Que
s´est-il passé rue Lepic ? Avant mon arrivée,
des jeunes gens y battaient tambour en une procession : la
République de Montmartre gravissait solennellement la butte,
Aristide Bruant douze fois répliqué fermant la marche.
Mais en réalité, que s´est-il passé ? Un
témoin ne témoignerait de rien : rien ne se serait
passé rue Lepic. J´y avais rendez-vous avec Delphine Quême
pour parler avec elle de son label, Bureau
Records,
qui venait de faire paraître à la fin de 2007 son
troisième maxi, Turtles
and birds,
signé Quartet – autrement dit Delphine Quême. Je
m´attendais à ce qu´elle fournisse à mes questions
des réponses que je devinais déjà : vie du
label, problèmes d´argent, vinyle ou non, influences
musicales, etc. Il ne
s´est rien passé de tel rue Lepic, vraiment
rien de tel.
Le réel a plié au son de la voix de Delphine en une
courbe devenue boucle, boule, pelote si dense – l´univers
entier dans une tête d´épingle.
Je n´ai eu à
lui poser quasiment aucune des questions que j´avais préparées,
car au gré d´une conversation de près de trois
heures, ce sont des années d´activité autour de la
musique que Delphine a déployées. Passant avec le plus
grand naturel de son long séjour londonien à ses
dernières lectures sur les neurosciences, de son amitié
avec Drew Daniel (qui a produit un remix d´une profusion inouïe
de Turtles and
birds, sous
la figure de The Soft Pink Truth) aux épisodes les plus
douloureux de sa vie, elle s´est dévoilée,
mais sans impudeur, car même lorsque ce qu´elle disait
touchait au plus intime, j´ai compris que la musique formait le
nœud central par où passaient tous les fils de ses
récits.
C´est ainsi que j´ai vu se tracer dans ses mots
les chemins qu´avait empruntée chez Delphine la musique pour
arriver jusqu´à ce troisième opus de Quartet et de
Bureau Records. L´oreille jusqu´alors exclusivement emplie de
musique noire, elle avait amorcé un virage électronique
voici dix ans, grâce à une cassette que lui avait
enregistrée Pedro Winter un lendemain de Noël. À
Londres, elle avait aguerri son mix, devenant DJ chaque week-end, et
commencé à composer. Puis entre 1999 et 2005, elle
avait surtout donné vie aux mémorables soirées
Paradise
Massage,
basées pour la plupart d´entre elles au Pulp – pour
enfin voir sortir, en février puis en avril 2005, ses deux
premiers maxis.
Quant à l´avenir de Bureau et de
Delphine, après Turtles
and birds ?
Le premier point à l´horizon est un album de Quartet.
En préparation actuellement, il paraîtra au plus tard
dans un an et dans l´idéal en septembre 2008. Il contiendra
des morceaux nouveaux à l´exception d´un seul, et sera
« presque jazz dans l´esprit », rapprochement
qui n´a rien d´incongru tant la musique de Quartet est soutenue
par un groove qu´on ne peut manquer de sentir – comme s´il
ne devait rester que ce groove une fois ôtée toute la
matière musicale des morceaux. Et l´ouverture de Bureau à
d´autres artistes ? Si elle n´assène pas une réponse
négative, Delphine a tout de même fixé une
condition sine qua
non
à cet élargissement : il devra s´agir d´une
rencontre, mais bien qu´elle ait reçu quantité de
maquettes, la rencontre n´a pas encore eu lieu.
Delphine Quême
a ainsi, auditrice, DJ ou musicienne, trouvé à répondre
avec la musique à une question non posée. « La
musique est la réponse » : on revient à
cette formulation essentielle du problème de la musique et
l´image du nœud s´impose ici à nouveau : la vie de
Delphine Quême s´est nouée autour de la musique, à
la fois au hasard des rencontres et sous la condition d´une
nécessité impérieuse.
Le
travail, en attendant l´événement de l´album,
manquera d´autant moins que Delphine a dû reprendre une
activité salariée, une fois épuisée la
réserve financière grâce à laquelle Bureau
Records avait pu naître et faire sortir ses trois maxis.
Faut-il le préciser ? Un label indépendant de
musique électronique ne ressemble pas à une corne
d´abondance, mais c´est plutôt la corne menaçante du
taureau qui influe sur les gestes et décisions du patron d´un
label indépendant. Tout l´argent est passé dans la
musique de Quartet et les à-côtés –
production, mastering, réalisation du clip
pour Turtles
& Birds,
et le reste. La musique qui avait fini par occuper tout l´espace se
trouve dès lors cantonnée aux week-ends, sorte de
territoire sacré sur lequel le boulot n´empiéterait
sous aucun prétexte. Le rôle fondamental assigné
à la musique dans sa vie demeure cependant.
On comprend
donc que l´existence de Bureau Records, de Quartet et du reste
dépend par-dessus tout de ce que Delphine Quême a vécu –
de ce qu´elle vit. Imprégnée de musique mais
certainement pas destinée, ni par ses origines familiales ni
par ses études, à fonder un label electro pour y éditer
ses propres morceaux, elle a surtout situé dans la musique la
part la plus inventive et la plus dynamique de sa vie. Quand bien
même, habituée au doute et à la modestie, elle
préférerait demeurer un peu en retrait, je dirai donc
ceci de la musique et de Bureau Records : que, serait-ce
seulement pour un temps, Delphine y a mis sa vie toute entière.
Plutôt que la fondatrice d´un label ou qu´une musicienne
seulement, c´est Delphine Quême que j´ai rencontré
rue Lepic.
