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     TU SONGES à QUOI ? – JE SONGE EN WATT.   
 par Kimberley Clarck


Et si la réalité n’était qu’un rêve instrumental ?
Un matin… ou tout du moins j’ose le croire.
Réveil en sursaut même si je sens que j’ai à peine dormi. Impossibilité physique d’ouvrir l’œil, ni même d’esquisser un geste, puis finalement pas l’envie. C’est encore un de ces instants où mon corps et mes yeux n’ont jamais pesé aussi lourd. La totalité de mes membres semblent incrustés dans ce qui me sert de matelas. J’aimerais me rendormir, replonger avec délectation dans le puits sans fond du sommeil.

Peut-être est-ce arrivé… ou peut-être pas…

En fait, je n’ai aucune notion du temps et je ne m’en soucie guère. La nuit, le jour ? Je ne sais pas, j’ai oublié et ne désire surtout pas affronter une lumière blafarde ou même l’ébène profonde d’une autre nuit qui n’aurait encore pas vu l’aube. Pourtant, je suis curieusement sereine, et savoure cet état délicieux de l’absence. Rester de longues minutes, peut-être même des heures, étendue, sans vouloir bouger. Le choix de la paralysie, de l’isolement qui deviendrait néant si mon esprit ne fonctionnait pas à cent à l’heure…

Soudain…
Un disque tourne à vide sur une platine ? Un robinet est mal fermé ? Qui a laissé la télé allumée ?
Une impression tout d’abord désagréable de persécution, accompagnée d’un crachin sonore.

Il pleut dehors ?
Mais… Ce bruit aigu, lancinant qui va et vient…
Ma pensée qui lutte pour se mettre en place…

En essayant de regrouper les images ultra morcelées de la nuit dernière, j’entends enfin, venu de loin, ce son râpeux et jubilatoire qui ne me quittera plus pendant de longues heures. Une transe musicale qui se rapproche peu à peu et s’évertue à marteler les parois internes de mon crâne, à parcourir les voies embrumées de mon encéphale. Je me laisse farouchement pénétrer par ce songe dynamique, sans parvenir à déterminer la source initiale de ces notes tortueuses. Il me semble ne pas réellement connaître cet enchaînement mais je me délecte, en gastronome musicale, à me rappeler mes premiers, mais aussi mes récents émois sonores. Cette serpentine histoire d’amour de plus de vingt ans qui m’a vue m’enivrer avec de vieux grigous rocks et de jeunes loups punkys, me parer d’humeurs sombres aux cotés d’icônes batcave, me capucher au son du hip-hop, et enfin parvenir à m’électriser à coups de basses synthétiques.

« Nothing could change my mind !!! »

Too too too too toooooo… mais pas en combi fluo, Barnabé !… Poum tchak poum poum tchak poum tchak tchak…
Une rythmique basse sortie des entrailles de la terre, à en faire pâlir les voisins les plus avertis, un sonar galactique sur deux tons, un métronome qui surgit et s’efface en décochant sa flèche stellaire, elle-même suivie d’une série de torpilles cosmiques distribuées judicieusement pour créer un morceau dense et fulgurant. Quelque chose d’irréel là-dedans, comme si je revenais moi aussi avec ce morceau, des entrailles magmatiques de notre chère planète.
À bien y réfléchir, ce n’était certainement pas du cœur nourricier que je m’étais hissé jusqu’à cet endroit – endroit, pour y revenir, qu’il ne me semblait toujours pas connaître.
À bien y réfléchir, ce morceau par contre, je le connaissais. Mais l’avais-je entendu la veille, pour qu’il me saute virtuellement aux oreilles ? Faisait-il partie de ceux, nombreux, que je maîtrisais pour les avoir toujours pensés sans les avoir écoutés ? Ou n’était-ce qu’un pur désir d’hallucination musicale ?

« I’m trying not to loose my head »…………… Car c’est un peu l’impression qui me parvenait lentement, celle de me faire grignoter le cerveau par cette rengaine wattée et paradoxalement cotonneuse. Un message mélodique, un morse délirant dont je ne comprenais pas encore tout le sens. Pourquoi là, pourquoi maintenant, alors que je hantais assez régulièrement les dance-floors et autres afters en tous genres ? Ce genre de ritournelle dark martelée pour clubbers avertis n’avait rien à me dire, sinon que mon rêve non partagé pouvait tourner à la folie, à la passion, voire à rien du tout.

Mais fallait-il nécessairement une logique à tout cela? Je ne voulais pas m’y résoudre et écoutais ce morceau virtuel en boucle sans oublier d’augmenter le niveau sonore comme jamais je n’aurais plus l’occasion de le faire… même dans mon appart surchauffé.
Je me demandais si le plaisir musical se mesurait aussi à l’impression égocentrique que le message nous était seulement destiné ? Cette fois oui, nécessairement, j’étais vraisemblablement seule à jouir passivement de cette lourde mélopée électrique. Plaisir maximal pour un morceau plus que minimal.
Je me demandais si la musique devait obligatoirement se rêver ou se penser avant d’être vécue, jouée ou dansée. Cette fois, les deux semblaient nettement s’imbriquer, comme si la réalité n’était qu’un rêve éveillé où la pensée fonctionne au rythme prolongé d’une musique imaginaire mais pourtant bien présente. L’effet de la persistance musicale, du prolongement sonore même quand les platines ne tournent plus.

Je ne sais pas si je me suis endormie ou réveillée, ni combien de temps a duré cette agitation sensorielle, ni si elle a même existé un jour.

 

Illustration par Jean-Christophe Recchia

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