En
couverture du numéro 110 du magazine Trax, en
plan serré, le leader de Radiohead a l´œil gauche couvert
d´une pastille rose qui annonce « enfin l´interview
100% electro ».
Il
y a d´abord la formule : « enfin l´interview 100%
electro ». Sous prétexte de comprendre « l´intérêt
des producteurs de musique électronique pour Radiohead »
ou de montrer à quel point le groupe aurait à voir avec
l´electro, nous avons affaire à une évacuation :
cette pastille crée du vide et
gomme la spécificité de
la musique électronique autant que
celle de Radiohead. Je m´explique : Radiohead est un groupe de
musique pop rock. Radiohead figure parmi les groupes les plus
inventifs des années 1990-2000. Radiohead fait flèche
de tout bois, c´est-à-dire que leur créativité
provient, entre autres facteurs, d´une capacité à
s´approprier les ressources des musiques actuelles. Cette ouverture
se traduit aussi bien par la variété des styles
musicaux qu´ils adoptent (tantôt très pop, tantôt
sous le sceau, avec Kid A, de
ce que Olivier Lam et Patrick Thévenin, dans l´article du
magazine Trax, appellent
« la grande rupture electronica », parfois
héritier du rock progressif des années 1970, parfois
expérimental), que par les liens tissés avec d´autres
artistes. Je pense à Björk avec qui Thom Yorke chante
I´ve seen it all dans
Selmasongs, ou à
Rabbit in your headlights sur
le premier album d´UNKLE, Psyence fcition, pour
ne citer que deux collaborations avec des artistes qui se situent à
deux extrémités du spectre musical. Musique ouverte,
Radiohead ne saurait donner lieu à quelque « interview
100% » quoi que ce soit. On m´objectera que cette
pastille rose n´est rien d´autre qu´une accroche publicitaire –
mais ce serait faire l´économie de la pensée. La
teneur de l´interview est d´ailleurs davantage « 100%
electro » dans les questions que dans les réponses
d´Ed O´Biren et Thom Yorke, qui ne sont pas dupes. Je ne citerai
que deux questions – mais tellement ineptes : « Avez-vous
déjà pensé à faire un disque de pure
dance music ? » est-il
demandé – à quoi il est répondu
ironiquement par Thom Yorke, tandis qu´on lui fait remarquer plus
loin que « les gens dansent sur Idioteque ».
L´absence de recul et la volonté de tout ramener au cliché
de la musique électronique qui ne serait bonne qu´à
danser laissent le chanteur dubitatif – et le lecteur sans
voix.
Par
ailleurs, sous l´influence de cette médiocre manière
de penser, que devient la musique électronique sous cette
pastille rose qui cache l´œil de Thom Yorke ? Dans une
sorte d´effondrement sur soi-même, le discours ainsi mis en
avant réduit sa portée d´emblée et porte haut
les couleurs de cette réduction, comme un étendard,
comme un poing levé. Ce discours qui affirme « je
ne parle qu´à moi de moi » capitule devant une
armée ennemie qui ne serait que son propre reflet. Un discours
sur la musique qui affirme en un faux déploiement son repli a
trouvé sa limite. Car il faut le dire : non seulement
Radiohead n´est pas « electro » ni ne crée
« sous haute influence
des avant-postes de la musique électronique »,
mais la musique électronique elle-même n´a pas besoin
de Radiohead pour exister légitimement en tant que telle.
Quelles que soient les motivations
réelles du magazine Trax, c´est-à-dire
qu´elles soient idéologiques (injonction première :
il faut débusquer partout la musique électronique ou
son semblant) ou pragmatiques (seule injonction : vendre le
magazine), cette interview « enfin 100% electro »
et la pastille rose qui le crie sont une escroquerie.
Ce
lissage « electro » manque d´autant plus de
sens que l´interview débute par une série de
questions sur le téléchargement de l´album In
rainbows. En effet, Radiohead
existe précisément en dehors, comme
ils l´ont prouvé en prenant l´industrie du disque à
rebrousse-poil par la mise à disposition – premier coup
de pied de l´âne – de leur album en ligne
exclusivement, avec – deuxième coup de pied, sinon de
couteau – liberté pour le téléchargeur de
payer la somme qu´il estime juste pour prix de l´album ou –
et voici l´industrie du disque face à un peloton d´exécution
au complet – de ne rien payer. À
l´heure où la seule question qui occupe les esprits est de
savoir combien cela
coûte et où la seule réponse consiste à
montrer ce que cela
vaut, cette gratuité devient subversive. Pourquoi la réduire
à rien sous l´uniforme ?
Il y a ensuite cette pastille rose qui cache l´œil de Thom Yorke. Qu´y a-t-il à cacher sous cette pastille rose ? Un œil étrange, toujours mi-clos. Ce défi à la pensée lisse, celle qui nécessite de retoucher les images par ordinateur avant de les montrer, ne pouvait apparaître aussi ostensiblement en couverture du magazine Trax, et comme une retouche eût été trop visible, on a choisi de voiler l´œil étrange. À l´abri devant cette pastille rose, le lecteur du magazine Trax échappe à cet œil étrange et à l´étrangeté fondamentale de Radiohead, c´est-à-dire de leur musique autant que de leur position politique dans l´industrie de la musique.
Faut-il se scandaliser de cette pastille rose qui cache l´œil mi-clos de Thom Yorke ? Avoir essayé de la cacher sous une pastille rose n´est qu´un truquage, de l´image comme de la pensée. Le scandale est dans cet œil étrange que rien ne parviendrait à cacher.
