« Quand
nous étions dans Joy Division, les gens n´allaient pas dans
les clubs pour danser, mais pour donner des coups de tête. »
Bernard Summer
La
fine poudre cristallisée était restée quelques
instants en suspension sur la surface sombre avant de disparaître,
aspirée dans les limbes de mon whisky Coca. J´introduisis
mon index dans le liquide tiède et tournai lentement jusqu´à
dissoudre la molécule.
Avachi sur le canapé pourpre,
je distinguais du dance-floor seulement ce que les flashes
stroboscopiques voulaient bien me céder.
Mèche
gélifiée et brillante./Bras aux veines
saillantes./T-shirt humide sur peau collante.
Dans cet espace
moite vibrait un beat lent et synthétique qui se
répétait un millier de fois. Aucune variation rythmique
ne venait troubler cet autobahn des années 2000 sur
lequel je filais sans opposer la moindre résistance,
tranquille et fataliste.
Un
peu à l´écart des danseurs, une jeune fille brune
ondulait timidement. La lumière blanche et violente venait
régulièrement surexposer son visage qui disparaissait
et réapparaissait comme en diapositive.
Ses yeux
charbonneux qui jusqu´à présent se perdaient sur le
sol poisseux de ce souterrain chargé en sons électroniques,
se posèrent sur moi.
Le défilement lumineux
s´accéléra jusqu´à devenir hypnotique. Je
fermai les paupières mais le visage pâle s´était
définitivement fixé sur ma rétine.
C´est
à cet instant que les premières notes retentirent.
Immédiatement reconnaissables. D´abord un kick de
batterie qui venait frapper mes oreilles comme une rafale de
Kalachnikov annonçant le début des hostilités.
Progressivement, le rassemblement se faisait autour de la frêle
mélodie synthétique avant que la ligne de basse n´entre
à son tour dans la bataille. Une chevauchée puissante
jouée sur un synthé.
Puis comme un faux départ,
la batterie rappela tout le monde à l´ordre avant de
reprendre sur un rythme martial et glacé. Soutenu maintenant
par une guitare basse, le Moog revenait plus décidé et
menaçant encore. Rien ne semblait pouvoir arrêter cette
ligne simple et austère. Rien ne semblait pouvoir empêcher
Blue Monday de m´emporter encore une fois.
Appuyées
par des nappes de synthétiseurs, les troupes chantaient d´une
même voix fantomatique. Au loin on pouvait entendre le bruit
sourd des bombes.
Discipliné, je me laissais guider par le
rythme métronomique jusqu´aux premiers mots.
How
does it feel / To threat me like you do / When you´ve
laid your hands upon me / And told me who you are.
I
thought I was mistaken / I thought I heard your words / Tell me how
do I feel / Tell me now how do I feel.
Pris
entre deux feux, j´étais maintenant tiraillé entre un
beat
dance
qui me cravachait le cœur et cette voix blanche, tendue et
menaçante, qui peu à peu me crispait les neurones. Une
pulsation irrésistible sur des paroles sombres, tout juste
chantées, desquelles transpiraient doute et malaise.
Blue
Monday
était un train surpuissant lancé vers les égouts
de l´esprit. Un morceau sur la descente, lorsque après avoir
embrassé le ciel, vous vous retrouvez le cul par terre.
Je
repensai alors à cette brunette. Elle me rappelait celle de
Dylan, arrogante Miss Lonely, fille de bonne famille
partie à la dérive dans la métropole agitée
et qui finit seule, comme une pierre qui roule.
Un récit
aux accents surréalistes, écrit en 1965, qui semblait
décrire un pays, l´Amérique des sixties,
fonçant droit dans le mur telle la Porsche de James
Dean.
Presque vingt ans plus tard, après l´explosion de
violence de la fin des années 1960 et la lente décomposition
des idéologies, Blue Monday paraissait évoquer
quant à lui le réveil difficile d´un royaume au bord
de l´implosion. Un de ces matins pluvieux et froids qui vous font
redescendre d´une nuit de danse et d´extase. Le Royaume-Uni,
alors en pleine crise économique et sociale, est mené
d´une main de fer par une Dame partie en guerre contre la classe
ouvrière et qui lancera bientôt les troupes de Sa
Majesté dans la bataille des Falklands.
Ma
pauvre lonely girl avait disparu de mon champ de vision, qui
pourtant s´était considérablement élargi.
Doublement
motivé par l´envie de la retrouver et celle d´évacuer
le trop plein d´énergie, je traversai la masse compacte des
danseurs, effleurant les corps moites et croisant les regards
troublés. Au milieu des autres, je me laissai submerger par le
son robotique des Anglais. Mes pulsations cardiaques s´emballèrent
faisant affluer une dose massive de globules contaminés au
cœur de mon cerveau. D´un seul coup mes neurotransmetteurs se
libérèrent de leurs chaînes pour me propulser à
Manchester au début des eighties.
...
Un
homme en imperméable se tient debout devant une petite maison
ordinaire. Protégé d´une pluie fine par un parapluie,
il s´adresse à nous en se balançant d´avant en
arrière : « C´est
ici, juste derrière moi, dans cette maison d´un quartier
résidentiel de Macclesfield, que Ian Curtis, alors jeune
chanteur du groupe Joy Division a été retrouvé
mort le 18 mai 1980. C´est à l´aube que Ian Curtis se
serait pendu dans sa cuisine. Il n´avait que 24 ans. »
Les
mains dans les poches, le même homme marche tranquillement au
pied d´une tour d´habitation dans ce qui ressemble à une
banlieue dite à risque. La caméra le suit. « À
la mort de Curtis, le reste du groupe décide de poursuivre
dans la musique et s´installe à Manchester. Toujours
accompagné de sa guitare, Bernard Summer passe alors au chant.
Peter Hook et Stephen Morris gardent respectivement la basse et la
batterie tandis que Gilian Guilbert, la petite amie de Morris, entre
dans le groupe pour prendre place derrière les claviers. Nous
sommes en 1980 et Joy Division, créé trois ans plus
tôt, change de nom pour New Order. »
Le
journaliste, maintenant en veste de tweed, est assis au comptoir d´un
pub. Il regarde la petite scène au fond de la pièce.
« Dès
l´année suivante, le groupe sort un premier album,
Movement... »
Il se retourne vers la caméra. « ...
Des
compositions post-punk datant des années Curtis. Sombre et
mélodique, l´album reste dans la droite ligne de ce que
faisait déjà Joy Division. Malgré la qualité
de cet album, le groupe semble avoir du mal à rebondir. »
Nous
retrouvons notre homme assis sur le trottoir, juste devant un
bâtiment industriel. De vieilles affiches déchirées
sont encore collées sur le mur de briques sombres. La caméra
resserre doucement sur lui. « Tony
Wilson,
alors animateur d´une émission musicale sur une chaîne
locale, fonde en 1978 Factory Records dont les premiers locaux se
trouvent ici même, juste derrière moi. C´est avec
Factory que Joy Division signe son tout premier contrat et malgré
la fin tragique du groupe, Wilson restera fidèle et continuera
de produire New Order.
Plus
tard le bâtiment deviendra un night-club couru par toute la
jeunesse de Manchester. »
Les
spots de lumières balaient l´espace. Le journaliste est
appuyé contre une rambarde. Derrière lui, plusieurs
dizaines de jeunes gens dansent sur la piste. Malgré
l´ambiance débridée qui règne tout autour de
lui, il parvient à garder son sérieux. C´est un
professionnel. « Après ce premier album, Rob
Gretton, co-fondateur de Factory Records et manager de New Order,
décide d´emmener le groupe à Londres. Depuis quelques
mois, de nouvelles sonorités, produites à partir de
machines, envahissent l´Angleterre. C´est dans les nombreux clubs
de la capitale anglaise, comme celui-ci, que Bernard Summer et les
autres membres découvrent ces musiques électroniques.
Constitués de boucles, d´échantillons sonores et
d´effets divers, les morceaux dépassent parfois la dizaine
de minutes. La répétition des sons semble agir
directement sur le comportement des danseurs qui peuvent atteindre
parfois une sorte de transe, aidés en cela par la consommation
de drogue. Profondément marqués par cette nouvelle
expérience musicale, les membres du groupe rangent leurs
guitares et investissent dans un séquenceur. »
D´une
manière faussement décontracté, notre
journaliste s´assied sur le bord d´une console de mixage 24
pistes. Le second plan laisse apercevoir des instruments derrière
une large vitre. « Motivés par les
nombreuses possibilités qu´offrent ces machines, New Order
entre au studio Britannia Row, où je me trouve maintenant,
pour enregistrer Blue Monday. Sous l´influence croissante du
LSD, le son du groupe opère alors sa mutation pour adopter les
rythmes hypnotiques entendus dans la folie londonienne.
Reprenant
en partie les techniques de production de la musique électronique,
New Order compose Blue Monday à partir de trois influences majeures. Tout d´abord celle du
groupe allemand Kraftwerk, dont il reprend le morceau Uranium
pour leur longue introduction mais aussi Our love de
Donna Summer pour le rythme et Dirty talk de Klein & MBO
pour les arrangements. Le morceau sort en mars 1983 pour rapidement
grimper en tête des charts. Avec plus de deux millions
d´exemplaires vendus, Blue Monday reste à ce jour le single le plus vendu de l´histoire
de la musique. C´était Dan Shelton pour Channel 5. »
...
And I still find it so hard / To say what I need to say / But I´m quite sure that you´ll tell me / Just how I should feel today.
Je
ne savais pas depuis combien de temps je dansais. Mes cheveux
s´étaient collés sur mon front et ma gorge
s´asséchait de minute en minute. Comme pour prévenir
d´une attaque aérienne, des faisceaux de lumière
transperçaient la pénombre pour venir se déposer
sur les visages affolés.
Quelques notes de synthétiseurs
montaient déjà dans les airs. Un avion de chasse les
dispersa au-dessus de nos têtes dans une rafale automatique
avant de larguer sa bombe. L´ogive métallique explosait
entre nos deux oreilles. Pas le temps d´avoir peur que déjà
le beat de Blue Monday nous ordonnait de poursuivre.
À
bout de forces, je me réfugiai dans les toilettes. La lumière
crue des néons me fit l´effet d´une gifle. C´est contre
un mur criblé de stickers que je reconnus la jeune
fille brune. Une main accrochée à la ceinture, l´autre
tenant un verre de tonic, elle battait du pied le rythme
robotique.
N´écoutant que mes nombreux whisky Coca, je me
décidai pour une approche à la fois désinvolte
et désinvolte. C´est lorsque j´étais à
mi-chemin qu´un ersatz de Blondie, trop maquillée à
mon goût, sortit des toilettes pour embrasser langoureusement
ma charmante allumeuse.
Seul face à la cuvette, je tâchais
d´oublier l´humiliation.
...
« Cette musique était séquencée, informatisée et là était placé à côté de moi le symbole de ce qu´ils avaient réalisé. » Peter Saville
« Dan,
est-ce que vous pouvez nous dire comment à été
créée cette fameuse pochette ?
– Oui,
naturellement Bobby. Elle est l´œuvre de Peter Saville. Peter est
le designer attitré de Factory Records. C´est à lui
qu´est donc confiée la création de la pochette du
single Blue Monday. Un jour qu´il rend visite au groupe en
pleine répétition, il tombe sur un objet qui éveille
aussitôt sa curiosité. Il s´agit d´une disquette
informatique souple 4 pouces servant à conserver les données
du sampler. Peter, amateur de pop art, décide aussitôt
de reproduire l´objet, et toutes ses découpes, au format 12
pouces comme pouvait le faire l´artiste Claes Oldenburg. Une idée
totalement novatrice pour l´industrie de la musique mais qui
s´avère très vite extrêmement coûteuse,
puisque le prix de sa conception fait perdre à Factory près
d´une livre sterling pour chaque maxi vendu.
– C´est tout à
fait savoureux, Dan.
– Mais l´histoire ne s´arrête pas
là, Bobby, puisque Saville pousse encore plus loin le concept
de la pochette. Son idée est de coller parfaitement au mystère
qui entoure New Order, dont les quatre membres refusent presque
systématiquement interviews et photos. Il décide donc
de ne faire apparaître lisiblement, ni le nom du groupe, ni le
titre du morceau et conçoit pour cela un code représenté
sur le côté de la pochette par de petits carrés
de différentes couleurs. Une roue multicolore placée au
verso de la pochette fait alors correspondre une couleur avec une
lettre et permet ainsi de décrypter le nom et le titre.
–
Tout à fait ingénieux ! Un grand merci à
vous Dan. C´était notre ami Dan Shelton pour Channel 5. »
...
Cela faisait longtemps que mon esprit avait été mis en pièces lorsque la ligne de basse et la mélodie refirent leur apparition. Comme à deux béquilles, je me raccrochai à elles. Se mêlant aux nappes synthétiques, la voix grave des chœurs s´élevait au-dessus du théâtre des opérations. Les troupes s´éloignaient au son des derniers coups de canon.
I thought I told you to leave me / While I walked down to the beach / Tell me how does it feel / When your heart grows cold, grows cold, grows cold, grows cold.
La
salle était maintenant presque aussi vide que mon cerveau. Les
quelques individus encore présents erraient comme des
électrons fous. Il n´y avait plus de cohérence, juste
l´énergie du désespoir.
Le son s´arrêta
sans prévenir et la lumière blafarde fit son
apparition, donnant à la salle des allures de champ de
bataille.
Je me rassis sur le canapé pourpre le temps de
reprendre mes forces. Je repensais alors à ce que racontait
Greil Marcus au sujet de Like a rolling stone. Un morceau qui
avait changé la musique, l´avait emmenée dans une
autre dimension. Une chanson qui, dès les premières
notes, dès les premières paroles, vous emporte en
terrain connu. Un titre qui marque les gens et influence profondément
des dizaines d´artistes derrière lui. On peut dire que New
Order tenait avec Blue Monday son chef d´oeuvre. Bob Dylan
avait électrifié le folk, New Order électronisait
la pop.
Je me retrouvais seul à descendre ce grand boulevard balayé par un vent glacial. La lumière du jour faisait doucement son apparition et apportait une teinte bleutée à cette vision en noir et blanc. Le disque ne tournait plus mais Blue Monday jouait encore et encore. Expérience de la persistance musicale, comme disait Kim. Pour tuer le temps je laissais s´enrouler mon reste d´esprit autour de l´étrange nymphette...
How does it feel / To be without a home / Like a complete unknown / Like a rolling stone.
