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     MERDE IN FRANCE   
 par Jack LockerRoom


Équation d´une catastrophe électronique

Tous les indicateurs sont dans le rouge. L´industrie du disque mixe saturé depuis plusieurs années, elle a raté son enchaînement CD/mp3, et c´est le public qui chante maintenant en chœur sur un dance-floor ravagé, alors que les enceintes crachotent du bruit blanc.
La presse relate la catastrophe chaque mois, scrute les majors ventrues échouées près du vestiaire et le public exulte de voir ces montres saigner (le public exulte toujours quand le monstre saigne).
Les indés aussi sont à l´agonie.
Comme il fait beau et que je suis au chômage, je me suis dit que faire un petit état des lieux de la scène électronique française indépendante passerait le temps. Mon coupon RATP tarif réduit en poche, je suis allé glaner quelques infos de-ci, de-là, prendre le pouls à certains, baisser les yeux à d´autres.
J´ai dû parfois appeler la voirie à cause de l´odeur infecte. Bref, c´était pas beau à voir...

La Théorie : We can make it, baby !

Les indés, ce sont la plupart du temps de une à quatre personnes qui ont comme passion la musique électronique (deejays, musiciens, journaliste spé, animateur radio, organisateurs ou vendeur de disque).
Lors d´une after particulièrement réussie, ils décident de passer à la vitesse supérieure et de sortir un disque, pour commencer. C´est relativement simple, en théorie. Voici la recette :
Tu réunis environ 1.500 euros.
Tu trouves ensuite un studio de
mastering qui va transformer les maquettes fraîchement sortie du studio en tracks puissants et techniquement adaptés au pressage vinyle.
Il te faut ensuite trouver une usine de pressage, en France ou à l´étranger. Ne pas oublier que le vinyle, c´est lourd, et que les transporteurs calculent la facture au poids.
Tu trouves alors un graphiste pour la pochette, tu paies la SDRM – une taxe sur chaque disque – et le tout part à l´usine de pressage. Deux semaines plus tard, les cartons de vinyles sont au milieu de ton salon et servent de table basse.
Nouveau défi, trouver un distributeur qui va acheminer les vinyles de l´usine aux boutiques, aux sites web de VPC et aux autres distributeurs worldwide.

Et voilà, le vinyle est dans les bacs, tes potes peuvent l´acheter.
Pour booster les ventes, tu peux aussi faire de la promo, l´envoyer à une liste de deejays, à la presse, aux radios, faire des annonces sur Internet, voire te faire aider par une boîte de promo.
Si le disque marche bien, d´autres labels peuvent demander une licence et le sortir à l´étranger, ou l´utiliser dans un
mix. Tu peux obtenir une synchro si un réalisateur veut utiliser un track dans sa B.O., et si ça marche à fond, tu represses et represses encore pour inonder le monde de tes galettes.
Tu dois aussi trouver un agrégateur qui va acheminer tes mp3 vers les plates-formes web, de iTunes à Beatport, pour vendre les tracks individuellement ou sous forme de bundle.
L´artiste est demandé partout, en mix ou en live, et comme le label est également bookeur, le cash coule à flot. On t´offre une résidence mensuelle dans un club où tu faits tourner tes artistes et des stars internationales, ce qui te permet, dans une même soirée, de faire connaître tes artistes, de prendre des contacts pour des remixes et de faire du cash sur les entrées et le bar.
Tu sais plus où les mettre, les billets de 100 !
Ça, c´est la théorie.
Le schéma ci-dessous montre en détail le flow de cash généré par les ventes.

Légende :

Chiffre en rouge : le bénéfice venant de l´acteur inférieur.
Chiffre en gris : les coûts venant de l´acteur supérieur.
Bulle : la T.V.A.
Les sliders à gauche et à droite vous permettent de simuler les ventes.
Pour le label, son bénéfice réel se trouve dans la case bleue.


La réalité : You are dismissed, baby.

Les ventes s´effondrent.
50% de réduction depuis 2000. Et ça continue ...
Et comme disait mon grand-père, quand y a plus rien à manger, les hommes redeviennent des animaux.
La musique électronique aujourd´hui, c´est un marché de niche, selon les experts en marketing, très peu d´acheteurs.
Les deejays passent peu à peu du vinyle au CD ou au mp3.
On trouve tout sur Internet.
Comme le marché devient microscopique, tout les grands acteurs - de la distribution à la presse et aux radio – lèvent le pied et recherchent d´autres marchés plus juteux.
Les distributeurs font le minimum et s´essaient au numérique, la presse spécialisée se concentre sur les stars confirmées et prône l´ouverture, vers la pop, le rock et le hip-hop, bref vers tout ce qui pèse plus lourd en kE.
La spirale de la
loose se met en marche. La musique électronique étant moins visible, les autres domaines (le cinéma, la presse généraliste et la télévision) l´oublient.
Fini les synchros et les articles dans Libé !
Pour un disque bien fait, label inconnu et artiste peu connu, il faut compter trois cents ventes. Un petit tube, c´est un peu plus de mille.
Jouez donc avec la nouvelle équation (just have fun) :



Comme pour tout les marchés, une forte concentration se fait sentir : une poignée d´indépendants très connus vendent beaucoup et tournent beaucoup. Tous les autres vendent très peu et restent chez eux.
Non adapté, le marché est saturé d´intermédiaires qui réduisent les marges. Les entreprises ferment l´une après l´autre, réduisant la diversité et la concurrence. Les indés sont donc obligés de travailler avec les dernières grosses structures qui survivent et imposent la soupe populaire à grande échelle.
Résultat, les indés vendent à perte, virent le graphiste et le studio de
mastering professionnel.
Pour ne pas payer de SDRM, ils signent des artistes non inscrit à la SACEM, les crevards quoi. Ils pressent le minimum (cinq cents vinyles, pas d´économie d´échelle), font leur promo eux-même et passent leurs temps à gesticuler pour capter l´attention des radios et des journalistes pour avoir trois lignes en bas de page.
Comme le cash rentre au compte-goutte, ils espacent leurs sorties...
Le début de la fin.

Le futur : encore pire, mec !

Le vinyle est retourné d´où il est venu, à savoir la supra niche des collectionneurs qui paient cher pour écouter la qualité des craquements.
Les deejays mixent tous sur Serato/Tractor/Live des mp3 qu´ils reçoivent par le net, envoyés par les artistes eux-mêmes.
Le voilà, le futur. L´atomisation du secteur va transformer le marché en réseau P2P : plus de centre, mais des millions d´artistes qui ont aussi un boulot alimentaire et qui inondent Internet de mp3. Quand les disquaires n´auront plus que trois bac – M_nus, Ed Banger et Get Physical – il ne restera plus rien, juste toi et ton iPod à chercher dans ton giga de fichiers un titre qui te remue les tripes.
Bon vent (je mate Thalassa maintenant, ça me détend).

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