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     LE SANG, LE SANG, LE SANG   
 par Coddo del Porta


La Mécanique ondulatoire est un ventre noir. Couleur de signalement du rock’n’roll avec le rouge comme le sang d’une plaie qui s’ouvre. C’est dans le corps que ça se passe, c’est par le corps que passe le rock’n’roll. Ça manque d’air dans ce minuscule boyau qui s’emplit de noir, s’emplit de rouge, s’emplit de corps avant l’arrivée du son. Retiens ton souffle, tu vas bientôt te faire digérer dans un intestin. Tu as chaud ? Air poisseux ? Tu te trompes, rien dans la salle n’est poisseux que la musique que l’on attend. Nous attendons là cette musique qui se devine sous le noir, sous le rouge.
Que peut-il y avoir d’électronique dans le rock’n’roll ? Comment le rock’n’roll survivrait-il coincé dans des machines ? Où irait la sueur du rocker ?

Deux types l’air de rien. Deux grands types qui s’installent. Chemise. Chemises. Du noir ? Relégué au bas, pantalon noir, mais on le voit si peu, le noir, parce que la chemise, la chemise blanche juste au-dessus, cache le noir. Le corps qui est censé remplir cette chemise blanche, ces manches, ces poignets bien fermés – en fait pas de corps, trop de blanc. C’est le chanteur (il a un microphone). C’est le chanteur comme s’il allait jouer du rock, mais trop immaculé.
Il joue déjà avec ses cheveux longs. C’est plat. Longs cheveux plats.

Or, je n’ai jamais entendu Dick Voodoo pour la première fois. En compagnie, nous étions tous dans cette situation de déséquilibre inédit qui consistait à vivre l’événement inédit comme s’il était peint de noir, de rouge, à ces couleurs du rock. En l’absence de point de comparaison, en présence pourtant de ce point de comparaison fantôme, nous avons connu Dick Voodoo comme une expérience déséquilibrée du passé (celui du rock’n’roll, de la sueur et des rythmes corporels) malgré tout présent (celui des machines au bout des doigts, des machines précédées d’un seul corps mais d’où jaillissent, exception faite d’une voix, tous les sons). Paradoxalement installé, au sous-sol du bar, en déséquilibre, j’ai entendu, nous avons entendu une musique qui existe aussi intensément maintenant qu’elle aurait existé il y a vingt-cinq ans, il y a trente ans.
En Dick Voodoo, c’est le punk rock qui s’incarne. Malgré la désincarnation du chanteur, trop éblouissant dans sa chemise blanche, si ancré au sol par ses cheveux à la verticale, le punk rock, le rock comme il avait trouvé un écho vingt ans plus tard que le punk – non sans défaut, Dick Voodoo est l’incarnation de ce que le rock pouvait devenir distillé par les machines. Dick Voodoo, même sans leurs corps, incarne le rock.

La position du morceau Black caf1 : une seule note en ligne de basse mais frénétiquement répétée. Un son travaillé aux machines surtout saisissant pour ce qu’il a de râpeux. J’aime la musique râpeuse pour cette crudité du son arraché aux parois de la musique. Un son râpeux impose d’abord de l’inconfort, où il pousse l’auditeur en lui griffant à l’oreille, subliminal, que c’est la machine, donc derrière elle le créateur, qui contrôle. Un son râpeux, c’est marcher sur des braises. Une voix passée entre le fil du couperet et la chair du condamné sur la guillotine, goût du métal sur la langue compris. En quelque sorte la voix représente l’aiguisé de la lame. Le tranchant de cette musique provient de ce que la voix, sans être le tranchant elle-même, le rend possible. La voix de Dave Dick s’impose à qui l’écoute comme puissance tranchante de chaque chanson.
La mélodie ? Congédiée, remerciée. Rock sans guitare, chanteur sans chant. Quant aux paroles – paroles qui seraient le substitut de ce chant perdu ? Les écouter : inutile, elles ne sont pas tant des mots qu’un instrument. Attention aux confusions : j’écris que les paroles sont un instrument, non la voix. La voix d’un chanteur peut se charger par exception du pouvoir musical, de la richesse musicale d’un instrument à part entière – en figure de modèles, Morrissey, Robert Smith. Non pas une voix qui tient lieu d’instrument chez Dick Voodoo : les paroles, inaudibles la plupart du temps ou par bribes saisies et qui disent du désir, des visages, la nuit, les paroles vibrent à leur propre fréquence. La présence si forte du chanteur est due probablement à ce dédoublement en lui : une voix, des paroles. La voix comme isolée, des paroles en tant qu’instrument.

Un chant qui n’en est pas un : Alan Vega a ouvert, Miss Kittin rouvert la brèche où se sont engouffrées ces voix hors chant, murmurées ou récitant, de la musique électronique (quand la house, à son apogée, mettait en avant des chanteuses souvent noires, des voix de femmes remarquables pour la qualité de leur chant). Rien de tel chez Dick Voodoo parce que, en l’absence de mélodie, l’on ne manque pas d’une voix pour autant. Pas de parlé plaqué sur une rythmique : c’est bien de voix qu’il s’agit, je le martèle parce que la voix de Dave concentre fondamentalement aussi le rock de Dick Voodoo, c’est-à-dire la trace et la capacité du corps à incarner la musique, et non pas seulement dans un son rock. L’épaisseur singulière du chanteur (de sa voix, de sa présence scénique) : c’est par là que Dick Voodoo impose sa force musicale comme une évidence. D’où la certitude d’entendre toujours Dick Voodoo pour la deuxième fois.

Aussi pouvons-nous entendre ce qui suit moins comme un constat ou un paradoxe que comme une injonction : il y a du rock dans la musique électronique.

Fait extraordinaire, Dick Voodoo a inventé le rock sans guitare.

« Le bras tendu, poing fermé, il procéda sans trembler et la chair s’ouvrit en deux sous le fin passage de la lame. Fermement serrée entre le pouce et l’index de la main gauche, elle s’enfonça profondément jusqu’à racler l’os et fendit en deux l’avant-bras sur toute sa longueur. Le sang qui d’abord apparut sous la forme d’une seule goutte et parfaitement formée à la commissure de la plaie se mit à couler en plusieurs filets puis en un seul flot jusqu’à habiller son avant-bras entièrement d’un rouge brillant comme du velours. Le sang, le sang, le sang devant ses yeux répétait en s’écoulant le battement accéléré de son cœur. Il se regardait mourir dans une apothéose. Toute la tension en lui se résolvait dans le rythme d’une percussion silencieuse frappée par son sang : il devenait enfin musique. »

1. On peut l'écouter sur leur page MySpace.
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