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     DIGITALISM EST UNE BANDE DE MECS DOUéS, SI, SI, JE   
 par Coddo del Porta


C’est en mai 2007 que la polémique a pris naissance à UneNuitSousInfluence.org.
Siméon Simionovitch, Jack LockerRoom, Ludmilla, Slimane et moi – c’est-à-dire la même petite bande de zozos que l’an passé – écoutions avec un peu de bave au coin des lèvres les artistes se succéder sur le plateau principal des Nuits Sonores, celui avec un nom impossible à retenir comme d’habitude. Pourquoi faut-il d’ailleurs que les organisateurs se gargarisent de concepts fumeux à la noix dans les festivals de musique ? Pourquoi pas « scène 1 », « scène 2 » et ainsi de suite, plutôt que « Dis donc, Kevin, tu nous rejoins au Galactic Plato ou on se rencarde avec Marie-Mousmé à la Groovy Section bis du officiel-off ? — Euh, je serai au bar, plutôt, tu sais, celui derrière la scène Scintillances-de-Plumes-de-Paon [prononcez pa-on]. » ?
Je disais donc que nous étions tous les cinq devant la scène principale des Nuits Sonores, le samedi soir, lorsque Jack et moi avons commencé de nous empoigner, à l’écoute de Digitalism : coup de pied dans les tibias, double matchou-picthou vrillé dans les yeux, un morzileuil partout plus tard, nous reprenons calmement. « LES ENFOIRÉS DE FILS DE PUTE DE CHIENS GALEUX DE CONS DE MERDE DE CONS DE CONS ! » C’est Jack qui s’énerve surtout parce que Digitalism, dont nous n’avons ni l’un ni l’autre pris encore connaissance de l’album fraîchement sorti, parce que Digitalism que nous apprécions tous les deux pourtant pas mal avec leurs maxis agréables, dansants, dance-floor, dans l’air du temps dont ils nous ont abreuvés ces derniers mois, parce que Digitalism ouvre sa performance sur une copie conforme du Blue Monday de New Order et enchaîne avec un re-edit de Fire in Cairo des Cure, avec son célébrissime refrain épelé – « f.i.r.e.i.n.c.a.i.r.o. ».
« Ouais, j’adore, je suis trop à fond, c’est trop bien, ah ! ouais, t’sais, Cure, Fire in Cairo. » Me voilà à mon maximum de capacité critique et mon discours flamboie, tandis que Slimane ne manque pas d’arguments, lui non plus – « Gééééénial, c’est vraiment Géééénial, ce morceau ! Hé, les copains, c’est Gééénial, non, hein, dites, Digitalism, hein, les copains ! » Ludmilla et Siméon Simionovitch, laissé pour mort l’année passée sur les bords de Saône ou de Rhône, je ne sais plus bien, enquillent les coupes de champagne comme l’année passée et… Comment ? Quoi ? Pas de champagne cette année aux Nuits Sonores ? C’est une honte ! Et Siméon Simionovitch, à peine a-t-il commencé à secouer un innocent voisin à lunettes par le cou tandis que Ludmilla s’accroche à son bras et lui crie : «  C’est pas grave, Sim Sim ! C’est pas grave ! On va prendre une bière ! Viens ! Lache-le ! », est halpagué, traîné au sol et calmé à coup de tatanes par deux gorilles aux yeux caramel mou.
Mort une deuxième fois, ce qui n’est pas courant, Siméon Simionovitch gît dans un coin et ça, ça nous a calmés, Jack et moi. Ludmilla et Slimane, lassés de nous entendre – je ne sais plus lequel des deux lança un « Oh, ça va, hein, Paul et Mickey, vous nous les gonflez menu. » – s’en furent, nous laissant débattre mais dans la sérénité.
Trop décalqué déjà pour me souvenir de ce qu’il disait précisément (à moins que, premièrement, il fût lui aussi trop retourné pour tenir un discours cohérent et possible à retenir ou que, et j’en appelle aux déesses de la mauvaise foi, j’en profite pour affadir ou anéantir, moyennant une galipette stylistique, son discours pourtant si fin, intelligent et fondé ; j’exagère : après tout, c’est moi qui écris : allez, hop ! j’enchaîne), trop décalqué, disais-je, pour me souvenir en détail de ce que Jack avançait comme arguments, je lui rétorquai que cette appropriation d’un antique morceau des Cure, 1979, tout de même, convoquait dans la discothèque de la jeunesse actuelle des ancêtres qu’on eût pu moins délicatement choisir, et puis regarde-le, tout ce public qui épèle en chœur « f.i.r.e.i.n.c.a.i.r.o. ». La réponse de Jack fut laconique : « Des veaux. Une honte, des veaux, voilà ce que c’est. Une honte. » Je me souviens, vous le constatez, beaucoup mieux de ses réponses laconiques et sans intérêt que de ses théories sur « le déretournement cyclique des jeunes blancs-becs de la musique électronique », sur « l’incommunicabilité des interactions postérieures » en matière de sample ou sur « ces enfoirés de fils de pute de cons d’enfoirés de merde » qui spolient les artistes et nous font prendre, veulent nous faire prendre, mais n’arriveront jamais à nous faire prendre des vessies qui font pouet pour des lanternes symphoniques. Ce n’est pas Jack qui a dit ça, c’est moi : finalement, comme je suis assez content de ma formule, je me la réapproprie. Jack, disais-je, pour finir, était colère.

La polémique, à UneNuitSousInfluence.org, eut ensuite tout loisir de gonfler en juin, en juillet, surtout lorsque Jack et moi, au cours de tel dîner ou un verre de rouge au bout de chaque bras, entreprenions nos amis au sujet de cet album, hein, tu l’as écouté, finalement, et qu’est-ce que tu en penses, de l’album de Digitalism-Machin, là. Plus d’un s’est défilé en devinant dans les yeux vitreux de Jack une saine colère ou la perte à venir de toute contenance. D’autres se sont méfiés de mes vifs moulinets avec les bras – il faut bien, dans les dîners ou les apéritifs au rouge, soutenir ses propos de quelques effets de manche, serait-ce au risque de renverser le saint-nicolas-de-bourgueil que l’on essaie de boire. Certains furent partie prenante dans la controverse qui devenait alors presque une affaire – « l’affaire Digitalism ». C’est ainsi que Louise Von, d’Allemagne, se fendit d’un commentaire définitif : « Mais dites-moi, ils se la pêteraient pas un peu, les Digitalism ? » De son côté, Kimberley Clarck, lors d’une nième rixe qui avait éclaté après que Jack ou moi eût prononcé, malheur, le mot idéalisme, s’écria que c’était assez, qu’il fallait que cela cesse, décidément non, et qu’elle s’en lavait les mains, avant de défaillir dans un tonitruant « Mes sels ! » dont nos oreilles résonnent encore. Bref : toujours plus sûr de soi l’un comme l’autre, Jack toujours plus prompt à dégainer les grâcieusetés (« voleurs », « assassins », « Digitalism m’a tuer, signé Robert S. », entre autres), nous étendions la bataille des Pros et des Antis à toutes les terres connues de notre hémisphère. Seul Jim Wilde qui surfait au Maroc et xxx qui ramait à Saint-Trop’ évitèrent le conflit.

Vlan, toisième étape, la révélation : j’écoutais en boucle, pour mieux m’assurer que je l’aimais décidément, cet album de Digitalism. La réussite était telle qu’il me fallait m’assurer que je n’entendais pas la musique d’une dimension parallèle – autrement dit, que je n’étais pas cintré –, que j’étais ancré dans la situation d’émission et de réception d’Idealism – ce vocabulaire complexe emprunté aux psycho-acousticiens de l’Ircam pour dire que le son m’arrivait comme il faut dans l’oreille –, que j’avais, en un mot comme en plus, le sens commun. C’est à Siméon Simionovitch que je fis appel : qui mieux que lui, revenu deux fois d’entre les morts, et c’est peu dire que de trouver ça maousse, m’aiderait à assurer de solides fondations à mon jugement ? Je l’interpellai et voilà qu’il entra en transes : « Aaaah, mais Idealism, ça sent la chair fraîche ! Et la musique, là-dedans ? Plus de musique : juste de la danse. De la danse sur quelques notes. De la danse portée par les charleys. De la danse, je te dis, tu m’entends, Coddo, de la danse avec un soupçon de musique dedans ! C’est fini, la musique ! Plus de musique, juste du rythme ! La musique est la réponse, qu’il disait ? Non ! La question, c’est le rythme ! Et Digitalism, ils ont le rythme dans les potards ! »
Excédé par de telles baveuses élucubrations, je l’interrompis dès que je pus, autrement dit pas assez tôt : « Cesse de faire ta Pythie, tu fais pitié. » Il releva la qualité du jeu de mots, preuve que son numéro de derviche électronique prenait fin, puis, rétabli dans son intégrité et dans une immobilité qui rendit à l’atmosphère sa pureté respirable, il étendit une main, en sueur, vers moi, et se tendit à nouveau, mais plus sérieux, se lança dans ses explications : Digitalism n’avait rien inventé, pour sûr, mais ce duo allemand synthétisait lui-même l’air du temps que nous respirions, où l’on voulait aussi les réduire. « Air du temps », ç’avait été un parfum, voilà que l’on se servait de ces mots-là pour qualifier avec mépris la capacité à produire une musique (ou autre) en prise avec son époque. Car bon sang, les paroles de Siméon Simionovitch touchaient juste, pour sybillines qu’elles fussent : Digitalism étaient de bons artisans, deux gars qui savaient produire une musique dansante mais pas seulement. Ils savaient aussi remixer d’autres artistes précisément grâce à cette capacité d’être à l’écoute – de la musique de leurs contemporains, de la musique de leurs aïeux, des airs qui allaient bien aux oreilles par les temps qui couraient.
Reprochons-leur donc ce re-edit de Fire in Cairo ! Bon sang, reprochons-leur de soulever les dance-floor en ravivant cette flamme vieille de trente ans ! Reprochons-leur de produire une musique qui colle aux années 2000 ! Reprochons-leur cette fausse joie mélancolique, cet idéalisme pas seulement musical ! Reprochons-leur d’avoir du succès ! D’être mainstream ! Les salopards, ils ont du succès : vite, flinguons-les ! Cette mathématique snobissime est d’un calcul tellement aisé : succès = naze. L’équation est pliée, n’en parlons plus et méprisons-les, ces ploucs.
 
Et le fin mot de la polémique retombée, le voici : courant août, au fil d’une conversation avec mon neveu Adriano touchant à la musique, aux musiques, au passé et au présent de la Musique, à son goût pour le death-metal (mais il a dix-sept ans), je lui glissai que, dans l’album de Digitalism qu’il écoute en boucle, une réussite cet album, vraiment bien à écouter et pour danser à la fois, disons que c’est équilibré dans le genre « album de l’été » – je lui glissai donc que dans cet album, la chanson Digitalism in Cairo reprenait et triturait le refrain d’un indépassable morceau des Cure, presque trente ans d’âge, un classique, rigoureusement génial, n’est-ce pas, Adriano ?
Réponse : « C’est vrai ? Tu déconnes, tonton Coddo ? Ah ouais, je connaissais pas, The Cure in Cairo. » C’est comme ça : Adriano m’appelle « tonton Coddo », oublie les négations même quand c’est moi qui rapporte ses paroles à l’écrit, se trompe sur un titre des Cure et ne connaissait pas ce morceau. Les italiques, c’est pour insister sur ce quatrième constat, plus important que les trois qui précèdent, mais non pas pour en souligner l’incroyable teneur. Oui, Jack, et vous autres qui tenez Digitalism pour des faiseurs, au mieux, des pilleurs de tombe, des pataugeurs de mare qui font semblant de surfer sur les vaguelettes latérales de Justice et consorts : la musique a beau être molléculairement soudée en une seule matière, passé et avenir confondus, France et Nicaragua y voisinnant, Bach y roulant des pelles à Amanda Lear, elle se voit, s’entend surtout du point d’où on l’écoute, et inutile de convoquer la théorie des grands ancêtres qui auraient tout inventé alors que tel couillon ne ferait que les copier sans le dire. Et le premier qui me taxe de démagogie, je lui en colle une : l’histoire de la musique, on ne l’écoute pas, on l’écrit. Alors un paragraphe, tout un chapitre ou un volume entier, nous verrons bien ce que Digialism sera foutu d’y remplir, mais en attendant, aussi morveux qu’ils soient et aussi peu scrupuleux de sucer la moelle des os de leurs aïeux musiciens, ils créent une musique qui donne envie de danser. De la joie de vivre ? Non, sûrement pas, et puis quoi, encore ! On est en 2007, je vous le rappelle. De la danse et de l’énergie et puis voilà.

Autrement dit, Idealism est une musique contemporaine, qui sait utiliser les bonnes idées, produire un son clair avec des basses qui vous transportent, des montées à la pelle parce que l’énergie, c’est leur fond de sauce, une unité et une cohérence qui prend appui, solidement et sans fausseté, sur leurs tubes (Idealistic et Zdarlight).
Quand j’écoute The Pulse, morceau infiniment mélancolique malgré son tempo, j’entends une boucle qui reste en suspension dans sa montée en spirale, et je ne me demande pas pourquoi je suis ému : collés à cette époque dégueulasse, suspendus à un présent qui tourne sur lui-même, nous sommes probablement dans le même suspens.
Quand j’écoute Digitalism in Cairo, morceau parfaitement actuel malgré son origine lointaine, j’entends que Cure existe encore et que son influence dépasse la new-wave, la pop. L’intérêt principal de la musique électronique, du reste, ne réside-t-il pas dans cette capacité à faire flèche de tout bois ?
Quand j’écoute Moonlight, je reconnais leur dette à l’égard de Daft Punk, mais comment croire, avec un morceau si explicitement rattaché à ce qu’ont inventé les Daft, qu’ils se conduisent comme des usurpateurs ? Assumée, la filiation n’a rien de honteux pour cette raison, excellente et définitive : leur musique n’est pas une copie médiocre, mais une belle et riche descendance.

J’ai raison, et vous les savez, y compris toi, Jack LockerRoom. Même si ça te fait atrocement mal au cul de l’admettre, j’ai raison. J’ai raison et puis c’est tout. Fin de la polémique. Point final.


PS : un imbécile m’a dit l’autre jour que, si la terre s’arrêtait de tourner, ce qui serait bien, c’est qu’on ne s’en apercevrait pas, vu qu’elle ne tourne pas très vite. Faites qu’elle s’arrête de tourner au moment où il fera nuit au-dessus de sa gueule.
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