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     COMME UN LUNDI BLEU   
 par Jim Wilde


« Quand nous étions dans Joy Division, les gens n´allaient pas dans les clubs pour danser, mais pour donner des coups de tête. » Bernard Summer

La fine poudre cristallisée était restée quelques instants en suspension sur la surface sombre avant de disparaître, aspirée dans les limbes de mon whisky Coca. J´introduisis mon index dans le liquide tiède et tournai lentement jusqu´à dissoudre la molécule.
Avachi sur le canapé pourpre, je distinguais du dance-floor seulement ce que les flashes stroboscopiques voulaient bien me céder.
Mèche gélifiée et brillante./Bras aux veines saillantes./T-shirt humide sur peau collante.
Dans cet espace moite vibrait un beat lent et synthétique qui se répétait un millier de fois. Aucune variation rythmique ne venait troubler cet autobahn des années 2000 sur lequel je filais sans opposer la moindre résistance, tranquille et fataliste.

Un peu à l´écart des danseurs, une jeune fille brune ondulait timidement. La lumière blanche et violente venait régulièrement surexposer son visage qui disparaissait et réapparaissait comme en diapositive.
Ses yeux charbonneux qui jusqu´à présent se perdaient sur le sol poisseux de ce souterrain chargé en sons électroniques, se posèrent sur moi.
Le défilement lumineux s´accéléra jusqu´à devenir hypnotique. Je fermai les paupières mais le visage pâle s´était définitivement fixé sur ma rétine.

C´est à cet instant que les premières notes retentirent. Immédiatement reconnaissables. D´abord un kick de batterie qui venait frapper mes oreilles comme une rafale de Kalachnikov annonçant le début des hostilités. Progressivement, le rassemblement se faisait autour de la frêle mélodie synthétique avant que la ligne de basse n´entre à son tour dans la bataille. Une chevauchée puissante jouée sur un synthé.
Puis comme un faux départ, la batterie rappela tout le monde à l´ordre avant de reprendre sur un rythme martial et glacé. Soutenu maintenant par une guitare basse, le Moog revenait plus décidé et menaçant encore. Rien ne semblait pouvoir arrêter cette ligne simple et austère. Rien ne semblait pouvoir empêcher Blue Monday de m´emporter encore une fois.
Appuyées par des nappes de synthétiseurs, les troupes chantaient d´une même voix fantomatique. Au loin on pouvait entendre le bruit sourd des bombes.
Discipliné, je me laissais guider par le rythme métronomique jusqu´aux premiers mots.

How does it feel / To threat me like you do / When you´ve laid your hands upon me / And told me who you are.
I thought I was mistaken / I thought I heard your words / Tell me how do I feel / Tell me now how do I feel.

Pris entre deux feux, j´étais maintenant tiraillé entre un beat dance qui me cravachait le cœur et cette voix blanche, tendue et menaçante, qui peu à peu me crispait les neurones. Une pulsation irrésistible sur des paroles sombres, tout juste chantées, desquelles transpiraient doute et malaise.
Blue Monday était un train surpuissant lancé vers les égouts de l´esprit. Un morceau sur la descente, lorsque après avoir embrassé le ciel, vous vous retrouvez le cul par terre.
Je repensai alors à cette brunette. Elle me rappelait celle de Dylan, arrogante Miss Lonely, fille de bonne famille partie à la dérive dans la métropole agitée et qui finit seule, comme une pierre qui roule.
Un récit aux accents surréalistes, écrit en 1965, qui semblait décrire un pays, l´Amérique des sixties, fonçant droit dans le mur telle la Porsche de James Dean.
Presque vingt ans plus tard, après l´explosion de violence de la fin des années 1960 et la lente décomposition des idéologies, Blue Monday paraissait évoquer quant à lui le réveil difficile d´un royaume au bord de l´implosion. Un de ces matins pluvieux et froids qui vous font redescendre d´une nuit de danse et d´extase. Le Royaume-Uni, alors en pleine crise économique et sociale, est mené d´une main de fer par une Dame partie en guerre contre la classe ouvrière et qui lancera bientôt les troupes de Sa Majesté dans la bataille des Falklands.

Ma pauvre lonely girl avait disparu de mon champ de vision, qui pourtant s´était considérablement élargi.
Doublement motivé par l´envie de la retrouver et celle d´évacuer le trop plein d´énergie, je traversai la masse compacte des danseurs, effleurant les corps moites et croisant les regards troublés. Au milieu des autres, je me laissai submerger par le son robotique des Anglais. Mes pulsations cardiaques s´emballèrent faisant affluer une dose massive de globules contaminés au cœur de mon cerveau. D´un seul coup mes neurotransmetteurs se libérèrent de leurs chaînes pour me propulser à Manchester au début des eighties.

...

Un homme en imperméable se tient debout devant une petite maison ordinaire. Protégé d´une pluie fine par un parapluie, il s´adresse à nous en se balançant d´avant en arrière : « C´est ici, juste derrière moi, dans cette maison d´un quartier résidentiel de Macclesfield, que Ian Curtis, alors jeune chanteur du groupe Joy Division a été retrouvé mort le 18 mai 1980. C´est à l´aube que Ian Curtis se serait pendu dans sa cuisine. Il n´avait que 24 ans. »
Les mains dans les poches, le même homme marche tranquillement au pied d´une tour d´habitation dans ce qui ressemble à une banlieue dite à risque. La caméra le suit. « À la mort de Curtis, le reste du groupe décide de poursuivre dans la musique et s´installe à Manchester. Toujours accompagné de sa guitare, Bernard Summer passe alors au chant. Peter Hook et Stephen Morris gardent respectivement la basse et la batterie tandis que Gilian Guilbert, la petite amie de Morris, entre dans le groupe pour prendre place derrière les claviers. Nous sommes en 1980 et Joy Division, créé trois ans plus tôt, change de nom pour New Order. »
Le journaliste, maintenant en veste de tweed, est assis au comptoir d´un pub. Il regarde la petite scène au fond de la pièce. « Dès l´année suivante, le groupe sort un premier album, Movement... » Il se retourne vers la caméra. « ... Des compositions post-punk datant des années Curtis. Sombre et mélodique, l´album reste dans la droite ligne de ce que faisait déjà Joy Division. Malgré la qualité de cet album, le groupe semble avoir du mal à rebondir. »
Nous retrouvons notre homme assis sur le trottoir, juste devant un bâtiment industriel. De vieilles affiches déchirées sont encore collées sur le mur de briques sombres. La caméra resserre doucement sur lui. « Tony Wilson, alors animateur d´une émission musicale sur une chaîne locale, fonde en 1978 Factory Records dont les premiers locaux se trouvent ici même, juste derrière moi. C´est avec Factory que Joy Division signe son tout premier contrat et malgré la fin tragique du groupe, Wilson restera fidèle et continuera de produire New Order. Plus tard le bâtiment deviendra un night-club couru par toute la jeunesse de Manchester. »
Les spots de lumières balaient l´espace. Le journaliste est appuyé contre une rambarde. Derrière lui, plusieurs dizaines de jeunes gens dansent sur la piste. Malgré l´ambiance débridée qui règne tout autour de lui, il parvient à garder son sérieux. C´est un professionnel. « Après ce premier album, Rob Gretton, co-fondateur de Factory Records et manager de New Order, décide d´emmener le groupe à Londres. Depuis quelques mois, de nouvelles sonorités, produites à partir de machines, envahissent l´Angleterre. C´est dans les nombreux clubs de la capitale anglaise, comme celui-ci, que Bernard Summer et les autres membres découvrent ces musiques électroniques. Constitués de boucles, d´échantillons sonores et d´effets divers, les morceaux dépassent parfois la dizaine de minutes. La répétition des sons semble agir directement sur le comportement des danseurs qui peuvent atteindre parfois une sorte de transe, aidés en cela par la consommation de drogue. Profondément marqués par cette nouvelle expérience musicale, les membres du groupe rangent leurs guitares et investissent dans un séquenceur. »

D´une manière faussement décontracté, notre journaliste s´assied sur le bord d´une console de mixage 24 pistes. Le second plan laisse apercevoir des instruments derrière une large vitre. « Motivés par les nombreuses possibilités qu´offrent ces machines, New Order entre au studio Britannia Row, où je me trouve maintenant, pour enregistrer Blue Monday. Sous l´influence croissante du LSD, le son du groupe opère alors sa mutation pour adopter les rythmes hypnotiques entendus dans la folie londonienne.
Reprenant en partie les techniques de production de la musique électronique, New Order compose Blue Monday à partir de trois influences majeures. Tout d´abord celle du groupe allemand Kraftwerk, dont il reprend le morceau Uranium pour leur longue introduction mais aussi Our love de Donna Summer pour le rythme et Dirty talk de Klein & MBO pour les arrangements. Le morceau sort en mars 1983 pour rapidement grimper en tête des charts. Avec plus de deux millions d´exemplaires vendus, Blue Monday reste à ce jour le single le plus vendu de l´histoire de la musique. C´était Dan Shelton pour Channel 5. »

...

And I still find it so hard / To say what I need to say / But I´m quite sure that you´ll tell me / Just how I should feel today.

Je ne savais pas depuis combien de temps je dansais. Mes cheveux s´étaient collés sur mon front et ma gorge s´asséchait de minute en minute. Comme pour prévenir d´une attaque aérienne, des faisceaux de lumière transperçaient la pénombre pour venir se déposer sur les visages affolés.
Quelques notes de synthétiseurs montaient déjà dans les airs. Un avion de chasse les dispersa au-dessus de nos têtes dans une rafale automatique avant de larguer sa bombe. L´ogive métallique explosait entre nos deux oreilles. Pas le temps d´avoir peur que déjà le beat de Blue Monday nous ordonnait de poursuivre.
À bout de forces, je me réfugiai dans les toilettes. La lumière crue des néons me fit l´effet d´une gifle. C´est contre un mur criblé de stickers que je reconnus la jeune fille brune. Une main accrochée à la ceinture, l´autre tenant un verre de tonic, elle battait du pied le rythme robotique.
N´écoutant que mes nombreux whisky Coca, je me décidai pour une approche à la fois désinvolte et désinvolte. C´est lorsque j´étais à mi-chemin qu´un ersatz de Blondie, trop maquillée à mon goût, sortit des toilettes pour embrasser langoureusement ma charmante allumeuse.
Seul face à la cuvette, je tâchais d´oublier l´humiliation.

...

« Cette musique était séquencée, informatisée et là était placé à côté de moi le symbole de ce qu´ils avaient réalisé. » Peter Saville

« Dan, est-ce que vous pouvez nous dire comment à été créée cette fameuse pochette ?
– Oui, naturellement Bobby. Elle est l´œuvre de Peter Saville. Peter est le designer attitré de Factory Records. C´est à lui qu´est donc confiée la création de la pochette du single Blue Monday. Un jour qu´il rend visite au groupe en pleine répétition, il tombe sur un objet qui éveille aussitôt sa curiosité. Il s´agit d´une disquette informatique souple 4 pouces servant à conserver les données du sampler. Peter, amateur de pop art, décide aussitôt de reproduire l´objet, et toutes ses découpes, au format 12 pouces comme pouvait le faire l´artiste Claes Oldenburg. Une idée totalement novatrice pour l´industrie de la musique mais qui s´avère très vite extrêmement coûteuse, puisque le prix de sa conception fait perdre à Factory près d´une livre sterling pour chaque maxi vendu.
– C´est tout à fait savoureux, Dan.
– Mais l´histoire ne s´arrête pas là, Bobby, puisque Saville pousse encore plus loin le concept de la pochette. Son idée est de coller parfaitement au mystère qui entoure New Order, dont les quatre membres refusent presque systématiquement interviews et photos. Il décide donc de ne faire apparaître lisiblement, ni le nom du groupe, ni le titre du morceau et conçoit pour cela un code représenté sur le côté de la pochette par de petits carrés de différentes couleurs. Une roue multicolore placée au verso de la pochette fait alors correspondre une couleur avec une lettre et permet ainsi de décrypter le nom et le titre.
– Tout à fait ingénieux ! Un grand merci à vous Dan. C´était notre ami Dan Shelton pour Channel 5. »

...

Cela faisait longtemps que mon esprit avait été mis en pièces lorsque la ligne de basse et la mélodie refirent leur apparition. Comme à deux béquilles, je me raccrochai à elles. Se mêlant aux nappes synthétiques, la voix grave des chœurs s´élevait au-dessus du théâtre des opérations. Les troupes s´éloignaient au son des derniers coups de canon.

I thought I told you to leave me / While I walked down to the beach / Tell me how does it feel / When your heart grows cold, grows cold, grows cold, grows cold.

La salle était maintenant presque aussi vide que mon cerveau. Les quelques individus encore présents erraient comme des électrons fous. Il n´y avait plus de cohérence, juste l´énergie du désespoir.
Le son s´arrêta sans prévenir et la lumière blafarde fit son apparition, donnant à la salle des allures de champ de bataille.
Je me rassis sur le canapé pourpre le temps de reprendre mes forces. Je repensais alors à ce que racontait Greil Marcus au sujet de Like a rolling stone. Un morceau qui avait changé la musique, l´avait emmenée dans une autre dimension. Une chanson qui, dès les premières notes, dès les premières paroles, vous emporte en terrain connu. Un titre qui marque les gens et influence profondément des dizaines d´artistes derrière lui. On peut dire que New Order tenait avec Blue Monday son chef d´oeuvre. Bob Dylan avait électrifié le folk, New Order électronisait la pop.

Je me retrouvais seul à descendre ce grand boulevard balayé par un vent glacial. La lumière du jour faisait doucement son apparition et apportait une teinte bleutée à cette vision en noir et blanc. Le disque ne tournait plus mais Blue Monday jouait encore et encore. Expérience de la persistance musicale, comme disait Kim. Pour tuer le temps je laissais s´enrouler mon reste d´esprit autour de l´étrange nymphette...

How does it feel / To be without a home / Like a complete unknown / Like a rolling stone.

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