BIG BEAT BLUES
par John Modern
Il était 7 heures. Nous sortions du club, le visage en sueur, les traits tirés mais heureux. L’esprit vidé, mais tellement apaisé. Depuis quelques jours, nous étions en 1997. Nous tombions dans les bras les uns des autres. Le jour ne parvenait pas à percer. Il faisait noir et pourtant le ciel avait pris une couleur blanchâtre. Indifférents au froid qui nous piquait la peau et nous faisait pleurer, nous parlions et riions, réunis autour de la voiture. François était là, ses yeux brillaient et un large sourire traversait son visage. Depuis l’autoradio bas de gamme s’échappait le son de ces années-là. Un son débridé et bordélique. Un son jouissif et hédoniste. Encore une fois, tout nous était venu de l’autre côté de la Manche.
In dust we trust.
Ed Simons et Tom Rowlands s’étaient rencontrés à la fin des années 1980 à Manchester durant leurs études. À cette époque, la ville avait été rebaptisée Madchester. Un vent de folie acide venu d'Ibiza avait balayé la ville du nord de l’Angleterre et emporté la jeunesse durant un « été de l’amour » pour la laisser les bras en croix, en extase, un smiley jaune à la place du visage. Emportés par ce contexte euphorique et toxique, Ed et Tom décidèrent de se lancer dans la bataille sous le nom de Dust Brothers. Émigrés à Londres, c’est au Heavenly Sunday Social Club qu’ils mirent au point un cocktail survitaminé qui faisait exploser les codes en vigueur. Le Social était un club du dimanche installé dans l’arrière-salle de l’Albany pub. Les « frangins » n’hésitaient pas à mixer ensemble morceaux hip-hop, rock et techno et à faire fusionner beat dance et pop électronique. Dans ce haut lieu de l’hédonisme des années 1990 qu’était le Heavenly Social, Ed et Tom allaient croiser la route d’autres frères furieux comme les Gallagher (Oasis), mais aussi celle de Bobby Gillepsie (Primal Scream) et de Tim Burgess (The Charlatans) qu’ils embarqueraient plus tard dans leurs délires de crossover. Devant le succès croissant de la formule, le modeste club devait rapidement fermer ses portes.
Quelques maxis plus tard, les frères devenus chimiques, sortaient leur premier album. Construit à coups de samples et de groove techno, de beats hip-hop et de boucles acides, Exit Planet Dust se baladait entre explosion psychédélique et purs moments d’émotion extatique. L’album traçait les grandes lignes de ce nouveau son que l’on commençait à nommer big beat. Un son décomplexé, foutraque et drogué.
Sur le parking du club, la bouteille d’eau passait de main en main. Les regards complices se croisaient et se souriaient. Malgré la buée qui s’échappait de nos bouches nous n’avions pas froid. Nous nous tenions là, heureux d’être ensemble, de partager cet instant suspendu. François adorait la musique électronique, la nuit et la fête Il passait de voiture en voiture. De chacune d’entre elles, s'échappait la même musique hybride et puissante.
Norman Cook se faisait appeler Fatboy Slim. Norman adorait les Chemical Brothers. Il adorait leur son lourd et acide qui faisait bondir les clubbers, alors il importa les idées du Social jusqu’à Brighton. Après avoir joué de la guitare basse dans un groupe de pop, il s’était lui aussi mis à faire le DJ. Il possédait une collection impressionnante de disques qu’il entreposait dans sa house of love. Cette « maison de l’amour » n’était autre que son grenier qu’il avait aménagé en studio. Il s’y enfermait pendant des jours pour mettre en place ses sets, annotant minutieusement tous ses vinyles. C’est là aussi qu’il composa son premier album, Better living through chemistry. Norman avait aussi monté son propre club, la Big Beat Boutique, un truc de potes pour secouer cette house uniformisée qui avait envahi le royaume. L’idée était de mélanger tous les sons dès lors que le beat était énorme. Un truc sauvage et fun à la fois. Un panneau au-dessus des platines annonçait la couleur : « No boring house-music tonight ».
Tous les week-ends, les jeunes Anglais se pressaient donc à la Boutique pour gober des extas et s’abreuver de cette nouvelle dance music. Les yeux s’écarquillaient, le souffle se faisait court et les gestes devenaient attentionnés. Norman disait que l’ecstasy avait pratiquement éradiqué le hooliganisme en Angleterre. Les filles pouvaient de nouveau s’éclater, se lâcher. Les mecs avaient cessé d’être de gros lourds bourrés et agressifs. La drogue avait permis ça.
Une lumière pâle faisait peu à peu son apparition, révélant nos yeux cernés. Nous étions assis sur le capot de la voiture à regarder les tous premiers flocons tomber paisiblement. Cette vision nous rendait plus joyeux encore. Nous nous serrions et nous embrassions chaleureusement. Pourtant certains ressentaient maintenant les effets de la fatigue et le groupe se dispersa dans la bonne humeur.
François, lui, ne bâillait jamais. Il s’était assis à mes côtés alors que je démarrais la voiture. Comme un break, le beat s’était interrompu avant de repartir.
Déjà les Chemical Brothers et Fatboy Slim devenaient des artistes adulés et recherchés pour leurs remixes imparables et leurs sets furieux. Déjà ils travaillaient à la composition de leurs futurs albums qui marqueraient les années 1990 et répandraient le son big beat à travers le monde. Déjà des groupes se créaient pour reprendre la recette. Il y avait Junkie XL, Lo Fidelity Allstars ou encore Bentley Rhythm Ace.
Nous sentions l’euphorie nous abandonner lentement. Pour repousser l’échéance, François montait un peu le son. La voiture empruntait les rues désertes avant de longer les quais. Comme chaque hiver, les mouettes avaient remonté le fleuve jusqu’ici. Elles tournaient dans le ciel blanc. Je me garai devant un vieil immeuble de négrier. Le sourire de François était tiré mais je savais qu’il ne s’endormirait pas avant ce soir. Sans se retourner, il levait son bras au ciel, comme il l’avait fait toute la nuit. Puis il disparut derrière la grande porte cochère. 1997 commençait à peine et nous étions stone et heureux.
Dust to dust.
© uneNuitSousInfluence.org - 2012
