Il y a des jours comme ça où lon aimerait bien ne pas être là, je veux dire ne pas vivre linstant.
Ce moment.
Passer rapidement les prochains jours, les prochains mois en mode accéléré.
Au risque de se jeter la tête la première dans le générique
de fin.
Ou alors remonter en hyper speed dans le passé
fast rewind, baby - pour sarrêter quand cétait
mieux, avant. [Ndlr : ouais, cest ça, vieux c
]
Voilà où jen étais en ce samedi après-midi,
mal assis en terrasse, un troisième demi à vide et quatorze clops
au compteur.
Ma carte délecteur en boule dans la poche.
Malgré un printemps précoce qui avait effeuillé prématurément
les jeunes citadines blanchâtres, une accumulation de pensées déplaisantes
mavaient plongé dans ce refus de linstant t+1.
Tout dabord, mes cellules avaient progressivement perdu leur élasticité
naturelle, je men rendais compte quotidiennement, devant la glace, mais
aussi sur des périodes plus longues, après chaque week-end passé
à faire de la gym dans des salles obscures et non climatisées.
Ça, cétait pour le bilan intérieur.
Autour, ça nallait pas mieux. Les couples damis estampillés « longue durée » se démembraient sous les divers chocs de la vie, privés dair bag. La fête nétait plus cette grande bacchanale vibrante, elle avait pris ce côté grisâtre et monotone des banlieues industrielles autrefois florissantes. Le Pulp fermait ses portes
Et la musique Exsangue dans toutes ses extrémités, caverneuse dans ses grands ensembles, tatoués de motifs publicitaires.
Justice nétait décidément pas la justice, malgré le virage printanier des élections qui nous en promettait quantité en quatre mètres par trois.
Décidé à fuir, je me réfugiai à lombre de ma chambrette, un gros livre sur le Caravage en mains et un litre de café à portée de lèvres.
Et puis, vous savez ce que cest, la ville reprend vite ses droits.
19h13, premier coup de portable, « non, je fais rien ce soir, je vais voir »
20h31, « peut-être, je lis un bouquin sur le Caravage, tas déjà vu LIncrédulité de saint Thomas ? Cest dun érotisme hardant Rappelle plus tard »
21h12, « à la Flèche dOr ! Avec Heko et Cosmo, peut-être »
22h12, « vous mangez là-bas, ok, je vous rejoins, je finis juste mon livre. Tu savais que Le Caravage menait une vie dissolue peuplée de jeunes garçons, de querelles au couteau et divresses multiples ? Sil vivait de nos jours, il traînerait au Pulp, aurait ses entrées au Dépôt et au Folies, fréquenterait les saunas et Pigalle »
23h01, « oui, jarrive vous avez déjà mangé, ça fait rien, gardez-moi une coupe de champ ! »
Et voilà, back in the street, métro et chasse au trésor à travers les ruelles de la porte de Bagnolet, pour trouver cette Flèche dOr, petite gare transformée en lieu de nuit, où les trains faisaient autrefois le tour de Paris en un temps record
Le lieu est gratuit, blindé.
Jarrive juste pour le live des Silvouplay, duo de trentenaires
bien énergique avec machines, guitares et têtes très fatiguées.
Ça plaît, les jeunes exultent aux sons référencés
Daftpunk.
Encore eux. [Ndlr : Cest mieux que Guetta, non ?]
Jen profite pour mhydrater au gin tonic, histoire de prendre le
train en marche.
On enchaîne rapide, champagne et bulles qui font rigoler, plein damis
sont là et les discussions à gorge déployée vont
bon train. On entre et lon sort dans la grande verrière pour stabiliser
notre température à 38°2, un nouveau gin tonic me projette
en avant, plus vite, plus vite
Est-ce que vous pouvez imaginer le pouvoir de tant dalcool sur un estomac vide ? Je veux dire, connaissez-vous le coefficient multiplicateur des effets ? Le ventre vide ?
Moi pas, apparemment.
En treize minutes montre en main, la Flèche dOr se transforme en une fournaise tourbillonnante, une quantité illimitée de sueur perlant de mon front. À cet instant précis, on se rend compte quon est seul, loin de chez soi, très loin de cette cuvette rédemptrice qui pourrait vous accompagner une bonne partie de la nuit.
En mode « pilotage automatique », jarrive à mextraire de la foule, à sortir, à marcher comme un automate en fin de course, je baigne dans un bain de sueur froide.
Mon radar mindique un renfoncement, je prends place
Eyes wide shut.
Black out.
En cet instant précis, jétais à la lisière de lagitation de la grande ville et de ses lumières. Je méloignai peu à peu, baignant dans la fraîcheur, lâchant prise [ndlr : vas-y, lâche tout], menfonçant sans résistance dans cet obscur quavait si souvent peint le Caravage.
Une occasion rêvée pour partir de lautre coté, dans cet étrange entre-deux ou la réalité pouvait être remodelée.
SWITCH !
De nouveau, limage.
Ça va mieux, sauf que je baigne dans une flaque de liquide bordée décume. Un groupe de personnes sarrête.
Ça va ?
Oui oui, enfin je crois
Tu sais pas où cest, par hasard ?
Quoi ?
La rave
La rave Ça faisait longtemps que ce mot navait résonné dans mes oreilles. Jen ai dautres, house nation, chill out, free party, « One nation under a groove », summer of love.
Euh, non.
Une voiture sarrête à notre hauteur. Même question, même réponse.
Montez, de toute façon, cest dans le coin.
À bord du véhicule, lélectricité est palpable. Les regards brillent, les sourires aussi, il flotte un doux nuage dinterdit, tu viens doù, tu fais quoi, ça fait longtemps que tu cherches
À 30 km/h, on sillonne les rues désertes
Écoutez !
Oui, on entend maintenant, un léger « whoom whoom », un cur de troll qui bat au loin, le signal du rassemblement !
La voiture accélère, descend la rue à vive allure, les arbres apparaissent, des silhouettes colorées aussi, on approche
Et là, au détour dune grande bâtisse de brique, une large maison de maître décorée à litalienne siège devant un grand parc vers où convergent des dizaines de noctambules.
La voiture posée dans le fossé, on rejoint les autres, tous les autres, alors que le beat est maintenant bien installé, jouant à saute-mouton avec des charleys vibrants.
Dans le parc, des colonnes de tissu et de grandes plaques de métal argenté
forment un décor futuriste. En plein milieu, une chaise géante
domine le dance-floor, avec à son sommet le DJ.
Original ! [Ndlr : Alice au pays des m
]
Regarde, regarde, cest JoJo qui mixe ! On arrive à
temps !
JoJo ?
JoJo De Freq, de Londres ! Elle a lancé les soirées
NagNagNag avec Jonny Slut et Fil Ok, les mecs dAtomizer ! Cest pour
elle que tu viens, non ?
Je réponds, mais personne nentend. Le son est puissant et tout
le monde danse déjà. Je veux dire, on vient darriver, et
tout le monde est à fond ! Baignant dans un bouillon dénergie
positive, les gens dansent et se regardent, ils semblent tous se connaître,
ce qui est faux car ils font la même chose avec moi.
Impossible de ne pas suivre le mouvement.
Mon cerveau ressort ce vieux programme archivé depuis belle lurette,
je reboote rapide, jai le sourire aux lèvres. [Ndlr : PC ou Mac
?]
Je me rapproche des platines. Petite, cheveux argentés, colliers de perles
multicolores au cou, justaucorps vert pomme, JoJo De Freq officie de main de
maîtresse pour la grand-messe. [Ndlr : Amen !]
Un mec me prend par lépaule et me regarde droit dans les yeux (« Salut, moi cest Michel ! »), levant un doigt vers le ciel en rythme, je suis le mouvement, break, une basse élastique et utérine gagne en puissance, une voix sélève :
« This is the rhythm of the night The night Oh yeah ! » [Ndlr : Là, franchement, c'est limite !]
Jaurais aimé que vous soyez là. Je veux dire vous [ndlr
: pas question], tous, sentir de nouveau cette énergie et la qualité
de lespace, cette chaleur naturelle qui circule entre les danseurs, au
rythme dun cur gonflé de plusieurs kilowatts
Vous vous rappelez, cette sensation de participer à quelque chose de
nouveau, qui est devant nous, cette foi aveugle en la technologie, en notre
génération, cette nouvelle tribu, tout est simple et à
portée de main, rien ne sera jamais plus comme avant
[Ndlr : Oh,
happy day ! happyyyyyy day !]
Une fille aux cheveux courts et en treillis me passe sa bouteille deau,
je lui souris, elle me répond par un clin dil, on danse maintenant
lun contre lautre. La musique semble nous toucher, je nai
rien pris et pourtant je suis bouillant, des voix aériennes répètent
sans cesse : « Do you want to ride ? »
Viens !
Céline (la fille) memmène alors à part, devant la
grande maison italienne. Elle sort une clef et nous entrons discrètement
dans un grand hall de marbre. [Ndlr : Ça devient enfin intéressant
]
Sur les murs, de grandes peintures vibrent. Des plantes géantes jouent
avec les ombres des appliques en cuivre posées sur les murs.
Cest magnifique
[Ndlr : ?]
Le salon est encore plus grand, et encore plus beau, peuplé déphèbes
en plâtre et de grands canapés en cuir sombre.
Là est allongé de manière désinvolte un jeune homme.
Cest Michel.
Céline retire son t-shirt et me pousse en avant.
[Ndlr : Nous sommes navrés, mais cette partie du texte comportant des scènes pour le moins explicites et incohérentes Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit le Caravage, na jamais fait de rave et ne possède en aucune façon une grande maison en banlieue parisienne nous avons décidé dun commun accord de la retirer. Lauteur a tout de même tenu à la publication de la conclusion que vous trouverez ci-dessous.]
Paris, lundi après-midi.
Peu importe si tout cela est vrai. Le Caravage est bel est bien mort
poinçonné par un ennemi revanchard ou écrasé de
fièvre sur une plage de Porto Ercole et la house nation
avec.
Mais JoJo De Freq est vivante, elle. Elle porte toujours en elle cette musique
toute possédée despoir fou, de cette génération
qui devait changer le monde. [Ndlr : bis repetita !]
Vous la croiserez peut-être au Panorama Bar de Berlin, accompagnée
de Miss Kittin et Ellen Allien pour un set marathon de huit heures, ou
près de Saint Martins College of Art aux soirées NagNagNag, peuplées
dune foule DIY fashion hystérique.
Vous lentendrez peut-être ailleurs, à travers son label
Mythic Records et son track « Saturn returns »
aux sonorités ravy. Car oui, la rave revient, la new-rave
comme disent les journalistes anglo-saxons, mais elle nest pas exclusivement
dévouée aux fans de Happy Mondays et Madchester.
La musique de JoJo est actuelle, la production est très anglaise, puissante
et baroque. Pour tous ceux qui n'ont pas connu cette époque, c'est un
track electro house de plus.
Pour les autres, c'est bien plus. Car la musique de JoJo est hantée par
cet esprit des raves nineties. Derrière chaque basse, à
l'ombre des breaks puissants et des samples vocaux se cachent des fantômes
lumineux, tissés de vos souvenirs enfouis par 15 ans de dérive
overground.
Make some noise
Loin des derniers courants magnétiques qui attirent les artistes en
quête de gloire/sexe facile/chèque xxx.xxx €, cette musique
perdure dans l'ombre, déconnectée du présent. Et elle perdurera
tant que cette génération aujourd'hui trentenaire sera en vie,
nourrissant ses espoirs chaque vibration, chaque explosion d'énergie
sur le dance-floor.
Cette marche fordée à travers le désert ressemble à
s'y méprendre à un cortège funèbre [ndlr : Arrête,
tu vas nous faire chialer.], mais un cortège qui fait encore du bruit !
Saturn returns
JoJo ne fait pas partie de cette génération, et pourtant elle
est là, avec nous, marchant dans ce désert aride, enveloppée
d'une tunique pourpre, ses cheveux argentées jouant avec nos pupilles.
C'est elle, la grande prêtresse cachée dans la foule, la porteuse
du flambeau fluo qui nous guide sans porte-voix dans le désert de Saturne.
Comptez-vous, regardez les autres prendre de la distance, s'éloigner
et disparaitre. Comptez-vous, aidez ceux qui peinent sur cette longue route,
car bientôt il n'en restera plus qu'un. [Ndlr : C'est limite biblique,
ton truc. On s'arrête là.]
JoJo De Freq : le site
officiel
JoJo De Freq sur
mySpace
