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     EUH, EXCUSE-MOI, MAIS TU TE LA PèTERAIS PAS UN PEU, Là ?   
 par Louise Von


« M. Lapin ? M. Laaapiinn !? »
Pour toute réponse, je n’ai droit qu’à un tsunami sonore composé en vrac de : klaxons, « Ta mère la pute », marteau-piqueur, scooter trafiqué, « Contrôle des billets, s’il vous plaît », « Le mystère Cécilia », « blabla… vous rapellons qu’il est interdit de fumer blabla… Trop bien, les Vélib’ blabla… » – j’en passe.
Ah, bah oui, je suis rentrée à Paris. Fini Berlin. Fêtes, plages, bars, clubs, lapins, terminé, hop. J’ai un peu mal à la tête et l’impression tenace que ces flashs délirants qui s’impriment dans mon cerveau ne sont que les restes d’un rêve. De ceux qui ne vous donnent pas envie de vous réveiller. Mais non, je n’ai pas rêvé ! J’ai bien vu, bien vécu tous ces derniers mois, ces soirées mémorables.
Vous croyez sans doute me voir venir mais détrompez-vous, mon intention n’est pas de salir le nid1.
Pendant un temps, je trouvais que Berlin était extraordinaire au sens propre du terme, et Paris trop naze. Je me suis ravisée et considère à présent que Berlin est juste doué de bon sens quand Paris a perdu le sien. Car enfin, avoir le choix et la qualité, ne pas se ruiner et se sentir en sécurité, trouver facilement de quoi se sustanter et s’intoxiquer, traîner jusqu’à pas d’heure si l’on veut… tout cela devrait juste être normal pour nous, car il s’agit bien de bon sens, non ? Or, non seulement ce n’est pas le cas mais en plus (et non, cela ne me fait pas plaisir car je dois m’inclure dans cette vérité) Paris se la pète à mort. Et Berlin fait profil bas. Où s’amuse t-on le plus ?
Paris boit l’apéro dans les bars, fait la fête chez des potes parce que c’est rare qu’une soirée lui donne envie de claquer cent euros sans le taxi, mais pas trop tard de toutes façons parce que les flics le mettront… dans le taxi. Berlin prend l’apéro dans le métro, dîne dans les bars et fait la fête dans les clubs et va s’envoyer en l’air chez des potes, à moins que ce ne soit tout l’inverse mais de toutes façons, il y aura toujours un flic pour lui indiquer où se trouve le club le plus proche. Il y a surtout plein de gens pour lui proposer plein de choses et ça, c’est parce que faire la fête est son mode de vie et non pas l’exutoire de Paris. Et donc c’est logique, les nuits sont semées de surprises alors que Paris est hyper prévisible.
Outre le fait que s’éclater en party est nécessaire à notre équilibre mental et physique (si !), le bon clubbing est un élément essentiel au développement de la musique électronique, qui, je vous le rappelle, plafonne à 1,9% de parts de marché2. Il y a dans ce domaine deux types de consommateurs : les connaisseurs, qui mixent souvent eux-même, en tous cas lisent la presse spécialisée et se tiennent au courant des événements et nouvelles sorties. Ceux-là représentent la majorité des ventes. Et il y a les occasionnels, dont je fais d’ailleurs partie, pour qui le premier facteur de consommation est le clubbing. Et c’est là qu’il n’y a vraiment, mais vraiment pas de quoi s’enorgueillir. Certes, Paris reste l’une des destinations favorites des deejays étrangers, mais la plupart d’entre eux jouissent déjà d’une importante reconnaissance internationale. Au niveau en dessous, la scène étrangère n’est pas si vaste. Pourquoi ? Il est vrai que nous ne partageons pas le même champ des possibles que Berlin. Outre le fait qu’on a beaucoup moins de clubs, ils sont tellement chers que maintenant, on les braque ! C’est dire…
On peut toujours dire que « oui, mais à Berlin c’est plus facile, c’est pas cher et il y a de l’espace. » Oui d’accord, et donc ? C’est comme ça, c’est lié à leur histoire. Doit-on espérer une troisième guerre mondiale pour que cela change chez nous ? Sans même entrer dans cet absurde raisonnement, on peut nuancer ce propos : c’est moins cher certes, mais les salaires aussi sont moins élevés, du moins pour ceux qui en ont un parce qu’il y a tout de même 14% de chômage. De plus contrairement à notre mauvaise manie de balancer à tout va des subventions qui sont par ailleurs très mal utilisées, les Berlinois, eux, n’en ont quasiment pas. Où se passe-t-il le plus de choses ? On ne peut pas dire non plus que nous n’avons pas d’espace, simplement nous préferons le conserver des fois que, oh ! mon Dieu, des trucs incontrôlables s’y passent. Certes, c’est peut-être un peu plus facile là-bas mais je ne pense pas que cela justifie un tel écart de comportement.
Je crois que c’est aussi une question de mentalités.
Berlin n’est pas, contrairement à Paris, confortablement vautré sur son trône de capitale, promenant un regard condescendant sur sa province qu’il considère comme étant (et fait en sorte qu’elle soit) ce fameux « désert culturel ». Il ne l’est pas parce que ce statut lui a été accordé sur un vote très, très serré et que cela ne lui donne pas pour autant de supériorité particulière. Les autres villes d’Allemagne n’en sont pas dépendantes, surtout pas financièrement, c’est même le contraire. De fait, il se passe plein de choses partout.
Paris se la pète donc, depuis trois siècles au moins, à l’époque où il était effectivement un foyer de culture, du moins dans une perpective occidentale. Mais sauf erreur de ma part, nous ne sommes plus au XVIIIe siècle et Versailles est devenu un musée – quoique, méfions-nous, il pût reprendre son ancienne fonction. Pourtant cela n’empêche pas nos politiques, quelle que soit leur orientation, de toujours parler de la culture à travers le filtre nostalgique des Lumières. Cela conduit à vénérer et à préserver ce patrimoine avec une obstination qui confine parfois à l’absurde, comme si jamais plus rien de bon ni de beau ne pouvait arriver.
Paris se prend pour la France. C’est Paris qui décide et il n’y a qu’à observer la répartition du budget de la culture (2,9 milliards d’euros sur tout le territoire, quand même) pour voir quelle en est sa conception :
— 33% au patrimoine (sacraliser encore et encore ces bons vieux souvenirs) ;
— 32% à la création (mais où ?) ;
— 30% pour la « transmission des savoirs et démocratisation de la culture » (musées, musées…) ;
— 5% pour la « recherche culturelle, scientifique et technique » (l’innovation, quoi…).
Paris cherche toujours à briller à coup de mégaprojets fort couteux et dont on ne sait jamais très bien à quoi ils vont servir. « Ensemble pluridisciplinaire, lieu d’échanges et de partages, espace dédié à la transmission des savoirs… » – un peu flou au vu des sommes employées. Paris se la pète et pour lui, l’art et la culture sont des trucs sérieux, ouh ! là, très sérieux. Exemple, le théâtre de la Gaîté Lyrique qui va se transformer d’ici 2010 en « Espace de création et de diffusion entièrement voué aux musiques actuelles et aux arts numériques » pour la somme de 71,56 millions d’euros. Bon très bien, il serait temps puisque presque toutes les grandes villes de France ont leur SMAC3. Pierre Bongiovanni, chargé à l’époque de la mission de préfiguration nous indique comment il compte s’y prendre : « essayer de faire circuler l’énergie du lieu avec le moins d’arrogance et le plus de naturel possible. »4 Bien, je lui souhaite de réussir mais rien que de souligner ce point, c’est déjà mal parti. Alors que l’ouverture a été reportée fin 2008, on n’en connaît toujours pas l’équipe ni la programmation. J’ajoute que le lieu devrait coûter à la mairie (donc à nous) entre 5 et 7 millions d’euros par an. Inutile de préciser que le clubbing n’y aura pas sa place. Je me demande pourquoi, car si la peinture est faite pour être regardée, la musique l’est pour bouger.
En Allemagne, les musiques actuelles et le clubbing forment un tout. Ceux qui étaient aux Transmediales en janvier dernier ont pu s’en rendre compte. Alors si on doit se la péter, qu’on aille au moins au bout du raisonnement : construisons des « espaces de clubbing pluridisciplinaires autour de rencontres et de partages dédiés à la transmission du savoir de comment s’amuser. » Par exemple.
C’est là une autre différence de mentalités : pour les Allemands, l’electro n’est pas synonyme de rassemblement de jeunes lubriques et déjantés, drogués jusqu’à l’os, qui ne respectent rien blabla… Au pire, ils s’en foutent. En même temps, personne ne vient pulvériser le champ de l’agriculteur allemand puisqu’il y a des sites prévus pour les raves et autres festivals. Alors je comprends la défiance de l’agriculteur français, parce que je ne pense pas que son champ soit la seule possibilité, c’est juste la plus simple pour certains.
Alors oui, c’est vrai qu’à Paris il y a tout ce que vous pouvez souhaiter en matière d’art et de culture, du plus vénérable au plus high tech, Paris so hype, si glamour bla bla, hou j’ai la tête qui tourne, il n’empêche qu’on s’emmerde avec un art de plus en plus officiel parce que hyper subventionné, on n’a plus le droit de rien faire parce que ça fait trop de bruit, parce qu’on ne peut pas toucher une pierre de taille sans provoquer un tollé, parce qu’il faut cesser les rassemblements, etc. Pendant ce temps-là en province, ils ont bien compris que cette histoire de démocratisation de la culture ne leur rapporterait pas plus d’argent pour développer leurs projets ; du coup, ils se démerdent sans nous et beaucoup mieux.
Camarades, réagissons. Comme nos homologues berlinois, investissons-nous dans des projets avec un maximum de gens pour en faire profiter un maximum d’autres. Ceux qui s’activent déjà galèrent, car ils sont bien seuls. Si tout est une histoire de marché et qu’il n’y a pas d’alternative, alors oui tout devient de plus en plus cher et invariablement, la qualité ne tarde pas à baisser. Car Paris, en plus de se la péter, est aussi une grosse feignasse qui se demande pourquoi il se ferait chier alors qu’il y aura toujours des cons pour payer – ben oui, il parle comme ça, en plus !
J’ai rencontré quelques personnes qui se débrouillent pour faire leur petit truc qui grandit et disparaît aussi vite mais qu’importe, sans vraiment de moyens mais avec beaucoup de gens motivés et qui, par là même, soutiennent l’offre et la demande. Exemples :
— Poopsy Club. Une personne (Noisy Pig, Italien installé à Berlin en 2004) qui s’est vite transformé en collectif (avec Double Agent et a.ona), organise très régulièrement des soirées esthétiquement queer et musicalement electroclash, ayant déjà accueilli, entre autres, Kap Bambino, Boy From Brazil, Bretzel (Stereo Total), My Robot Friend, Phon.o et bien d’autres. Elles ont toujours lieu au West Germany à Kreuzberg, qui au vu des faux plafonds en polystyrène et aux pièces carrelées a dû être un cabinet médical. Oubliez la clim et les basses moelleuses, mais vu le prix et l’ambiance, franchement, c’est facile. Les flics débarquent quand même de temps en temps, c’est toujours incertain mais ça fait un an que ça dure et ils se sont déjà payé le luxe d’un festival en avril qui a fait un carton.
— Beat Provider est une agence de booking installée à Berlin, qui travaillait avant tout avec des artistes français, mais l’équipe s’internationalise – Eats Tapes (San Francisco), Jason Forrest (New York City), Magnum 38 (Berlin), Safety Scissors (San Francisco)… Ils organisent aussi leurs propres soirées Beat’em all, itinérantes et généralement en co-production : au Zentrale Randlague par exemple, un appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble, géré lui aussi par un collectif et dont la programmation est l’hétéroclisme même. La dernière, pour leur anniversaire, a eu lieu dans un bar à Kreuzberg qui a priori semblait être juste un bar, jusqu’a ce que vous descendiez dans ce qui devait être une cave transformée en sauna. Ah ! non, pardon, un dance-floor. Descendre l’escalier ou mettre les doigts dans une prise, même effet.
— Enfin, Klangsucht, collectif multifonctionnel d’une quinzaine d’artistes/producteurs venus de Berlin, de Turin et de Paris (les Clones en fait). Ils se définissent comme « people that have no fear to loose ». Dorian, l’un d’entre eux, s’est fait connaître par les excellentes soirées Wir sind Park, qui, les fins linguistes que vous êtes l’aurez compris, se déroulent dans les parcs.
Évidemment, en tant que Parisienne, j’avoue manquer d’objectivité, car le simple fait de faire la fête en extérieur me ravit. Mais j’ai quand même noté que la dernière avait lieu dans une maison de cinq étages et terrasse sur l’île du Treptower Park. C’est le même principe que les clubs industriels avec un style différent à chaque étage, sauf que là c’est bien partout.
Bref, parmi les nombreuses personnes que j’ai rencontrées, un fait m’a frappé : peu d’entre eux sont allemands. Ils viennent d’un peu partout mais surtout, bien sûr, d’Europe, ce qui signifie peut-être que ce n’est pas la merde seulement chez nous. Mais le problème, c’est qu’en allant tous là-bas, non seulement cela ne change rien à notre situation, mais surtout, Berlin n’est pas une extra-ville imperméable. Il est juste plus jeune, et donc en plein dans un processus de gentryfication qui pour nous arrive à sa fin et que nous ne faisons qu’accentuer en y allant. Parmi les Français que j’y ai rencontrés, beaucoup m’ont dit que Berlin perdait de plus en plus de son charme et qu’il leur faudra sans doute aller de plus en plus à l’Est, là où tout reste encore à faire. À faire ou à pourrir ? Et après ? Il vaudrait sans doute mieux agir tout de suite avant que ce joli trône doré en carton-pâte ne s’écroule sur lui-même.
Sur ce, je m’en vais prendre de l’air et des idées en province.


1. Équivalent allemand de l’expression « cracher dans la soupe ».
2. Source : www.disqueenfrance.com, chiffres 2006.
3. Scène de Musique Actuelle.
4. Interview du 16 juin 2003 sur www.transfert.net.


Pages MySpace de Beat Providers, Poopsy Club et Klangsucht.
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