Vendredi soir. La fin de semaine souvre sur lexpérimentation. Une Open House à lÉlysée Montmartre, quoi de plus édulcoré pour le passage dune non-initiée dans le monde des musiques électroniques ? Jembarque à bord de cette nuit ma colocataire architecte qui partage seulement mes jours.
Je suis excitée à lidée de la voir absorber le lieu, appréhender la musique, se connecter avec les gens, elle qui nest jamais sortie dans une soirée où la musique se fait binaire.
Peut-être na-t-elle dû supporter que de vagues échos sourds et redondants à travers la cloison qui nous sépare Il était temps que jenfile ma combinaison despionne. Jemporte une paire de menottes, on ne sait jamais
Javais noté deux live intéressants ce soir, bien quhétérogènes à première vue : John Tejada, et Alden Tyrell.
Une fois les marches de lÉlysée gravies, je découvre un dance-floor lourd de vide : je craque demblée pour une vodka en plastique à dix euros. Mon amie ne note aucune différence fondamentale avec les soirées estudiantines de province où « tout le monde susurre à loreille de tout le monde ». On sillonne maladroitement entre les coupes gominées et les paires mobiles de Converse roses pour sapprocher de la scène.
Remarque darchitecte : « Sais-tu que lElysée Montmartre risque de sécrouler ? » Probable, vu la stridence insoutenable des aigus et le claquement irritant des basses « Non mais regarde, les poutrelles fines en métal au plafond, là, qui soutiennent les spots [ ]. Elles sont récentes, et cet anachronisme témoigne dun risque daffaissement » (Je précise que les crochets sous-entendent que je nai capté que la moitié des détails, les termes relatifs à la résistance des matériaux séchappant de mon esprit dans laprès minuit.) Elle mexplique alors que la salle était probablement un ancien théâtre à la vue des moulures du plafond qui auraient séparé les loges de la scène. Je fantasme.
Après une heure de désuvrement éthylique sur le set maigre de Paco, le résident des Open House, on se lève des fauteuils en plastique (Ikea sans doute) pour John Tejada qui entreprend enfin son live. Javais le souvenir de maxis aux mélodies house, souples et envoûtantes, je me laisse enlever dans ses vagues impulsives, des nappes qui nen finissent plus de sévaporer
Jadore la fraîcheur de Liz : « Il y a des gens qui dansent sur les rythmes inférieurs, et dautres sur les rythmes supérieurs, et parfois les deux en même temps. » Comme si leurs quatre points cardinaux étaient les épaules, les hanches, les pieds et les avant-bras. Vous voyez de quoi il sagit. Sensuit alors une longue discussion sur un retour à la tribalité à travers les lignes de basses, et laptitude qua chacun à se retrouver dans les différents algorithmes de larchitecture musicale. La plus organique des équations trigonométriques. Je savais bien que lhomme de Vitruve nous observait
Il y a trop de plastique, et trop de lumière ici Les stroboscopes embrasent mon visage et je peux alors distinguer la courbe et les arêtes de mon nez dans mon angle de vision. Si je force un peu sur la convergence de mes yeux, jarriverai peut-être à voir mon nez en 3D Je me concentre sur lhologramme de mon propre visage pendant dix bonnes minutes
Mais la pénombre marrache à mon introspection « nasocentrique » : un mufle aux pupilles aussi dilatées que les écarteurs qui ornent ses lobes débarque de la foule en plastique et harcèle ma protégée en lui proposant lourdement et à maintes reprises un gobelet (en plastique), opaque et louche. On sévade alors sur le bord de la salle, le long des arcades. Cette vue de côté nous offre lomniscience. Elle efface lexaltation.
Cest là quinterviennent les menottes.
Liz observe, prend des photos, se dandine timidement. Elle est mignonne. Elle me signifie une douleur aux tympans. Lacoustique de la salle, entre autres, est très problématique. Ceux qui la connaissent en témoigneront. Ceux qui ne la connaissent pas, ne soyez pas pressés.
Des demoiselles en blond platine distribuent des cigarettes dans des paniers en osier, des minets prennent des photos pour des sites ridicules de « clubbing ». Que ce soit une Open House ou une Panik, cest l'usine. Il ne manquait quun seul élément pour clore un triptyque, le rituel cercle de breakdancers qui se prennent en photo avec leurs derniers Nokia chromés.
Arrive lheure du rasta Alden Tyrell (de la pasta al dente, mon cher Coddo), et les cris fusent. Liz se détache un peu. « Rendez vous at Rimini », pour une « Love explosion ». Plus grand chose qui ne mamuse.
Le Hollandais réitère ses hits de Times like these (1999-2006), dans un live identique à la perfection à ceux du Rex Club le 30 décembre 2006, et du Nouveau Casino le 8 octobre 2005 et sûrement dautres encore, je ne préfère même pas savoir. Les enchaînements entre les morceaux sont discutables. On se fiche de nous.
Jexplique tout ça avec mes mains à Liz, qui ne peut que hocher la tête. Elle est contemplative. Elle soublie au profit dune observation aiguë des gens qui selon elle « dansent de façon aléatoire et (trop) individuelle ». Son regard est capté par laccroche « Open House » en texture boule à facettes suspendue en hauteur et les angelots moulés dans le plafond. Elle sattarde plus sur le volume, dans tous les sens du terme, que sur le beat
« Cest la première fois que tu viens dans une soirée comme ça ? ». Oups, repérée. Un type deux fois plus grand quelle achève ainsi sa circonspection. Il portait un t-shirt Ed Bangers
Playlist :
John Tejada & Arian Leviste : The Dot and the Line, Moods & Grooves, 2003.
John Tejada : Daydreams in cold weather, Plug Research, 2002, notamment les titres « Stop the mechanism », « Young » et « Count the seconds ».
John Tejada : « Present pretense », sur la compilation More G.D.M., Tigersushi, 2002.
M.A.N.D.Y. : « Put put put », John Tejada rmx, Get Physical, 2002.
