Depuis le début de lannée 2007, je me suis rendu deux fois déjà à Berlin : la première visite a eu lieu aux froids du nouvel an, en compagnie dune bande damis, au nombre desquels figuraient Jack LockerRoom et Ludmilla, Kimberley Clarck, Ismaël. Puis le printemps, le soleil et la chaleur nous ont réservé un chaleureux accueil au mois davril, à Béthanie, JCR et moi, presque aussi chaleureux que Louise Von qui nous recevait chez elle. Des nombreuses personnes que je connais qui se sont rendues depuis un an ou deux dans cette ville, aucun nest revenu déçu : un grand nombre de mes amis, de copains, de vagues connaissances ont prévu de sy rendre, qui à lété, qui pour y séjourner plusieurs mois. Jy retournerai moi-même sous peu. Cette attirance pour Berlin est peut-être due à un pouvoir particulier que le maire actuel de la ville, Klaus Wowereit, range dans la catégorie du sex-appeal : « nous navons plus un pfennig, a-t-il dit en substance, mais au moins nous sommes sexy ! » Je ne crois pas que cette bravade se vérifie dans les faits, mais il faut bien dire quune vibration singulière se saisit du visiteur dès quil fait un pas dans Berlin.
La musique électronique ou le clubbing occupent ici une place centrale, non parce quils sont le seul point dattraction de la ville, mais en ce quils participent à créer son atmosphère. En la matière, jai été servi, bien que je naie pas encore mis les pieds au Panorama Bar ni au Watergate, par exemple, deux des lieux qui font la réputation de Berlin comme paradis du clubber. La soirée la meilleure sest déroulée au Club Maria am Ostbahnhof le 30 décembre 2006 : dans cette grande salle un peu perdue dans un quartier désert, le long de la Spree, le label Electrobot célébrait ses trois ans avec force deejays et artistes live, dont le plus réjouissant était Danton Eeprom qui arriva sans difficulté à nous tenir en haleine une heure durant. Nous le connaissions déjà sur scène pour lavoir entendu à lÉlysée Montmartre lors dune Panik ou bien au Cabaret Sauvage pour le Bal des Ginettes, le 14 juillet 2006. Bien plus abouti, bien plus riche de sa présence sur scène, pourtant déjà saisissante les fois précédentes, le live vibrait en même temps quil se teintait dune certaine noirceur. Ce personnage de Danton Eeprom est de toute manière fascinant dès quil entre sur scène : barbu, coiffé dun haut-de-forme et portant une veste toujours du dernier chic, chaussures et pantalon assortis dans la distinction, il opère une fusion de deux catégories de prestations : les concerts rock et les live electro. Ordinateur et instruments mêlés sur le plateau une guitare, principalement, dont il joue en choisissant des postures de rocker sa performance reste entre ces deux états, statique et mobile, technique et physique, minimale (aux machines) et dans le décorum (avec son costume de scène, quand il monte sur les tables et chante au micro, adressant au public des regards sombres micro en main). Cette interaction avec le public dune part, ce pont entre deux modèles de performance musicale dautre part le rendent dautant plus aimable : de la musique électronique incarnée et intensément. Quant à cette « dark side », celle qui plonge dans des sonorités profondes aussi bien que dans lattirail du dandy décadent, celle sans quoi sa musique ne flotterait pas aussi bien dans lair et retomberait en pluie de lames de rasoir, se limiterait à une mécanique electro-rocknrollesque cette obscurité où sépaissit sa musique nous change du son dépourvu daffect dans quoi baigne le courant de cette époque.
Les autres artistes en présence ne sont pas parvenus à retenir aussi bien ni aussi longtemps notre attention ce soir-là : le plateau était dune richesse incroyable et très international, ce qui témoigne dautant mieux de la puissance de Berlin en tant quaimant pour la musique électronique et pas uniquement, faut-il dailleurs le souligner, dans sa branche minimaliste. Mon seul autre souvenir marquant est le numéro de play-boy dun DJ plutôt méridional et velu, dont je ne cite pas le nom seulement à cause de loubli légitime où il est tombé et non par mépris : il agrémentait son mix dune distribution au public de vinyles promotionnels, un coup à faire se pâmer les midinettes mais insiffusant pour masquer le manque dallant et de couleur de son electro-disco. Nous avions tout de même goûté la saveur de ce clubbing exotique.
Cette plongée dans la nuit berlinoise avait commencé dès le 29 décembre : pour fêter comme il se devait notre arrivée et la neige tombée la veille, nous avions trouvé une soirée au V.C.F., un club resserré sous les arches dune station de S-Bahn. Pas lombre dune tête daffiche, pas le moindre nom connu sur le programme mais lenvie découter de la musique en club, nimporte où, de toute manière il y en a toujours quelque part, aussi froid quil fasse dehors, aussi terne que semble le jour. Ce petit club sanimait surtout dans la deuxième salle, quasiment minuscule, qui menait aux toilettes. Sy serraient dans la danse quantité de gens dallures diverses et qui auraient aussi bien pu ne jamais se rencontrer : du rasta blanc au tribeux lair louche, du tatoué limite Motörhead à la jeunette en collants chamarrés et jupe trapèze, du plus déchiros à la plus sobre. Coinçé devant les platines, tout ce monde mourait de chaud en dansant, le moindre centimètre carré de place étant occupé par la danse et par la bière, bien entendu. Plutôt jungle et énervée, la musique collait aux murs et aux cris des danseurs. De lautre côté, dans la grande salle, les deejays et les live se succédaient sans que lon y trouve à redire ni à noter de plus que cela. Un peu ennuyeuse, la musique ne décollait pas, nous pas davantage.
Rémi, notre hôte pour lors à Berlin, nous avait dailleurs prévenus dune particularité de la ville en matière de soirées electro : il sen trouve en grand nombre et chaque bar ou peu sen faut, même miteux, peut souvrir au mix. Cela laisse la possibilité à la médiocrité de sétaler librement mais en choisissant lavers de la médaille plutôt que son revers, on peut déduire aussi que la chance de tomber sur une musique de qualité en est multipliée exponentiellement. Cette manière qua la musique électronique de se répandre traduit son ouverture ou, pour en mieux expliciter la potentialité, son ouverture en puissance : chacun peut se déclarer DJ pour peu quil ait lenvie de passer des disques et le talent nécessaire pour retenir la clientèle, voire la faire revenir ; chaque salle est une possible scène. Berlin tient peut-être cette capacité à souvrir malgré lenfermement, de ses trente années passées à favoriser la liberté là où se dressait linimaginable et interminable mur, idéologique en plus dêtre de béton. On sait de toute manière la puissance créatrice qui découle de la contrainte. Plus de quinze ans après sa chute, le mur aurait donc laissé des traces autrement que sur le sol : en creux, en son absence, la nécessité de trouver un espace où vivre et ne pas étouffer demeure.

De même que la musique semble avoir sa place partout, de même la vitalité dans quoi la ville baigne sinstille en soi et donne envie de sinstaller là tant tout y semble facile. Je nignore pas que cette impression est rendue plus vivace par la légéreté que les vacances créaient artificiellement autour de ce que jy vivais, car tout y paraissait simple, sans contrainte autre que celles créées au gré des matins ensoleillés ou des envies soudaines. « Il fait beau. Que dirais-tu dune sieste au parc ? Bonne idée ! Et si auparavant nous nous baladions dans Kreutzberg ? » À y habiter, je connaîtrais probablement la fatigue, la routine et je verrais tous les défauts ou les manques qui ne me sont pas apparus au bout dune semaine. Il faut dire aussi que lon sadapte vite à cette ville et à son rythme, voire à ses murs.
Ce à quoi je me suis le mieux habitué, cest la circulation que jai expérimentée à bicyclette une semaine durant en avril, avec dautant plus de plaisir que les vélos roulent le plus souvent sur des pistes réservées à quoi sadjoignent des feux de signalisation spécifiques. Les gens les respectent scrupuleusement, ces feux qui semblent, en France, avoir une valeur plus indicative quobligatoire. Cest ainsi que les piétons ne traversent pas tant quon ne les y autorise pas, y compris si lon ne voit approcher aucun véhicule à cinq cents mètres à la ronde. Ils attendent de traverser en restant sur le trottoit : tel un fleuve de lave où le piéton se consumerait, la chaussée est lespace des voitures exclusivement. Plus dun quidam ma du reste fait remarquer, verbalement, par son air outré ou dun geste moralisateur mes erreurs ou mon indiscipline.
Ainsi, à un même carrefour Danziger Straße et Prenzlauer Allee en quelques jours, un piéton ma bousculé volontairement parce que je roulais dans les clous avec mon vélo ; une vieille rombière a donné volontairement un coup de pied dans ma roue quelle a fait suivre dun « Entschuldigung ! » (« Excusez-moi ! ») excessivement appuyé, parce que, à larrêt sur le trottoir, je gênais son passage ; deux policiers ont hurlé des ordres incompréhensibles (en loccurrence, il sagissait de descendre de vélo et de la pousser à la main) parce que nous roulions sur le trottoir ; trois vieilles femmes en promenade ont fait remarquer que nous roulions à contresens sur la piste pour vélos de gauche. Nous avons compris ceci bien vite quil faut respecter la règle. Sujet dhabitude à une rebellion damateur, jai été pris au jeu : car si suivre le code de la route me semblait exagérément contaignant, les voitures, elles, respectent le passage des vélos avec une rigueur incroyable aux yeux de qui circule à vélo dans Paris, pour ne pas dire avec bienveillance. On roule donc sans crainte parce que sans danger, même si lon ignore son trajet, même si lon prend son temps, même si lon flâne. Ainsi, je me suis aperçu que, non seulement je savais me satisfaire dun respect pointilleux de la règle et même la désirer, mais surtout que dune part, y manquer moi-même pourrait me faire horreur, et que je pourrais, dautre part, aussi bien devenir ce quidam qui fait remarquer au piéton irrespectueux que le feu est rouge, quil roule à contresens, etc.
Jinsiste sur le fait que cest du simple passant que viennent les remarques et les reproches le plus fréquemment, car la présence des forces de police est discrète. Jétablis ce constat par comparaison avec Paris une nouvelle fois, où, de quelque côté que vous tourniez la tête, vous voyez agents et véhicules de police : police à bicyclette, police montée, voitures de police, police en patins à roulettes, fourgons de police, police à motocyclette, policiers à moto, brigade dassistance aux personnes sans abri, police municipale, agents de circulation, police dans le métro, police dans les autobus, policier en civil qui accompagne les brigades de contrôleurs autre police dans les transports en commun, police tonitruante et lourdement véhiculée qui convoie les prisonniers, Compagnies républicaines de sécurité lourdement harnachées aux abords des manifestations et conduites là dans des véhicules qui semblent avoir remplacé tous ceux des particuliers le long des trottoirs. Berlin ne se distingue pas autant par son attirail policier, peut-être grâce à une conception différente, en Allemagne, du rôle que la police doit tenir. On sait depuis un récent rapport que les Français voient de plus en plus souvent les policiers comme une source dinquiétude, pour ne pas parler de menace, que comme assurant la sécurité des citoyens, surtout à cause des missions qui leur sont assignées dans les banlieues où ils travaillent principalement à la répression ou vis-à-vis des sans-papiers quils contôlent et explusent sans ménagement. Visibles ici et très bruyants, ils se font rares là-bas : doù provient aussi, à nen pas douter, limpression de tranquillité que lon éprouve.
Il fallait bien une troisième nuit pour décréter que Berlin est une ville nocturne. Cela dit, la grisaille permanente faisait se coucher le soleil vers trois heures de laprès-midi, eût-on dit. Même de jour, Berlin lhiver se visite by night : lerreur fut de penser que lon pouvait, là-bas autrement quailleurs, profiter de la nuit de la Saint-Sylvestre en espérant entrer dans tel club, tel autre, telle soirée Nous avons finalement passé la majeure partie de la nuit dans le métro, ouvert sans interruption, et une autre à marcher dans des quartiers de lEst sans vie, sans lumière, sans rue car les travaux, là comme dans le reste de la ville, modifient le paysage plus vite quon n’en imprime des plans. Au bout dun vestige de rue entre deux hauts grillages, lancienne usine qui servait de club contenait à peine ceux qui étaient venus là dès 23 heures : inutile de dire quils ne vendaient plus de billets dentrée et que pour espérer que cela se vide, il aurait fallu attendre dehors une heure, quatre, sans fin, qui sait. Nous avons donc rebroussé chemin pour la sixième fois, peut-être la septième et revenus au cur de la ville au petit matin, la Zur Möbel Fabrik nous a accueillis enfin, où lon jouait de la bonne musique. Cest nous qui nétions plus bons à rien à cette heure et après un marathon de nuit que la frustration et linespérance avaient rendu plus long encore.
Ma connaissance nocturne de la ville sarrête là, partiellement observée, mais assez pour comprendre son lien avec la vie diurne : Berlin est un foisonnement. Dans le domaine de la musique, cette richesse ne date dailleurs pas dhier : la Philharmonie, lOpéra sont des temples dédiés à la musique et lon vient daussi loin pour y assister à un concert que le font les clubbers pour écouter Richie Hawtin mixer dans tel club ou tel autre. Aussi avons-nous profité de notre séjour au printemps pour écouter une symphonie de Mahler dirigée par Daniel Barenboim. Le foisonnement passe en effet par la diversité et la capacité douverture quoffrent seules les villes capitales.
Lidée de Berlin comme lieu ouvert sappuie sur la situation passée de la ville, scindée par le mur et tenue prisonnière, de part et dautre. Lespace porte la marque de sa chute : le mur tombé a en effet modifié la répartition des espaces dautrefois, mais dune manière paradoxale car, tandis que la zone fermée quétait Berlin-ouest sest élargie physiquement, la partie supposée ouverte de Berlin (ouverte sur le Brandebourg, sur le reste de la République démocratique allemande), la partie de Berlin capitale dun pays Berlin-est demeurait enfermée dans un espace politique. Le paradoxe se ressent aujourdhui plus vivement à lEst quà lOuest : une moitié reste ainsi inchangée à peu de choses près, tandis que lautre accueille la créativité, la liberté et la possibilité de louvert. Encore un paradoxe que celui-ci : cétait cet enfermement de Berlin-ouest qui induisait ou nécessitait de souvrir. Rien de foncièrement inédit, mais le changement produit par la chute du mur rend plus sensible le déplacement opéré et cest lEst qui semble se déplier au détriment dun Ouest recroquevillé sur lui-même, quoique sans mur.
Le processus douverture se voit surtout dans lactivité liée au bâtiment, car la ville entière est en construction et ses immeubles les plus récents impriment dans le ciel laudace de leur originalité, affirmant : « Nous sommes Berlin qui se reconstruit » comme si la séparation en deux États et deux villes avait signifié plus encore une destruction. Berlin dautrefois nexistait plus mais il nexistait pas deux Berlin pour autant : il nexistait plus rien.

Les immeubles en construction ou réfection ou déstructuration je pense au Palast der Republik lentement démonté et dont le démontage est exploité dans la pensée de la réunification et de leffacement des traces, non tant de la division passée des deux Allemagne que de la République démocratique allemande tout entière, en tant que manifestation matérielle de cet effacement tous ces immeubles cernés déchaffaudages, de palissades ou de baches publicitaires, ces grues, ces bruits, ces ouvriers au travail impriment à Berlin un rythme de respiration doù provient aussi sans doute limpression de vie donnée au promeneur dans la ville. Cette vision dune ville entièrement en travaux simpose dailleurs avec une telle force que lon dirait que Berlin est en travail. Elle accouche dune vie nouvelle : celle de lAllemagne réunifiée qui avait momentanément été retenue dans une sorte dentre-deux, den-deux en appui sur le néant.
Un lieu symbolise mieux que les autres le renouveau de Berlin dans le domaine de larchitecture : Potsdamer Platz où les immeubles se répondent dans la surenchère, lagressivité et lostentation. Le plus emblématique est le Sony Center, dont le châpiteau suspendu autour dune immense cour centrale, dont les courbes, dont la silhouette imposante appartiennent au paysage berlinois désormais, non loin de la porte de Brandebourg, la colonne de la Victoire ou la tour de la télévision dAlxander Platz. La ville prouve ainsi quelle sait réduire au silence les souvenirs les plus dérangeants (le no mans land de la Potsdamer Platz que le mur avait ainsi fait totalement disparaître), alors que la conservation de traces plus imperceptibles (des pavés au sol sur le tracé du mur ou le cabanon de Checkpoint Charlie) trouve aussi de quoi satisfaire la volonté de voir Berlin inscrite dans son histoire. Petit paradoxe temporel, sur le trottoir de la place se dressent quelques morceaux du mur ornés de graffitis, dimages, de messages, vestiges du passé ou marques présentes (difficile de le démêler), parmi lesquels la silhouette de Rosa Luxembourg qui regarde les badauds dun il sombre et leur rappelle ce quelle fut ou ne fut pas : « Ich bin ein Terroristerin » (« Je suis une terroriste »). Cest le fantôme dune figure allemande assassinée non loin de là, au milieu des rares ruines de cette porte des Enfers quétait la place elle-même fantôme alors, mais ceinte aujourdhui des hauts murs de verre de la modernité qui triomphe.
La vitalité de la ville passe aussi par le filtre des corps : tous les Berlinois semblent beaux, surtout sous les rayons du printemps. Même vêtus de chemises bariolées trop étroites ; même si leurs lunettes de soleil, leurs jupes, leurs colliers, tout ce quils portent de vintage a déjà été porté par une douzaine de personnes qui, depuis la première fois en 1972 nétaient désespérément pas à la mode ; malgré une tendance à la moustache chez les messieurs et une cauchemardesque idée de la coiffure chez ces dames en dépit, donc, de ce fouillis du style ou grâce à cela précisément, tous les Berlinois sont beaux. Le désordre visuel est donc tel que léquilibre de lensemble fait oublier le manque dordre de ses parties. Autrement dit, labsence de style due au mélange sans retenue de tous les styles crée un style et nous ouvre à une beauté à large spectre, si jose dire.

Capable de puiser à toutes les sources, Berlin est atteint toutefois, comme le reste de lancienne Allemagne de lEst, dune affection singulière qui touche son passé. Ostalgie : ce mot-valise traduit la « nostalgie de lEst », c'est-à-dire lattachement des anciens Allemands de lEst pour leurs symboles, leurs mots, leurs lieux, leurs objets, leur histoire Elle se manifeste de manière anecdotique mais finalement très significative avec lAmpelmann, la silhouette des feux de signalisation leur « petit bonhomme ». Sa démarche, quand il est vert, est énergique ; sa tête est surmontée dun chapeau à bords plats désuet. À larrêt, bras grands ouverts face au piéton, il mêle ce signe de bienvenue, daccueil généreux au rouge de linterdit. Ce drôle de personnage éclairerait les rues à la manière dun spectre, sil navait lui aussi trahi ce passé peint aux couleurs de la grisaille en devenant marque déposée. Tasses, sacs, aimants, bonbons, bracelets en éponge et ainsi de suite sornent de ses silhouettes et rappellent, doublant loubli dune déformation du passé, à quel point ce passé diffère de ce quil fut. Étrange rétrecissement du champ de vision fausse ouverture, en réalité, et qui dit bien comme il est difficile de se remettre davoir été si durablement enfermé.
Quai-je donc finalement vu, quand je suis allé à Berlin ? Jy ai vu une empreinte vieille de vingt-huit ans mais toujours aussi profindément inscrite dans le sol et dans les esprits. Jy ai vu la cicatrice dune guerre qui brûla la peau de la ville, sa chair et ses os parfois, et toujours visible jusque dans les éclats de balles, sur les photos anciennes où les bâtiments et les hommes qui allaient disparaître hurlent immobiles leur prochaine destruction. Jy ai senti le fantôme dune politique réduite au silence voilà plus de soixante ans mais qui minterpellait à chaque rue, en chaque vieillard : « Y a-t-il pris part, lui ? Et elle ? Leurs parents ? » Jy ai senti la présence de six millions de morts, lointaine entre dimmenses blocs de béton près de la porte de Brandebourg, mais aussi partout présente partout absents. Jy ai respiré un air de romantisme toujours vibrant des révolutions. Mais tout cela ne se voyait quen creux et du bout des doigts. Je nai pas traversé les cent villes dautrefois mais vécu un voyage dans le présent de Berlin, probablement le lieu et lépoque les plus ouverts de lEurope actuelle.
