Et si la réalité n’était
qu’un rêve instrumental ?
Un matin… ou tout du moins j’ose le croire.
Réveil en sursaut même si je sens que
j’ai à peine dormi. Impossibilité
physique d’ouvrir l’œil, ni
même d’esquisser un geste, puis finalement pas
l’envie. C’est encore un de ces instants
où mon corps et mes yeux n’ont jamais
pesé aussi lourd. La totalité de mes membres
semblent incrustés dans ce qui me sert de matelas.
J’aimerais me rendormir, replonger avec
délectation dans le puits sans fond du sommeil.
Peut-être est-ce arrivé… ou
peut-être pas…
En fait, je n’ai aucune notion du temps et je ne
m’en soucie guère. La nuit, le jour ? Je
ne sais pas, j’ai oublié et ne désire
surtout pas affronter une lumière blafarde ou même
l’ébène profonde d’une autre
nuit qui n’aurait encore pas vu l’aube. Pourtant,
je suis curieusement sereine, et savoure cet état
délicieux de l’absence. Rester de longues minutes,
peut-être même des heures, étendue, sans
vouloir bouger. Le choix de la paralysie, de l’isolement qui
deviendrait néant si mon esprit ne fonctionnait pas
à cent à l’heure…
Soudain…
Un disque tourne à vide sur une platine ? Un
robinet est mal fermé ? Qui a laissé la
télé allumée ?
Une impression tout d’abord désagréable
de persécution, accompagnée d’un
crachin sonore.
Il pleut dehors ?
Mais… Ce bruit aigu, lancinant qui va et vient…
Ma pensée qui lutte pour se mettre en place…
En essayant de regrouper les images ultra morcelées de la
nuit dernière, j’entends enfin, venu de loin, ce
son râpeux et jubilatoire qui ne me quittera plus pendant de
longues heures. Une transe musicale qui se rapproche peu à
peu et s’évertue à marteler les parois
internes de mon crâne, à parcourir les voies
embrumées de mon encéphale. Je me laisse
farouchement pénétrer par ce songe dynamique,
sans parvenir à déterminer la source initiale de
ces notes tortueuses. Il me semble ne pas réellement
connaître cet enchaînement mais je me
délecte, en gastronome musicale, à me rappeler
mes premiers, mais aussi mes récents émois
sonores. Cette serpentine histoire d’amour de plus de vingt
ans qui m’a vue m’enivrer avec de vieux grigous
rocks et de jeunes loups punkys, me parer d’humeurs sombres
aux cotés d’icônes batcave, me capucher
au son du hip-hop, et enfin parvenir à
m’électriser à coups de basses
synthétiques.
« Nothing could change my
mind !!! »
Too too too too toooooo… mais pas en combi fluo,
Barnabé !… Poum tchak poum poum tchak
poum tchak tchak…
Une rythmique basse sortie des entrailles de la terre, à en
faire pâlir les voisins les plus avertis, un sonar galactique
sur deux tons, un métronome qui surgit et s’efface
en décochant sa flèche stellaire,
elle-même suivie d’une série de
torpilles cosmiques distribuées judicieusement pour
créer un morceau dense et fulgurant. Quelque chose
d’irréel là-dedans, comme si je
revenais moi aussi avec ce morceau, des entrailles magmatiques de notre
chère planète.
À bien y réfléchir, ce
n’était certainement pas du cœur
nourricier que je m’étais hissé
jusqu’à cet endroit – endroit, pour y
revenir, qu’il ne me semblait toujours pas
connaître.
À bien y réfléchir, ce morceau par
contre, je le connaissais. Mais l’avais-je entendu la veille,
pour qu’il me saute virtuellement aux oreilles ?
Faisait-il partie de ceux, nombreux, que je maîtrisais pour
les avoir toujours pensés sans les avoir
écoutés ? Ou
n’était-ce qu’un pur désir
d’hallucination musicale ?
« I’m trying not to loose my
head »……………
Car c’est un peu l’impression qui me parvenait
lentement, celle de me faire grignoter le cerveau par cette
rengaine wattée et
paradoxalement cotonneuse. Un message mélodique, un morse
délirant dont je ne comprenais pas encore tout le sens.
Pourquoi là, pourquoi maintenant, alors que je hantais assez
régulièrement les dance-floors et autres afters
en tous
genres ? Ce genre de ritournelle dark martelée pour clubbers avertis n’avait rien à me dire, sinon que mon
rêve non partagé pouvait tourner à la
folie, à la passion, voire à rien du tout.
Mais fallait-il nécessairement une logique à tout
cela? Je ne voulais pas m’y résoudre et
écoutais ce morceau virtuel en boucle sans oublier
d’augmenter le niveau sonore comme jamais je
n’aurais plus l’occasion de le faire…
même dans mon appart surchauffé.
Je me demandais si le plaisir musical se mesurait aussi à
l’impression égocentrique que le message nous
était seulement destiné ? Cette fois oui, nécessairement, j’étais
vraisemblablement seule à jouir passivement de cette lourde
mélopée électrique. Plaisir maximal
pour un morceau plus que minimal.
Je me demandais si la musique devait obligatoirement se rêver
ou se penser avant d’être vécue,
jouée ou dansée. Cette fois, les deux semblaient
nettement s’imbriquer, comme si la
réalité n’était
qu’un rêve éveillé
où la pensée fonctionne au rythme
prolongé d’une musique imaginaire mais pourtant
bien présente. L’effet de la persistance musicale,
du prolongement sonore même quand les platines ne tournent
plus.
Je ne sais pas si je me suis endormie ou
réveillée, ni combien de temps a duré
cette agitation sensorielle, ni si elle a même
existé un jour.
Illustration par Jean-Christophe Recchia
