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     CODA   
 par Chloé Amandier


On a décidé qu’en 1995, tout irait bien et qu’il faudrait prendre tous nos petits malheurs avec philosophie. C’est cette année-là qu’après un an d’existence, le magazine Coda se déclare magazine de l’espace et nous livre un scoop : « On est peu de choses : les USA ont des satellites qui permettent de surveiller toute la planète au mètre carré près. »
Waouh, voici que les ravers sont épiés depuis le cyberespace entier.
Mais la folie du Network dévoile les prémices des premiers réseaux d’info rave.
Je vous livre en toute exclusivité l’adresse électronique du label F Communications, précurseur en 1995 : f-comm@worldnet.net
On commercialise les premières compils Mid price, le sampler et le lexique technique nous dévoile le cyberlangage : à la lettre I, « Internet : littéralement, interconnexion of networks. Entendez par là, interconnexion de 90% des réseaux informatiques existant sur Terre. »
Les projections mentales dans le cyberespace fascinent. Les technologies virtuelles offrent un univers fantasmagorique immaculé, prédisent, promettent une renaissance.

« Souffrez en silence, martyrs d’aujourd’hui, vous serez les héros du monde de demain. »
Le parlement britannique a voté le 3 septembre dernier (1994) la clause Criminal Justice Bill du Criminal Justice and Public Order Act qui définit la rave comme « un rassemblement en plein air de cent personnes et plus dans lequel de la musique amplifiée caractérisée par des pulsations répétitives est jouée pendant la nuit. »

Une spirale plus tard et je fonds dans le courrier des lecteurs qui m’embarque dans une rave d’Angers à « 120 balles » l’entrée. Un reporter y dénonce le phénomène des Fées Clochette, ces deejays qui ne prennent aucun risque en ne jouant que des tubes dance-floor – vous y collerez nos deejays actuels que vous voulez. On s’extasie sur la présence d’argon et de krypton qui virevoltent dans l’air.
Coda, un magazine qu’il faut tourner et retourner pour capter les lettrages et têtières désorganisés et souvent peu lisibles sur des fonds vert globuleux à rayures orangées et autres subterfuges ciblant un hallucinogenre forcené.
Du charme.
Celui qui passe ses journées à décorer le magazine d’effets scabreux décuple mon temps de lecture par une mise en page à risque et des phénomènes graphiques hallucinatoires émergeant de doubles pages vieilles de douze ans, ardemment conservées dans le grenier de Jack LockerRoom. Par pitié, réduisez l’espace entre les lettres, ou il va me falloir un troisième œil.

Aussitôt pensé que Coda me dévoile les secrets d’un art de vivre supra mental et cyberbionique : la Goa (AaAaAaAaAaa…). On la mystifie sur un titre racoleur face à une représentation en noir et blanc de Shiva – ou bien est-ce là un cliché authentique ? Les chroniqueurs m’ont mis le doute. Une invitation aux Acid Party [A Concept In Dance, ndlr] que l’on sépare explicitement de son produit homonyme pour éviter un amalgame réservé « aux personnes peu cultivées ». La Goa c’est avant tout un état d’esprit, un culte, une façon de penser, un esprit nouveau.
Do you feel it ?
Le précepte mis en exergue me saute aux yeux. Une fois encore le sentiment d’avoir ignoré une époque succède au sourire amusé face à ces propos utopiques. Au-delà des mots, un voyage dans un pays inconnu. Je me laisse successivement embarquer dans une excitation psychédélique et dans un gros cafard tout jauni.

Les visuels de V-FORM (bientôt la VHS disponible !) offrent quelques doubles pages d’échantillons visuels. Un amalgame de photos en noir et blanc allie des portraits de Manu Le Malin aux fourneaux à des flyers à la Lewis Carroll, des fractales émergeant du souffle d’un didgeridoo à des sweat-shirts troués de Liza’N’Eliaz ou à la silhouette gargantuesque de Carl Cox.

Un questionnement nouveau s’ouvre sur l’art face aux nouvelles technologies. Un article est consacré à Steve Miller et son exposition intitulée « L’Origine du monde ». Une nouvelle iconographie organique et robotique s’enclenche. Ses détenteurs en sont fiers et arborent une suprématie spirituelle hors du commun des mortels. La musique techno, en plus d’être l’expression d’une époque de grand tournant, confère à ses prédicateurs le pouvoir de donner des réponses et d’avancer dans une réalité parallèle, la techno-matrice.

Quelques infos d’importance sidérale...
— On apprend que la dernière lubie au Queen est de sniffer son briquet. Une nouvelle file d’attente au toilettes ?
— Le mariage de Lady Barbarella avec Carl Cox devait être célébré en grandes pompes jusqu’à ce que lui ait un accident... de voiture.
— Electric Indigo mange des pommes, du yaourt et des poissons, mais attention, elle aime ce qui est dur.
— Le Rex va devenir le lieu de la techno culture grâce aux soirées du jeudi, de Laurent Garnier – mais qui est-ce déjà ? « Le Rex, very nice people and good esprit. »
— Yann a fait son entrée dans le courrier des lecteurs : « J’aimerais devenir DJ mais avec quel matos mixer ? Avec le temps, le vinyle ne tend-il pas à disparaître pour être remplacé par le CD, dont la qualité sonore est meilleure ? » Si tu savais, mon mignon...
— Les GO deviennent les Gentils Organisateurs, ceux qui ne prennent pas les ravers pour des victimes du PAF et ne radinent pas sur la déco ni le sound-system.
— Le premier salon événementiel à Paris sur l’équipement des discothèques se déploie, en même temps que la première rave gay à Amsterdam en janvier 1995.
— Quand la rédac s’ennuie, elle invente le jeu de l’oie du raver, un peu comme celui de Garnier dans Electrochoc : case départ 3615, arrivée l’extase, après moult « stop the music » et bad trips…
— Mon horoscope de 95 : « FERMÉ pour TRAVAUX ».
« More infos later… »

Et comme la coda est le passage terminal d’un morceau, je dis : « Dance before the police come ! »

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