement des années 1990 — c'est-à-dire le tremblement de ma jeunesse.
En un coup d’œil vers ces années, je ne discerne plus de moi que des contours, déformés par l’oubli et maquillés par les souvenirs. Mon regard lui-même dénature ces images figées en un cliché. Les photographies de l’époque mentent elles aussi, épaulées dans leur tromperie par le récit qui les accompagne toujours, même tu. À cet âge, on dirait un autre et j’y verrai demain un autre encore.
À l’orée de cette fiction ne demeurent vives que les traces qu’a laissées la musique : à entendre aujourd’hui Sonic Youth, en un mirage fugitif réveillé du sommeil du temps, la musique rejoue en moi, sans que je cède plus maintenant à l’illusion d’une fusion de mon âme avec elle. Je croyais alors, empêtré dans un romantisme juvénile, avoir besoin de suturer ce que je ressentais à des objets extérieurs, au premier rang desquels la musique.
Tout ce que j’écoutais autrefois n’a pas conservé la même puissance nostalgique d’évocation ni de plaisir. J’écoute donc moins complaisamment certains vieux disques que d’autres, sans parler de ceux que je n’écoute plus : cela vient de ce que je ne peux plus (le souvenir m’en a échappé) retrouver le sentiment qui coïncidait avec cette musique-là ou que je refuse (le souvenir m’en est pénible ou davantage) de le voir resurgir.
Écouter aujourd’hui Sonic Youth — et j’entends par là les albums anciens à égalité avec les plus récents — revient donc d’une certaine manière à croiser mes souvenirs, la fiction présente de ce que j’étais puis suis devenu et le présent (de cette musique et le mien). On pourrait dire cela d’une autre façon : que Sonic Youth comble ce qui sépare ma jeunesse du présent, jusque dans les plus infimes interstices. Il n’est plus question de fusion, de sentiment ni de romantisme, mais d’habiter cette musique d’une traite, hors du temps, hors du rapport entre passé et présent qu’induit le temps, maintenant.
À les voir sur la scène effectuer ces gestes que j’imaginais — jouer de la guitare avec les objets qui les entourent, « jouer du larsen » si j’ose dire, crier, etc. en y mettant tout leur corps et toute leur énergie — j’ai fait l’expérience de leur actualité fondamentale. Leur musique existait pleinement à tel instant pour telles raisons, son existence n’est pas moindre maintenant pour telle autre raison en surplus des premières, et ainsi de suite. En réalité, ce n’était donc pas ma jeunesse que j’entendais comme si ce concert était un bain de jouvence, ni même dans les morceaux les plus densément tissés au fil de mon passé (ceux tirés de Goo ou de Dirty), mais la jeunesse de Sonic Youth même.
Cette jeunesse, elle s’affirme déjà dans leur nom qui sonnait à leurs débuts comme un programme — à côté ou non loin de ceux de Dinosaur Jr.1, des Pixies, de Pavement — mais elle se manifeste surtout sur la scène, par le fait qu’ils ne singent pas la jeunesse, ne reproduisent pas leur jeunesse artificiellement, ne maintiennent pas en état de vie végétative ce avec quoi ils ont fondé pour partie leur réputation — à savoir une perpétuelle mise en œuvre de toutes les ressources physiques de la musique. C’est d’ailleurs principalement leur capacité créatrice qui permet à Sonic Youth de ne pas passer pour un vieux groupe de musiciens vieillis, autant sur scène qu’en studio avec ce qu’ils produisent de moins évidemment estampillé « Sonic Youth »2. Les Rolling Stones sont toujours là, eux aussi, mais les albums qu’ils enregistrent et jouent à travers le monde avec régularité ne méritent plus qu’on s’y attarde : le retour du retour du retour du même, mais en moins bien. Les Who, paraît-il, se reforment et l’on s’attend à voir Roger Daltrey et Pete Townshend en concert — mais c’est une supercherie : leurs photos aujourd’hui trahissent qu’ils sont à peine de pathétiques sosies d’eux mêmes, à la ride près. Si l’on peine à définir simplement ce qu’est la jeunesse, ces deux groupes-là3 aident du moins à comprendre à quel point elle n’est pas dans le « re- ».
En voyant Kim Gordon sauter sur scène dans sa petite robe dorée et danser de tout son corps, je n’ai donc ressenti aucune gêne, car son âge n’était pas en décalage avec son geste. En voyant Thurston Moore tirer parti jusqu’au bout des ressources que lui offraient ses guitares, je n’ai donc pas eu l’impression d’être blousé par un méchant automate, car je sais jusqu’à quelle présence physique l’instrument peut atteindre entre ses mains. Au contraire, s’est confirmé ce soir-là ce que j’entendais de possible voilà quinze ans dans leur musique : une ouverture au corps. La jeunesse de Sonic Youth n’est donc pas là où on l’attend : plutôt que dans youth, c’est, paradoxalement/naturellement, surtout dans sonic qu’elle prend naissance.
1 : ce sont eux qui assuraient d’ailleurs la première partie du concert.
2 : il suffit d’écouter pour s’en convaincre les cinq volumes de « perspectives musicales » qu’ils ont publiés sur leur propre label, Sonic Youth Records SYR.
3 : on m’objectera avec raison que Sonic Youth n’accuse pas le même âge ni n’habite la même forteresse de légende que les Stones ou les Who. Je n’y vois rien à redire, sinon qu’il pousse dans le jardin des légendes une plante aux vertus soporifiques et hallucinogènes : l’argent.
