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     RAK : FERMEZ LES YEUX   
 par Renée Bin


Quand Rak Dee Cal est né, il avait 20 ans et il a poussé un cri.

Fermez les yeux. Imaginez un cinéphile punk à l´index tatoué, intéressée par les rites d´indiens animistes du fin fond de la jungle d´Indonésie qui serait tombé en deuxième noce amoureux de la musique électronique, plaquant du jour au lendemain la musique industrielle pour plonger dans les vibes chaudes du dub et organiser des tournées hardcore et des soirées pour faire la promo de petits nouveaux de la musique électronique sur le web et tout en continuant à passer des disques métal de temps en temps, en souvenir du bon vieux temps.
Gardez les yeux fermés.
Voici l´histoire inachevée de Rak.

À Dijon, le Centre culturel universitaire s´appelle l´Atheneum, nom traditionnellement donné aux lieux dédiés à la littérature, à la science et aux arts.
Afin de faciliter l´immersion dans le monde artistique, l´Atheneum est dénué de toute ouverture.
Depuis 1983, l´Atheneum accueille une radio estudiantine. La petite est hyperactive, elle s´appelle Radio Dijon Campus.
1983, c´est l´année où David Bowie cartonne avec Let´s dance.
Un peu plus tard, en 1985, un soir, Rak Dee Cal dit Rak, fils de Radio Dijon Campus et de l´Atheneum pousse son premier cri.
Il a 20 ans.
Dans la chaleur protectrice du studio enfumé, loin du lycée, il va pousser ce cri de Bunker Party tous les dimanches soirs, à la nuit tombante, sur la bande FM bourguignonne.
Les ondes de ce cri ont la couleur du rock français des années 1980. Punk avec une pincée de gothique, il s´appuie sur des productions certifiées alternatives par des labels indépendants. Il est chroniqué dans les fanzines, ces petits journaux photocopiés en noir et blanc qui circulent dans les caves, en souterrain.
En tournée, pour promouvoir leur second disque, le groupe OTH vient lui rendre visite. Leur disque s´appelle Réussite, avec les titres, hehum, je cite : Euthanasie pour les rockers, Requiem pour un démon, Les Araignées ne dorment jamais, La France dort, Le sexe prime, La chair humaine ne vaut pas cher, Interdit aux chiens, Un seul problème, S.S. super sordo, Jusqu'à la fin de la nuit, On est tous des acculés, Les Clowns électriques. Ça place.
Chroniqueur motivé, Rak en profite pour organiser des concerts à deux pas de là, à l´Acropole. Encore une référence antique pour ce rade perché sur les hauteurs de la ville, en bordure des facultés, aux dimensions modestes mais à la cave accueillante.
Au même moment mais pas dans la même cour, Jeanne Mas soigne son trait d´eye-liner sur la pochette de son Rouge et Noir. Et Rak continue de rencontrer ceux qui fabriquent cette musique rouge et noire. Un jour c´est les Washington Dead Cats, groupe punkabilly. Ils sortent en 1986 sur Bondage Go vegetable go. Ces Français chantent en anglais, leur public se déchaîne et slamme sous leurs lancers de poireaux. Encore un truc à faire imploser l´Acro.
Dans un autre genre, un autre jour, Rak va voir Norma Loy, des Dijonnais qui intègrent de la danse butÅ à leurs concerts. À Dijon, on n´a jamais vu ça.
Rak passe ce qu´il faut de diplômes pour devenir projectionniste, parce que le cinéma aussi, ça lui plaît bien. Après, il pose un lapin aux auditeurs de Radio Dijon Campus.
1989, c´est l´année de la première Techno Parade à Berlin et celle où Rak quitte Dijon pour aller crier ailleurs.

À Ménilmontant à Paris, il retrouve Mickey, croisé un soir de concert bourguignon. Patron de la Cantada, et de l´association Folies Melody, le chanteur de MST réunit dans son bar tout ce que la capitale compte de plus sélect en matière de punks, rockers et squatters activistes. Avec Folies Melody, il organise des concerts dans les cafés et squats de la ville, et des tournées aussi. Il propose à Rak de s´occuper de quelques-uns de ses protégés. Rak devient manager pour Hoax à l´époque où le groupe sort The Pressure, un disque à la pochette bouffée par une tête de poisson, dans le bac des disque indus, pas loin du grand frère allemand Einstürzende Neubauten.
Treponem Pal, figure emblématique d´un bon gros rock aux sonorités indus-métal, le groupe marche bien. Rak monte dans le camion et part en tournée avec eux. Avec Marco le chanteur, ils croisent la route des Young Gods. Marco chante pour Treponem Pal. Marco compose. Marco cherche. Marco écoute d´autres styles de musique. Dans la cabine du camion, sur la route, le radiocassette décrypte des centaines de kilomètres de bandes magnétiques.
En 1992, 1993, Rak se met à écouter des musiques plus rondes, des musiques composées et chantées par des Blacks avec du son trafiqué à l´aide de machines. Son oreille se fait au dub. Issue de la rencontre des fils de Bob Marley et de l´électronique, on raconte que ces gens-là fabriquent cette musique sur des synthés, et la diffusent en plein air sur d´énormes sound-systems montés sur des camions. Hum, drôle d´idée.
Peut-être qu´à ce moment, le rythme de cette musique est plus fort que tout le son gratteux et sombre qui l´a accompagné depuis qu´il est né, peut-être qu´il est avec le Rock comme un amant lassé. Rak a envie d´autre chose, cette musique réveille sa curiosité musicale. Rak va aller la retrouver là où on l´écoute fort, si fort que ça vous en fait vibrer les ailes des poumons.

Il traverse la Manche et devient très vite un habitué des soirées du Brixton Academy, un club du sud de Londres géré par un certain Simon Parkes. Pour la petite histoire, ce gentleman avait racheté ce club installé dans un ancien théâtre, pour une bouchée de pain en 1983. Pour sa réouverture, il y fait jouer Eek-A-Mouse, grande figure de la scène reggae. En 1985, il accueille les Clash alors que personne ne veut plus de punks nulle part à Londres. Ce patron clairvoyant programme à la fin des années 1980 des soirées dance music répondant aux doux noms de Westworld, Energy ou Metamorphosis où Diana Ross chante un soir en invitée surprise, la classe quoi. Quand la scène acid house explose, il a la permission d´ouvrir son club jusqu´à six heures du matin. Pas étonnant qu´avec un pedigree pareil, Rak se soit senti à l´aise dans la boîte.
C´est donc dans ce cadre accueillant, sous le balcon de l´ancien théâtre, les yeux levés vers la fameuse fresque peinte du dôme, un ciel bleu, que Rak plonge dans le son de Dread Zone, Revolutionnary Underground ou encore de Steve Hillage, des rois au royaume du dub, et qu´il découvre l´acid house.
Rak a presque 30 ans. À Paris, il continue de travailler en tant que projectionniste à la Ferme du Buisson. IAM danse le mia par là-bas mais pour ce qui est de la musique et de la danse, c´est bien au fond d´un club de Londres qu´au même moment, en 1994, pour la deuxième fois de sa vie, Rak pousse un cri en totale symbiose avec une foule ondulante de bonheur sur des rythmes binaires et électroniques.
Cette musique « de drogués » diront certains, « envoûtante » diront d´autres, se propage comme une traînée de poudre en Europe, à l´intérieur aussi bien qu´à l´extérieur, à la ville comme à la campagne.
« C´est ma période consommateur… » Rak prend le temps d´aller écouter la musique électronique en tous lieux et toutes circonstances.
Parcours sans faute. Vous l´avez peut-être croisé là :

  • au festival Megadog en Angleterre, so British et so transe ;

  • aux raves organisées par les Technokrats pas loin de Paris ;

  • dans les Landes sur le technival de Tarnos ;

  • à la Love Parade à Berlin ;

  • au Tresor à Berlin pendant un set mémorable de Sven Väth donné justement à l´occasion de la Love Parade ;

  • dans une after à deux heures de Berlin, au milieu des champs, un lieu barge avec un manège sensoriel, à ce qu´il paraît ;

  • à Madrid, où il part s´installer « par amour ». Consciencieux, il s´emploie là pendant six mois à visiter la vie nocturne jusque dans ses moindres recoins. Il repart fatigué mais gavé de rencontres improbables et déjantées. Il y a par exemple le chanteur des Pleasure Fuckers également remarqué par Almodovar, évidemment.

Retour à Paris. Marie Sabot n´est pas encore l´organisatrice des célèbres soirées We Love Art. Rak la connaît, il l´a rencontrée quelques années plus tôt via Garance Productions, le label pour lequel elle travaille et organise des concerts à l´Élysée Montmartre. Fin 1996, elle s´occupe d´une troupe de performers, les Astéroïdes. Ils se recroisent et se rendent compte qu´ils ont tous les deux envie de soirées où il se passe quelque chose. Réunis sous la bannière Z´Avengers, ils offrent leurs services au Wait and See, un grand bar design fraîchement ouvert à deux pas de Bastille. Ensemble ils fournissent à la clientèle du dimanche soir un « atterrissage » de qualité, avec performances de performers, projection de films de série Z, comme le célèbre Flesh Gordon avec bien entendu, platines et deejays choisis.
Au même endroit, de temps en temps le jeudi, ils proposent des soirées thématiques. La soirée concoctée en hommage au Train Fantôme accueille Torgull et Manu Le Malin. Les deejays hardcore font salles combles dans toutes les teufs, champs et usines investis par des hordes de ravers encapuchonnés, plantés à l´oblique dans des treillis, les dents serrées, parfumés d´effluves acidulés.

En ville toujours, à Paris, un soir du début de l´année 1998, ils organisent une grosse teuf dans l´ancien théâtre de Belleville. Le lieu est géré par Pascal Battisti, actuel patron du Café des Sports, un copain. Ils montent la soirée en partenariat avec la Fox : pour obtenir les autorisations, ça aide. Sur le flyer de la soirée, on peut lire : « À l´occasion de la sortie du coffret Alien saga en vidéo, Z´Avengers et M présentent Alien Party, In modern space beat no one can here you scream, le vendredi 23 janvier 1998 de 23 heures à l´aube (…) VJ´s Aliensaga – DJ´s – PERFOMERS… !!! » Pas de noms mais trois points d´exclamation – tu m´étonnes. À la soirée se côtoyaient tout simplement : Pressure Drop sound system,  – la très regrettée – Sex Toy, Torgull, T Xomin sur le Nostromo Floor et Willyman, Manu Le Malin, Scan X et Sven Väth sur le Mother Nest Floor. Rien que ça. Donnant sur la rue de Belleville, en fond de cour, les murs du théâtre, reconverti depuis en restaurant chinois, doivent encore résonner de cette avalanche de kilos de son acid house et hardcore déversée sur quelque mille cinq cents personnes. De quoi faire pâlir tous ceux qui étaient ou trop jeunes, ou trop vieux, ou trop loin pour voir ça. Mais j´étais où, moi, le 23 janvier 1998 ?

Cette année-là encore, Z´Avengers organise la tournée de Manu Le Malin. Rak passe par le réseau rock pour faire passer le DJ hardcore dans toute la France. Il fait le tour des boîtes de nuit labellisées Ferarock avec Biomechanik. Et c´était bien de faire ça aussi ? C´était bien, mais c´était fatigant (sourire).
Par l´intermédiaire de No Fat, un autre collectif, précurseur dans le net-label, Rak organise d´autres soirées. Là encore, la double casquette musique et cinéma lui permet d´organiser en septembre 2001, entre autres, une belle fiesta. Pour honorer La Planète des Singes de Tim Burton, sont amenés par ascenseur sur la terrasse d´un cinéma aux portes de Paris, sept cents personnes qui se déhanchent sous les étoiles, sur les mixes de Maud des Scratch Massive, Alex Roy ou Ilana.
Frank, son ami de teuf et ingénieur informatique de son métier, développe pour le plaisir plusieurs outils mis à disposition des internautes. En créant Valiza Tools, il souhaite développer une nouvelle façon de produire et de partager la musique, et tout autre support artistique choisi par le collectif. Sur la page d´accueil du site, il y a les mots Tools – outils –, indépendants et artistes, ça résume bien l´esprit de ce net label. Sensible à la démarche de faire découvrir de nouveaux artistes en toute indépendance, Rak rejoint le net-label pour y apporter tout ce qu´il peut sur la partie événementielle et faire sortir les poulains de l´écurie Valiza Tools de leur monde virtuel vers des scènes plus réelles comme au Nouveau Casino par exemple, où le label programme une soirée Valiza Tools tous les trois mois.

Et pour ce qui est de crier, Rak déplore parfois qu´il ne se passe plus rien dans les soirées. Plus de surprises dans les programmations des clubs ou dans les festivals dont la vocation est pourtant, à son avis, de faire jouer les stars, d´accord, mais aussi de donner la possibilité aux petits nouveaux de se faire voir et écouter. Que foutent les programmateurs, bon sang ? Ils ont peur, ils n´ont plus les moyens de prendre des risques, en tout cas, ils en prennent le moins possible et on se retrouve avec des clubs qui bookent tous en même temps les mêmes artistes. Damned.
Hommage aux « filles » : c´est pas pareil, c´est dans leur culture héritée des groupes activistes anglais et lesbiens de faire les frondeuses, du coup elles font des trucs qui sortent des sentiers battus (cf. le Pulp).
Rak serait-il victime du « c´était mieux avant » que nous déplorions entendre dans la bouche de nos aïeux et qui nous rattrape nous aussi ? Ou est-ce une réalité ?

Toujours projectionniste de métier, au Grand Rex – le bon endroit –, Rak ressort en fin de semaine les disques de sa collection des années 1980 à la Féline, bar rock de la capitale où il est de bon ton d´arriver gainé de vinyle. Le 14 mars 2008, il avait rendez-vous avec Torgull pour un set annoncé « eletro-punk-dub-fusion ». Pari tenu. La boucle se boucle et l´histoire n´est pas terminée.
Il réfléchit en ce moment à relancer sérieusement le principe de Lazy Down, lancé en 1998 en bordure de la Techno Parade, formule de retrouvailles musicales et artistiques de l´après-midi. Trouver une formule qui permette de se retrouver en famille, à la coule, pour écouter du bon son, découvrir des artistes et des créateurs. Moi, sortir en semaine, j´y arrive plus, et toi ? Ben moi non plus. Mais les résistants, les survivors, c´est le dimanche qu´ils sortent, entre 14 heures et minuit. Respect, spéciale dédicace aux afters du Tone Hall à New York avec Tenaglia et Sanchez, double respect. Allez, à la tienne, c´est ma tournée.

Rak a fêté son anniversaire en janvier 2008, il a 43 ans.
Description du bonhomme : un grand type aux joues rondes, le cheveu sombre rayé de fils d´argent, ramenés en queue de cheval au dessus de la nuque courte. Le coin des yeux plissés par le sourire facile avec un je-ne-sais-quoi de figé dans le rictus à cause d´un muscle récalcitrant dans le bas du visage.
Sur l´index de la main droite un tatouage ethnique : on parle voyages. Tiens, ça, c´est un tatouage dayak, dit-il le doigt levé sous mon nez, ramené d´Indonésie, une peuplade d´Indiens animistes* que j´aimerais bien aller visiter bientôt, au fin fond de la jungle, avec un ami photographe si possible, je ne te parle pas d´un voyage en amoureux**, mais d´une expédition parce que ces gens-là, ils m´intéressent depuis longtemps et que c´est pas un voyage qui se fait comme ça, par-dessus la jambe…
Ça fait deux autres sujets de discussion, vastes.
Depuis l´âge de 20 ans, Rak pousse des cris, organise des soirées pour défendre toute la musique qu´il aime et ses artistes. Il tombe amoureux, travaille et voyage. Tout ça à la fois, le sourire aux lèvres, sans les mains, et hop.
Tendez l´oreille, Rak Dee Cal n´a pas fini de brailler. Vous pouvez rouvrir les yeux.

 

*Animist : dans le dictionnaire de l´ordinateur, en anglais, ça donne :

  1. the attribution of a soul to plants, inanimates objects, and natural phenomena.

  2. the belief in a supernatural power that organizes and animates the material universe.

**Amoureux : c´est pas le sujet de cet article, mais il en connaît un rayon, en témoignent les prénoms-demoiselles qui surgissent respectueusement de temps à autre dans la discussion.

À suivre sur :

  • sa page MySpace

  • le site de Valiza Tools

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