Équation d´une catastrophe électronique
Tous
les indicateurs sont dans le rouge. L´industrie du disque mixe
saturé depuis plusieurs années, elle a raté son
enchaînement CD/mp3, et c´est le public qui chante maintenant
en chœur sur un dance-floor ravagé, alors que les enceintes
crachotent du bruit blanc.
La
presse relate la catastrophe chaque mois, scrute les majors ventrues
échouées près du vestiaire et le public exulte
de voir ces montres saigner (le public exulte toujours quand le
monstre saigne).
Les
indés aussi sont à l´agonie.
Comme il fait beau et
que je suis au chômage, je me suis dit que faire un petit état
des lieux de la scène électronique française
indépendante passerait le temps. Mon coupon RATP tarif réduit
en poche, je suis allé glaner quelques infos de-ci, de-là,
prendre le pouls à certains, baisser les yeux à
d´autres.
J´ai
dû parfois appeler la voirie à cause de l´odeur
infecte. Bref, c´était pas beau à voir...
La Théorie : We can make it, baby !
Les
indés, ce sont la plupart du temps de une à quatre
personnes qui ont comme passion la musique électronique
(deejays, musiciens, journaliste spé, animateur radio,
organisateurs ou vendeur de disque).
Lors
d´une after
particulièrement
réussie, ils décident de passer à la vitesse
supérieure et de sortir un disque, pour commencer. C´est
relativement simple, en théorie. Voici la recette :
Tu
réunis environ 1.500 euros.
Tu trouves ensuite un studio de
mastering
qui
va transformer les maquettes fraîchement sortie du studio en tracks
puissants
et techniquement adaptés au pressage vinyle.
Il te faut
ensuite trouver une usine de pressage, en France ou à
l´étranger. Ne pas oublier que le vinyle, c´est lourd, et
que les transporteurs calculent la facture au poids.
Tu trouves
alors un graphiste pour la pochette, tu paies la SDRM – une
taxe sur chaque disque – et le tout part à l´usine de
pressage. Deux semaines plus tard, les cartons de vinyles sont au
milieu de ton salon et servent de table basse.
Nouveau
défi, trouver un distributeur qui va acheminer les vinyles de
l´usine aux boutiques, aux sites web de VPC et aux autres
distributeurs worldwide.
Et
voilà, le vinyle est dans les bacs, tes potes peuvent
l´acheter.
Pour
booster les ventes, tu peux aussi faire de la promo, l´envoyer à
une liste de deejays, à la presse, aux radios, faire des
annonces sur Internet, voire te faire aider par une boîte de
promo.
Si le disque marche bien, d´autres labels peuvent
demander une licence et le sortir à l´étranger, ou
l´utiliser dans un mix.
Tu
peux obtenir une synchro si un réalisateur veut utiliser un track
dans
sa B.O., et si ça marche à fond, tu represses et
represses encore pour inonder le monde de tes galettes.
Tu
dois aussi trouver un agrégateur qui va acheminer tes mp3 vers
les plates-formes web, de iTunes à Beatport, pour vendre les tracks individuellement ou sous forme de bundle.
L´artiste
est demandé partout, en mix ou en live, et comme
le label est également bookeur, le cash coule à
flot. On t´offre une résidence mensuelle dans un club où
tu faits tourner tes artistes et des stars internationales, ce qui te
permet, dans une même soirée, de faire connaître
tes artistes, de prendre des contacts pour des remixes et de
faire du cash sur les entrées et le bar.
Tu
sais plus où les mettre, les billets de 100 !
Ça,
c´est la théorie.
Le
schéma ci-dessous montre en détail le flow
de
cash
généré
par les ventes.
Légende :
Chiffre
en rouge : le bénéfice venant de l´acteur
inférieur.
Chiffre
en gris : les coûts venant de l´acteur supérieur.
Bulle
: la T.V.A.
Les
sliders à gauche et à droite vous permettent de
simuler les ventes.
Pour
le label, son bénéfice réel se trouve dans la
case bleue.
La réalité : You are dismissed, baby.
Les
ventes s´effondrent.
50%
de réduction depuis 2000. Et ça continue ...
Et
comme disait mon grand-père, quand y a plus rien à
manger, les hommes redeviennent des animaux.
La
musique électronique aujourd´hui, c´est un marché
de niche, selon les experts en marketing, très peu
d´acheteurs.
Les
deejays passent peu à peu du vinyle au CD ou au mp3.
On
trouve tout sur Internet.
Comme le marché devient
microscopique, tout les grands acteurs - de la distribution à
la presse et aux radio – lèvent le pied et recherchent
d´autres marchés plus juteux.
Les
distributeurs font le minimum et s´essaient au numérique, la
presse spécialisée se concentre sur les stars
confirmées et prône l´ouverture, vers la pop, le rock
et le hip-hop, bref vers tout ce qui pèse plus lourd en kE.
La
spirale de la loose
se
met en marche. La musique électronique étant moins
visible, les autres domaines (le cinéma, la presse généraliste
et la télévision) l´oublient.
Fini
les synchros et les articles dans Libé !
Pour
un disque bien fait, label inconnu et artiste peu connu, il faut
compter trois cents ventes. Un petit tube, c´est un peu plus de
mille.
Jouez
donc avec la nouvelle équation (just have fun) :
Comme
pour tout les marchés, une forte concentration se fait
sentir : une poignée d´indépendants très
connus vendent beaucoup et tournent beaucoup. Tous les autres vendent
très peu et restent chez eux.
Non
adapté, le marché est saturé d´intermédiaires
qui réduisent les marges. Les entreprises ferment l´une
après l´autre, réduisant la diversité et la
concurrence. Les indés sont donc obligés de travailler
avec les dernières grosses structures qui survivent et
imposent la soupe populaire à grande échelle.
Résultat,
les indés vendent à perte, virent le graphiste et le
studio de mastering
professionnel.
Pour
ne pas payer de SDRM, ils signent des artistes non inscrit à
la SACEM, les crevards quoi. Ils pressent le minimum (cinq cents
vinyles, pas d´économie d´échelle), font leur promo
eux-même et passent leurs temps à gesticuler pour capter
l´attention des radios et des journalistes pour avoir trois lignes
en bas de page.
Comme
le cash
rentre
au compte-goutte, ils espacent leurs sorties...
Le
début de la fin.
Le futur : encore pire, mec !
Le
vinyle est retourné d´où il est venu, à savoir
la supra niche des collectionneurs qui paient cher pour écouter
la qualité des craquements.
Les
deejays mixent tous sur Serato/Tractor/Live des mp3 qu´ils
reçoivent par le net, envoyés par les artistes
eux-mêmes.
Le
voilà, le futur. L´atomisation du secteur va transformer le
marché en réseau P2P : plus de centre, mais des
millions d´artistes qui ont aussi un boulot alimentaire et qui
inondent Internet de mp3. Quand les disquaires n´auront plus que
trois bac – M_nus, Ed Banger et Get Physical – il ne restera plus
rien, juste toi et ton iPod à chercher dans ton giga de
fichiers un titre qui te remue les tripes.
Bon
vent (je mate Thalassa maintenant, ça me détend).
