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     JOJO DE FREQ MAKES SOME NOISE   
 par Jack LockerRoom


Il y a des jours comme ça où l’on aimerait bien ne pas être là, je veux dire ne pas vivre l’instant.

Ce moment.

Passer rapidement les prochains jours, les prochains mois en mode accéléré. Au risque de se jeter la tête la première dans le générique de fin.
Ou alors remonter en hyper speed dans le passé  – fast rewind, baby - pour s’arrêter quand c’était mieux, avant. [Ndlr : ouais, c’est ça, vieux c…]

 

Voilà où j’en étais en ce samedi après-midi, mal assis en terrasse, un troisième demi à vide et quatorze clops au compteur.
Ma carte d’électeur en boule dans la poche.

Malgré un printemps précoce qui avait effeuillé prématurément les jeunes citadines blanchâtres, une accumulation de pensées déplaisantes m’avaient plongé dans ce refus de l’instant t+1.
Tout d’abord, mes cellules avaient progressivement perdu leur élasticité naturelle, je m’en rendais compte quotidiennement, devant la glace, mais aussi sur des périodes plus longues, après chaque week-end passé à faire de la gym dans des salles obscures et non climatisées.

Ça, c’était pour le bilan intérieur.

Autour, ça n’allait pas mieux. Les couples d’amis estampillés « longue durée » se démembraient sous les divers chocs de la vie, privés d’air bag. La fête n’était plus cette grande bacchanale vibrante, elle avait pris ce côté grisâtre et monotone des banlieues industrielles autrefois florissantes. Le Pulp fermait ses portes…

Et la musique… Exsangue dans toutes ses extrémités, caverneuse dans ses grands ensembles, tatoués de motifs publicitaires.

Justice n’était décidément pas la justice, malgré le virage printanier des élections qui nous en promettait quantité en quatre mètres par trois.

Décidé à fuir, je me réfugiai à l’ombre de ma chambrette, un gros livre sur le Caravage en mains et un litre de café à portée de lèvres.

Et puis, vous savez ce que c’est, la ville reprend vite ses droits.

19h13, premier coup de portable, « non, je fais rien ce soir, je vais voir… »

20h31, « peut-être, je lis un bouquin sur le Caravage, t’as déjà vu L’Incrédulité de saint Thomas ? C’est d’un érotisme hardant… Rappelle plus tard… »

21h12, « à la Flèche d’Or ! Avec Heko et Cosmo, peut-être… »

22h12, « vous mangez là-bas, ok, je vous rejoins, je finis juste mon livre. Tu savais que Le Caravage menait une vie dissolue peuplée de jeunes garçons, de querelles au couteau et d’ivresses multiples ? S’il vivait de nos jours, il traînerait au Pulp, aurait ses entrées au Dépôt et au Folie’s, fréquenterait les saunas et Pigalle… »

23h01, « oui, j’arrive… vous avez déjà mangé, ça fait rien, gardez-moi une coupe de champ ! »

Et voilà, back in the street, métro et chasse au trésor à travers les ruelles de la porte de Bagnolet, pour trouver cette Flèche d’Or, petite gare transformée en lieu de nuit, où les trains faisaient autrefois le tour de Paris en un temps record…

Le lieu est gratuit, blindé.
J’arrive juste pour le live des Silvouplay, duo de trentenaires bien énergique avec machines, guitares et têtes très fatiguées. Ça plaît, les jeunes exultent aux sons référencés Daftpunk.

Encore eux. [Ndlr : C’est mieux que Guetta, non ?]

J’en profite pour m’hydrater au gin tonic, histoire de prendre le train en marche.
On enchaîne rapide, champagne et bulles qui font rigoler, plein d’amis sont là et les discussions à gorge déployée vont bon train. On entre et l’on sort dans la grande verrière pour stabiliser notre température à 38°2, un nouveau gin tonic me projette en avant, plus vite, plus vite…

Est-ce que vous pouvez imaginer le pouvoir de tant d’alcool sur un estomac vide ? Je veux dire, connaissez-vous le coefficient multiplicateur des effets ? Le ventre vide ?

Moi pas, apparemment.

En treize minutes montre en main, la Flèche d’Or se transforme en une fournaise tourbillonnante, une quantité illimitée de sueur perlant de mon front. À cet instant précis, on se rend compte qu’on est seul, loin de chez soi, très loin de cette cuvette rédemptrice qui pourrait vous accompagner une bonne partie de la nuit.

En mode « pilotage automatique », j’arrive à m’extraire de la foule, à sortir, à marcher comme un automate en fin de course, je baigne dans un bain de sueur froide.

Mon radar m’indique un renfoncement, je prends place…

Eyes wide shut.

Black out.

En cet instant précis, j’étais à la lisière de l’agitation de la grande ville et de ses lumières. Je m’éloignai peu à peu, baignant dans la fraîcheur, lâchant prise [ndlr : vas-y, lâche tout], m’enfonçant sans résistance dans cet obscur qu’avait si souvent peint le Caravage.

Une occasion rêvée pour partir de l’autre coté, dans cet étrange entre-deux ou la réalité pouvait être remodelée.

SWITCH !

 

De nouveau, l’image.

Ça va mieux, sauf que je baigne dans une flaque de liquide bordée d’écume. Un groupe de personnes s’arrête.

– Ça va ?
– Oui oui, enfin je crois…
– Tu sais pas où c’est, par hasard ?
– Quoi ?
– La rave…

La rave… Ça faisait longtemps que ce mot n’avait résonné dans mes oreilles. J’en ai d’autres, house nation, chill out, free party, « One nation under a groove », summer of love.

–  Euh, non.

Une voiture s’arrête à notre hauteur. Même question, même réponse.

– Montez, de toute façon, c’est dans le coin.

À bord du véhicule, l’électricité est palpable. Les regards brillent, les sourires aussi, il flotte un doux nuage d’interdit, tu viens d’où, tu fais quoi, ça fait longtemps que tu cherches…

À 30 km/h, on sillonne les rues désertes…

– Écoutez !

Oui, on entend maintenant, un léger « whoom… whoom », un cœur de troll qui bat au loin, le signal du rassemblement !

La voiture accélère, descend la rue à vive allure, les arbres apparaissent, des silhouettes colorées aussi, on approche…

Et là, au détour d’une grande bâtisse de brique, une large maison de maître décorée à l’italienne siège devant un grand parc vers où convergent des dizaines de noctambules.

La voiture posée dans le fossé, on rejoint les autres, tous les autres, alors que le beat est maintenant bien installé, jouant à saute-mouton avec des charleys vibrants.

Dans le parc, des colonnes de tissu et de grandes plaques de métal argenté forment un décor futuriste. En plein milieu, une chaise géante domine le dance-floor, avec à son sommet le DJ.
Original ! [Ndlr : Alice au pays des m…]

– Regarde, regarde, c’est JoJo qui mixe ! On arrive à temps !
– JoJo ?
– JoJo De Freq, de Londres ! Elle a lancé les soirées NagNagNag avec Jonny Slut et Fil Ok, les mecs d’Atomizer ! C’est pour elle que tu viens, non ?

Je réponds, mais personne n’entend. Le son est puissant et tout le monde danse déjà. Je veux dire, on vient d’arriver, et tout le monde est à fond ! Baignant dans un bouillon d’énergie positive, les gens dansent et se regardent, ils semblent tous se connaître, ce qui est faux car ils font la même chose avec moi.
Impossible de ne pas suivre le mouvement.

Mon cerveau ressort ce vieux programme archivé depuis belle lurette, je reboote rapide, j’ai le sourire aux lèvres. [Ndlr : PC ou Mac ?]
Je me rapproche des platines. Petite, cheveux argentés, colliers de perles multicolores au cou, justaucorps vert pomme, JoJo De Freq officie de main de maîtresse pour la grand-messe. [Ndlr : Amen !]

Un mec me prend par l’épaule et me regarde droit dans les yeux (« Salut, moi c’est Michel ! »), levant un doigt vers le ciel en rythme, je suis le mouvement, break, une basse élastique et utérine gagne en puissance, une voix s’élève :

« This is the rhythm of the night… The night… Oh yeah ! » [Ndlr : Là, franchement, c'est limite !]

J’aurais aimé que vous soyez là. Je veux dire vous [ndlr : pas question], tous, sentir de nouveau cette énergie et la qualité de l’espace, cette chaleur naturelle qui circule entre les danseurs, au rythme d’un cœur gonflé de plusieurs kilowatts…
Vous vous rappelez, cette sensation de participer à quelque chose de nouveau, qui est devant nous, cette foi aveugle en la technologie, en notre génération, cette nouvelle tribu, tout est simple et à portée de main, rien ne sera jamais plus comme avant… [Ndlr : Oh, happy day ! happyyyyyy day !]

Une fille aux cheveux courts et en treillis me passe sa bouteille d’eau, je lui souris, elle me répond par un clin d’œil, on danse maintenant l’un contre l’autre. La musique semble nous toucher, je n’ai rien pris et pourtant je suis bouillant, des voix aériennes répètent sans cesse : «  Do you want to ride ? »

– Viens !

Céline (la fille) m’emmène alors à part, devant la grande maison italienne. Elle sort une clef et nous entrons discrètement dans un grand hall de marbre. [Ndlr : Ça devient enfin intéressant…]
Sur les murs, de grandes peintures vibrent. Des plantes géantes jouent avec les ombres des appliques en cuivre posées sur les murs.

C’est magnifique… [Ndlr : ?]
Le salon est encore plus grand, et encore plus beau, peuplé d’éphèbes en plâtre et de grands canapés en cuir sombre.
Là est allongé de manière désinvolte un jeune homme.

C’est Michel.

Céline retire son t-shirt et me pousse en avant.

[Ndlr : Nous sommes navrés, mais cette partie du texte comportant des scènes pour le moins explicites et incohérentes – Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage, n’a jamais fait de rave et ne possède en aucune façon une grande maison en banlieue parisienne – nous avons décidé d’un commun accord de la retirer. L’auteur a tout de même tenu à la publication de la conclusion que vous trouverez ci-dessous.]

 

 

 

Paris, lundi après-midi.

Peu importe si tout cela est vrai. Le Caravage est bel est bien mort – poinçonné par un ennemi revanchard ou écrasé de fièvre sur une plage de Porto Ercole – et la house nation avec.
Mais JoJo De Freq est vivante, elle. Elle porte toujours en elle cette musique toute possédée d’espoir fou, de cette génération qui devait changer le monde. [Ndlr : bis repetita !]

Vous la croiserez peut-être au Panorama Bar de Berlin, accompagnée de Miss Kittin et Ellen Allien pour un set marathon de huit heures, ou près de Saint Martins College of Art aux soirées NagNagNag, peuplées d’une foule DIY fashion hystérique.

Vous l’entendrez peut-être ailleurs, à travers son label Mythic Records et son track « Saturn returns » aux sonorités ravy. Car oui, la rave revient, la new-rave comme disent les journalistes anglo-saxons, mais elle n’est pas exclusivement dévouée aux fans de Happy Mondays et Madchester.

Ghost in the machine.

La musique de JoJo est actuelle, la production est très anglaise, puissante et baroque. Pour tous ceux qui n'ont pas connu cette époque, c'est un track electro house de plus.
Pour les autres, c'est bien plus. Car la musique de JoJo est hantée par cet esprit des raves nineties. Derrière chaque basse, à l'ombre des breaks puissants et des samples vocaux se cachent des fantômes lumineux, tissés de vos souvenirs enfouis par 15 ans de dérive overground.

Make some noise

Loin des derniers courants magnétiques qui attirent les artistes en quête de gloire/sexe facile/chèque xxx.xxx €, cette musique perdure dans l'ombre, déconnectée du présent. Et elle perdurera tant que cette génération aujourd'hui trentenaire sera en vie, nourrissant ses espoirs chaque vibration, chaque explosion d'énergie sur le dance-floor.
Cette marche fordée à travers le désert ressemble à s'y méprendre à un cortège funèbre [ndlr : Arrête, tu vas nous faire chialer.], mais un cortège qui fait encore du bruit !

Saturn returns

JoJo ne fait pas partie de cette génération, et pourtant elle est là, avec nous, marchant dans ce désert aride, enveloppée d'une tunique pourpre, ses cheveux argentées jouant avec nos pupilles. C'est elle, la grande prêtresse cachée dans la foule, la porteuse du flambeau fluo qui nous guide sans porte-voix dans le désert de Saturne.

Comptez-vous, regardez les autres prendre de la distance, s'éloigner et disparaitre. Comptez-vous, aidez ceux qui peinent sur cette longue route, car bientôt il n'en restera plus qu'un. [Ndlr : C'est limite biblique, ton truc. On s'arrête là.]


JoJo De Freq : le site officiel
JoJo De Freq sur mySpace

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