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     WILD IN THE FUCKING COUNTRY   
 par Lily Marlow


6pm – Soho Square – London (UK)

« Allez, une petite vodka-glace à Gaywonderland pour la route et direction Knebworth ! »

Comme tous les ans à la même époque, le Square de Soho, directement à la frange d’Oxford Street, déborde de flics en uniforme bodybuildés, de blondinets australiens en marcel rose bonbon, de drag-queens pailletées à ombrelle et de discrets effluves de poppers qui se volatilisent instantanément pour laisser la place aux sourires entendus des vieux routards de la London Pride.

Les drapeaux multicolores sont de sortie et la communauté gay britannique tente de dépasser ses limites en terme de débauche et de surenchère festive. Good luck, les mecs !

Pendant ce temps-là, la house putassière qui s’échappe de The Edge, énergique et déjà dégoulinante de sexe, commence son travail de désengourdissement des membres inférieurs et nous offre l’entrée en matière parfaite avant douze heures de festivités champêtres.

7pm – Kings Cross train station – London (UK)

« Plateforme 12, let’s gooooooooo !! »

Après que quelques jolis spécimens d’amis d’amis se sont rajoutés au petit groupe d’origine, le moment arrive d’embarquer le RER local pour rejoindre Knebworth, minuscule bourgade à une heure de Londres, point de ralliement récent des groupies des soirées Renaissance, localisation du mini-festival en plein air Wild in the Country.

Il y a Cherry, petite blonde, fraîche et sautillante, girly jusqu’au bout des ongles, qui fend la foule et distille déjà, de loin, ses étincelles d’énergie. Mini-jupe, top à paillettes, l’uniforme de la party-girl-made-in-UK quel que soit le contexte.

Il y a Justin, Italien fraichement débarqué du nord de l’Angleterre, au sourire Ultrabrite et à l’humeur nonchalante, qui nous assure, la larme à l’œil, que rien n’est comparable à la nightlife à Leeds.
« Je vous signale quand même que l’on a déjà manqué Marcus James, avec vos envie de gay attitude ! »
Zut, on ne va jamais s’en remettre, effectivement… (ironie parisienne malsaine)

Il y a Karen & Mel, crânes quasi rasés, que l’on devine brune et blonde, tout droit sorties de l’imaginaire pulpien dans leur attitude un brin masculine. Un bisou par-ci, un bisou par-là, ces deux-là se sont trouvées.

L’excitation monte avec les gorgées d’energy drinks et l’enthousiasme non dissimulé des groupes d’Anglaises délurées qui arpentent les couloirs du wagon. Couleurs flashy, décolletés et escarpins font partie du voyage, évidemment…

8pm – Knebworth Park – Knebworth (UK)

C’est vrai que l’on aurait pu attendre une demi-heure et s’engouffrer comme beaucoup dans un des bus officiels et assumer jusqu’au bout le côté roots. Mais en même temps il avait l’air tellement confortable ce taxi. Non ?

Le paysage défile. « Hey, regardez, on se croirait en Bretagne !… »

OK, on est bien d’accord, cette petite pluie qui s’écrase sur le pare-brise depuis un bon quart d’heure commence à agacer tout le monde.

Toutefois, à cet instant précis, we can’t care less, comme dirait l’autre, compte tenu du fait que l’on se dirige tout droit vers quelque chose qui peut, a priori, sans être trop exigeant, ressembler à un line up prometteur : quatre heures de set de Sasha & Digweed, Damian Lazarus, Luciano, Justice, Ricardo Villalobos, Tiefschwarz, Erol Alkan, 2 Many DJ's, Hot Chip, Tiga, Soulwax, Underworld, Simian Mobile Disco, François K., Mathew Johnson, au milieu d’un champ au milieu de nulle part.

Voitures, taxis, bus, aucune autre possibilité que s’arrêter à l’entrée de ce parc et de continuer à pieds.
« Ten quid please. Have a good night.
— OK, je les ai.
— Attends, je ne peux pas ouvrir la portière, la pluie est trop forte ! »

Cette fraction de seconde. Celle-là particulièrement mérite que l’on s’y attarde un minimum de temps en temps.
Endroit : inconnu (idéalement far, far from home).
Accès : moyennement difficile mais dépassant les trente minutes habituelles.
Planification : intelligente, donc existante, donc entraînant la bonne dose d’impatience.
Entourage : sachant apprécier.
Imprévu qui met du piquant : la pluie.
Résultat : extase.

Bras dessus, bras dessous, chacun utilise sa propre version de la fraction de seconde mentionnée plus haut pour trouver le courage de supporter les trombes d’eau qui s’abattent sur nous.
Les cheveux s’effondrent.
Le maquillage rend l’âme avant d’avoir eu son heure de gloire.

« Hey, ce ne serait pas une é-nor-me tente, là-bas, au loin ? »

9pm – Electro-rock tent – Knebworth (UK)

« Personnellement, je n’ai pas d’avis, tout ce que je sais c’est que dans une demi-heure, je dissèque les premières notes du set de Sasha & Digweed. » Le reste…

On ne ressemble plus à rien.
C’est vrai.
Tout un chacun, bénéficiant d’une certaine expérience de vie dans un pays celtique, sait que nous ne sommes pas confrontés à une averse.
C’est vrai aussi.
Mais la vision générale du site commence à devenir claire : trois tentes de 400 mètres carrés chacune sont joignables entre elles en trois (interminables, on verra plus tard) minutes.

L’espace (au sol et en hauteur) de cette première tente est juste ahurissant : les limites en sont presque difficilement jugeables au premier coup d’œil, le bar est gigantesque, les boules à facettes qui descendent du chapiteau ne tiendraient pas dans un wagon de métro parisien, le son est renversant… Funktion-One, toujours.

Oui, oui, c’est bien Justice qui jouent leur Justice et rassurent instantanément les nouveaux arrivants qui gèrent leurs dégâts des eaux persos.

« Un set de peak time ne commence jamais à l’heure prévue ».
J-A-M-A-I-S.
Pas de panique.
Légère panique, quoiqu’il en soit.

La deuxième tente, en fait, c’est la plus grande.
Des chandeliers disproportionnés remplacent les boules à facettes.
Le réflexe est de prendre quelques secondes, d’emblée, pour évaluer de quel côté tu vas progresser, sachant que tu pourrais potentiellement fendre la foule pendant une heure avant de te retrouver en face.

Tout le monde est là.
Comment cette tente peut-elle être remplie de trois mille personnes alors que l’autre débordait déjà ? Bref.

Le « qui-m’aime-me-suive » de tout à l’heure facilite grandement l’avancée de notre maintenant binôme, vers la scène.
Et pendant que les lumières se font de plus en plus tamisées, deux têtes s’acharnent à finaliser les derniers réglages techniques.

Le mur de lumière derrière eux scintille : « Renaissance. 15th birthday. Sasha & Digweed ».

10pm – Renaissance tent – Knebworth (UK)

Le balai de ceux qui n’ont pas encore trouvé leur place dans le magma humain s’atténue imperceptiblement.
Un peu de discrétion perçue au cœur d’un public anglais mérite d’être noté.
Je ne reconnais pas les premières mesures, ni les suivantes mais les bras levés et les cris qui accompagnent la première longue cavalcade de notes distordues annoncent le vrai top-départ de la soirée.

Après quelques remixes bien sentis et quelques sourires partagés avec Andrew, Tom, Sarah and William que l’on ne connaît pas et que l’on ne reverra jamais, le consensus devient évident : on a eu notre dose de progressive, on reviendra plus tard.

11pm – Minimal tent – Knebworth (UK)

La nuit est là. Ce serait quand même dommage de ne pas explorer le site maintenant que l’urgence des premiers moments est passée.

Il nous manque une tente.
Celle qui couvre la casquette. La casquette qui couvre la tête de Damian Lazarus.

Et là, comment dire ? Le pire scénario prend forme.
La pluie ne nous a pas lâchés une seule seconde.
Cette tente si accueillante l’est devenue encore plus.
Si l’on se lance, c’est bye bye les Converse… Le gazon à l’extérieur s’est transformé en une mer de boue liquide à perte de vue.
Je vois l’excitation dans les yeux de Steph qui pense gagner un Glastonbury sans supporter les riffs de guitares qui vont avec.

« Let’s gooooooooo. »

« Tu sais quoi ?
— Je crois qu’ils ne vont jamais te laisser passer comme ça au check in de l’Eurostar demain, ahahahahahaha !
— Ah, parce que toi oui, peut-être ?
— Écoute, chérie, un gay a toujours une paire de rechange dans son sac. »

Après quelques brasse coulée, dérapages contrôlés et autres pauses hasardeuses sous les feuillages qui gouttent, la tente que j’appellerais « minimale » nous apparaît comme une île providentielle.
Même François K. nous captive pendant plus de temps que mérité. C'est-à-dire dix minutes.

Mais maintenant que les habitudes de survie en terrain hostile sont maîtrisées, le souvenir de Hot Chip sur le line up et de nos… bah oui, rappelle-toi… nos… amis, nous titille.

12pm – Electro-rock tent – Knebworth (UK)

La gestion du trajet entre deux tentes est un jeu d’enfants maintenant.

J’extirpe comme je peux mes demi-jambes de la boue l’une après l’autre. Je monte sur le monticule de terre ferme. Je longe l’espace par la droite. J’analyse l’ambiance. Je déploie mes facultés optiques maximales pour discerner qui…
Pas le temps.
Mon tympan gauche est déjà explosé par les cris stridents de Steph : « C’est Tiga qui commence ! Viens, on rejoint les autres ! Là-bas, de l’autre coté. »
Tiga ?
Pourquoi pas, après tout.

Karen & Mel sont vivantes et scotchées l’une à l’autre.
Cherry se remet du rouge à lèvres discrètement.
Je commande ma dix-septième vodka glace au bar.
Steph sort son appareil photo au mauvais moment, celui où il ne se passe rien.
Tout va bien.

Ce qu’on prend d’abord comme un problème de gestion du son et un début de set improbable se transforme en un set entier de Tiga à jeter à la poubelle.

1am - ?

Aucune idée de ce qui a bien pu se passer pendant 52 minutes.

1.52am – Renaissance tent – Knebworth (UK)

« Oui, je sais. Ça me fait toujours cet effet-là aussi : les mêmes, devant les mêmes platines, quatre heures après.
— Non je ne culpabilise pas de profiter seulement du début… et de la fin.
— Oui, je sais que le mix est fluide, imparable et quand tu reviens d’une longue pérégrination musicale de quelques heures, l’évidence te frappe encore plus. »

Chemical Brothers – Do it again (Audion remix + Ableton touch à la Sasha)

Salut royal.

Reconnaissance que tout le monde aimerait voir passer parfois par autre chose, de plus puissant et émotionnel, que quelques milliers de bras en l’air.

Mais quoi ?

2am – Minimal tent + ? – Knebworth (UK)

Un flash de Lazarus. Légèrement ennuyeux.

Deux vagues souvenirs d’appels téléphoniques à des amis en France qui ne comprennent pas ce que tu veux leur faire passer comme message.
Et qui te répondent : « on attendra l’article. »

2.30am – Renaissance tent – Knebworth (UK)

Tout le monde est dans cette tente. Une fois de plus.
Elle est pleine à craquer.
On sent la surchauffe des sets attendus impatiemment, qui libèrent les énergies.
Les groupes se sont morcelés, l’individu s’est recentré sur lui-même et nourrit ses envies égoïstes. Il absorbe le son de tout son corps.
Même à l’orée de la tente les gens dansent et fredonnent les paroles.

« Do you know who’s playing ? »
Pas de réponse.
« No, really, come on !… » (comme si c’était une blague…)
« Underworld ! »

Et c’est à cette seconde que je comprends qu’Underworld fait partie intégrante de la culture musicale anglaise.
Ah, bon ? Et depuis quand ?
Je devais être en train de philosopher avec un transsexuel thaïlandais dans un after gay à ce moment-là.

3am – Renaissance tent – Knebworth (UK)

Cherry déclare forfait. Toujours aussi classe. Pas une paillette n’est tombée. Elle s’en va seule dans la boue et la tempête. Surréaliste.

J’ai du mal à le concevoir, mais l’ambiance est presque plus émotionnellement chargée que pendant Sasha & Digweed.

4am – Minimal tent – Knebworth (UK)

Le concept même du festival me saute tout à coup aux yeux. L’éclectisme de la programmation provoque un symptôme inattendu :  trop d’electro et de progressive tue l’electro et la progressive. Et là, que se passe-t-il ?
Un morceau obscur et très, très épuré sorti du bac de Ricardo Villalobos te fait frissonner de bonheur.
La vie est surprenante parfois.

Pendant ce temps, le terrain praticable à l’intérieur des tentes s’est réduit à peau de chagrin. La marée de boue progresse inexorablement et force les clubbers toujours plus loin vers le centre du dance-floor.

Les mauvaises ondes de « fin-de-quelque-chose » commencent à imprégner l’atmosphère.
Les bonnes ondes de « fin-de-quelque-chose » commencent à imprégner l’atmosphère.

5am – Vers Knebworth Station – Knebworth (UK)

Naturellement, sans argumenter, au bout du bout de l’énergie que l’on avait chacun patiemment économisée, on se dirige sans vraiment réfléchir vers la sortie du parc.
Une lente procession de centaines de personnes s’est formée.
Quelques vigiles privés nous encadrent jusqu’à ce que le parcours devienne sécurisé.
Sur un mode « Oui-Oui en festival electro » les voitures de deejays et d’orgas, plutôt que de klaxonner et forcer le passage, roulent au pas derrière nous jusqu’à ce que nous nous apercevions de leur présence et que nous nous écartions (!)

5am/9am – Vers South London (UK)

La file de clubbers boueux serpente le long d’une départementale et va, sans broncher, marcher pendant quarante-cinq minutes, enjamber des talus, traverser des étendues verdoyantes, monter des escaliers, attendre une heure qu’un train passe, s’entasser pendant une autre heure et rouler, rouler jusqu’à Londres, prendre le métro, traverser la ville, remonter cette fameuse rue où toutes les maisons sont les mêmes, trouver la sienne et sourire une dernière fois.
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