Patrick Bouvet : un écrivain/musicien/plasticien (2)
Que
retient-on de ce qu´a prononcé un journaliste pendant un
« flash info » une fois celui-ci frappé
d´obsolescence ? De combien de slogans se souvient-on ?
Les discours des reporters ne valent finalement que le temps que
durent les nouvelles. Les slogans publicitaires, eux aussi, ont une
durée de vie limitée. Destinés à
déclencher l´achat, par le truchement du manque et du désir,
ils se périment dès que l´acte d´achat a eu lieu. En
somme, ces phrases prises, engluées dans un présent
perpétuel, sont par définition destinées à
être oubliées puis remplacées.
Les
livres de Patrick Bouvet sont remplis de fragments de publicités
ou de reportages télévisés périmés,
usés ou tout simplement «plus d´actualité».
Loin de les collectionner comme autant de témoignages
finalement assez pauvres de notre époque, Patrick Bouvet les
recycle, et donne à ces déchets du discours ce qu´on
pourrait appeler une valeur ajoutée. Valorisation des
déchets ? C´est bien de cela qu´il s´agit. Leur
spécificité passée (fragment
informatif/commercial/publicitaire) est reconnaissable, mais Bouvet,
en les détournant de leur usage ou de leur fonction, et donc
en changeant leur statut, leur donne une valeur supplémentaire.
La
mise en texte de ces fragments leur donne en premier lieu une valeur
critique : leur simple juxtaposition, leur mise
en page, sans contraste
de typographie, sans image ou sans voix les supportant, en fait
apparaître la pauvreté. Le fragment critique ici le tout
dont il est extrait.
Chaos
Boy s´ouvre sur une
longue série d´arguments commerciaux tirés des
catalogues de voyages organisés, qui promettent « un
contact chaleureux avec les populations autochtones ».
Juxtaposant ces promesses de bonheur sans nuage à des extraits
de reportages sur des zones de conflits, le texte met sur un même
plan l´obscénité de la guerre et celle du tourisme de
masse, les images idéalisées des vacances au soleil,
traitées de la même façon que les images
tremblantes et floues des grands reporters en Irak. Tout se
ressemble. Tout se vaut ?
Dans Direct,
ce sont les commentaires des reporters, puis les témoignages
des New Yorkais, lors des attentats du 11 septembre, répétés
jusqu´à éc œurement, qui sont la matière
première du texte. Direct,
peut-être plus que d´autres textes de Bouvet, confère
aux séquences qu´il utilise une deuxième valeur,
au-delà de la simple critique : un effet
« impressionniste », en ce sens que cette
succession qui semble sans fin ressemble étrangement à
ce qu´ont perçu les téléspectateurs ce
jour-là. La distance que confère l´écriture
permet paradoxalement de rendre compte de l´expérience vécue
par les spectateurs pris au piège des images des deux tours
s´effondrant : les discours étaient, ce jour-là
plus encore que d´habitude, quasiment vides de sens face à
la puissance de ce qui apparaissait à l´écran. Direct
ou comment, en exhumant des segments de discours désormais
inutiles, parler du pouvoir des images. La mise en page, les effets
de répétition ou de rythme concourent à donner
aux pages un effet plastique, presque graphique : les phrases
semblent tomber goutte à goutte vers les bas de la page,
annonçant l´effondrement imminent des Twin
Towers. Est-ce en ce sens
que Patrick Bouvet se définit comme un écrivain
plasticien ? Un écrivain qui parle des images, en
utilisant des discours sur les images, et qui recourt à des
procédés visuels ?
Patrick Bouvet recycle donc
les déchets et, ce faisant, parle des images et du rapport que
nous entretenons avec elles. Mais l´écriture de Bouvet a
ceci de particulier qu´elle transforme les fragments utilisés
en une longue série d´incantations magiques :
les répétitions, les glissements progressifs ou au
contraire les collisions, les mélanges, vident les slogans,
les analyses et les commentaires de leur sens, produisant un texte
qui acquiert une musicalité, une rythmique hypnotique.
L´ambiguïté des textes de Patrick Bouvet réside
justement dans la fascination de ce qu´il dénonce : la
puissance des discours envahissant l´espace collectif. D´autres
avant lui ont utilisé le même matériau : ils
étaient souvent peintres ou plasticiens: On pense aux toiles
de Monory, aux palissades de Raymon Hains ou aux bandeaux électriques
de Jenny Holzer : morceaux prélevés dans l´espace
public, comme retournés contre lui, et produisant en même
temps une esthétique de cet espace.
