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     INITIATION   
 par Chloé Amandier


Vendredi soir. La fin de semaine s’ouvre sur l’expérimentation. Une Open House à l’Élysée Montmartre, quoi de plus édulcoré pour le passage d’une non-initiée dans le monde des musiques électroniques ? J’embarque à bord de cette nuit ma colocataire architecte qui partage seulement mes jours.

Je suis excitée à l’idée de la voir absorber le lieu, appréhender la musique, se connecter avec les gens, elle qui n’est jamais sortie dans une soirée où la musique se fait binaire.

Peut-être n’a-t-elle dû supporter que de vagues échos sourds et redondants à travers la cloison qui nous sépare… Il était temps que j’enfile ma combinaison d’espionne. J’emporte une paire de menottes, on ne sait jamais…

J’avais noté deux live intéressants ce soir, bien qu’hétérogènes à première vue : John Tejada, et Alden Tyrell.

Une fois les marches de l’Élysée gravies, je découvre un dance-floor lourd de vide : je craque d’emblée pour une vodka en plastique à dix euros. Mon amie ne note aucune différence fondamentale avec les soirées estudiantines de province où « tout le monde susurre à l’oreille de tout le monde ». On sillonne maladroitement entre les coupes gominées et les paires mobiles de Converse roses pour s’approcher de la scène.

Remarque d’architecte : « Sais-tu que l’Elysée Montmartre risque de s’écrouler ? » Probable, vu la stridence insoutenable des aigus et le claquement irritant des basses… « Non mais regarde, les poutrelles fines en métal au plafond, là, qui soutiennent les spots […]. Elles sont récentes, et cet anachronisme témoigne d’un risque d’affaissement… » (Je précise que les crochets sous-entendent que je n’ai capté que la moitié des détails, les termes relatifs à la résistance des matériaux s’échappant de mon esprit dans l’après minuit.) Elle m’explique alors que la salle était probablement un ancien théâtre à la vue des moulures du plafond qui auraient séparé les loges de la scène. Je fantasme.

Après une heure de désœuvrement éthylique sur le set maigre de Paco, le résident des Open House, on se lève des fauteuils en plastique (Ikea sans doute) pour John Tejada qui entreprend enfin son live. J’avais le souvenir de maxis aux mélodies house, souples et envoûtantes, je me laisse enlever dans ses vagues impulsives, des nappes qui n’en finissent plus de s’évaporer…

J’adore la fraîcheur de Liz : « Il y a des gens qui dansent sur les rythmes inférieurs, et d’autres sur les rythmes supérieurs, et parfois les deux en même temps. » Comme si leurs quatre points cardinaux étaient les épaules, les hanches, les pieds et les avant-bras. Vous voyez de quoi il s’agit. S’ensuit alors une longue discussion sur un retour à la tribalité à travers les lignes de basses, et l’aptitude qu’a chacun à se retrouver dans les différents algorithmes de l’architecture musicale. La plus organique des équations trigonométriques. Je savais bien que l’homme de Vitruve nous observait…

Il y a trop de plastique, et trop de lumière ici… Les stroboscopes embrasent mon visage et je peux alors distinguer la courbe et les arêtes de mon nez dans mon angle de vision. Si je force un peu sur la convergence de mes yeux, j’arriverai peut-être à voir mon nez en 3D… Je me concentre sur l’hologramme de mon propre visage pendant dix bonnes minutes…

Mais la pénombre m’arrache à mon introspection « nasocentrique » : un mufle aux pupilles aussi dilatées que les écarteurs qui ornent ses lobes débarque de la foule en plastique et harcèle ma protégée en lui proposant lourdement et à maintes reprises un gobelet (en plastique), opaque et louche. On s’évade alors sur le bord de la salle, le long des arcades. Cette vue de côté nous offre l’omniscience. Elle efface l’exaltation.

C’est là qu’interviennent les menottes.

Liz observe, prend des photos, se dandine timidement. Elle est mignonne. Elle me signifie une douleur aux tympans. L’acoustique de la salle, entre autres, est très problématique. Ceux qui la connaissent en témoigneront. Ceux qui ne la connaissent pas, ne soyez pas pressés.

Des demoiselles en blond platine distribuent des cigarettes dans des paniers en osier, des minets prennent des photos pour des sites ridicules de « clubbing ». Que ce soit une Open House ou une Panik, c’est l'usine. Il ne manquait qu’un seul élément pour clore un triptyque, le rituel cercle de breakdancers qui se prennent en photo avec leurs derniers Nokia chromés.

Arrive l’heure du rasta Alden Tyrell (de la pasta al dente, mon cher Coddo), et les cris fusent. Liz se détache un peu. « Rendez vous at Rimini », pour une « Love explosion ». Plus grand chose qui ne m’amuse.

Le Hollandais réitère ses hits de Times like these (1999-2006), dans un live identique à la perfection à ceux du Rex Club le 30 décembre 2006, et du Nouveau Casino le 8 octobre 2005 et sûrement d’autres encore, je ne préfère même pas savoir. Les enchaînements entre les morceaux sont discutables. On se fiche de nous.

J’explique tout ça avec mes mains à Liz, qui ne peut que hocher la tête. Elle est contemplative. Elle s’oublie au profit d’une observation aiguë des gens qui selon elle « dansent de façon aléatoire et (trop) individuelle ». Son regard est capté par l’accroche « Open House » en texture boule à facettes suspendue en hauteur et les angelots moulés dans le plafond. Elle s’attarde plus sur le volume, dans tous les sens du terme, que sur le beat…

« C’est la première fois que tu viens dans une soirée comme ça ? ». Oups, repérée. Un type deux fois plus grand qu’elle achève ainsi sa circonspection. Il portait un t-shirt Ed Bangers…




Playlist :

John Tejada & Arian Leviste : The Dot and the Line, Moods & Grooves, 2003.

John Tejada : Daydreams in cold weather, Plug Research, 2002, notamment les titres « Stop the mechanism », « Young » et « Count the seconds ».

John Tejada : « Present pretense », sur la compilation More G.D.M., Tigersushi, 2002.

M.A.N.D.Y. : « Put put put », John Tejada rmx, Get Physical, 2002.

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