Patrick Bouvet : un écrvain/musicien/plasticien (1)
« La
musique de Patrick Bouvet. » Pour commencer, j´ai failli
écrire « la musique de Patrick Bouvet ».
S´agit-il à proprement parler d´un lapsus ? Sur quel
objet ma phrase a-t-elle glissé pour que j´écrive sur
« la musique de Patick Bouvet » ? Je
serais tenté de dire que c´est Patrick Bouvet qui a glissé
plutôt que ma phrase.
Si l´on ignore de qui il s´agit,
cette affaire de glissement brouillera la vue encore davantage –
la vue et non l´ouïe, puisqu´il n´est pas question de
musique quand je parle de « la musique de Patrick
Bouvet », mais de poésie. « La musique
de Patrick Bouvet » ne s´entend pas, mais elle se lit.
Le problème avec de la musique qui se lirait mais ne
s´entendrait pas, c´est qu´on ne peut pas en parler comme si
c´était de la musique, qu´on ne peut pas parler de
musique, que ce n´est pas de la musique. J´en arrive à ce
virage en épingle à cheveux que « la musique
de Patrick Bouvet » n´est pas de la musique. Freinage,
dérapage, tête-à-queue et me voici à
contre-sens : la poésie de Patrick Bouvet est de la
musique.
La
difficulté, quand on veut à tout prix imposer cette
équivalence, je la situerais à la marge, aux bords de
la musique et de la poésie, deux bords qui ne se touchent
pas : la musique nous fait entendre des voix simultanément
(une ligne de basse, une mélodie, des chœurs, des percussions
tous ensemble) alors que
l´écrit ne dispose que d´une voix à la fois. Les
tentatives, depuis Mallarmé et son coup de dés,
se heurtent toujours pour finir à ce problème-là,
que l´écrit se dépose dans une seule ligne à
la fois. Qu´on superpose les lignes en trop de couches, et c´est
la cacophonie qui vient. Les dispositions nouvelles sur la page, les
changements de couleur, de taille, de caractères ne permettent
pas davantage d´échapper au grand bazar. Comment peut-on
donc affirmer que « la musique de Batrick Bouvet »,
c´est sa poésie ?
Tout simplement en ceci, qu´elle
repose sur un certain nombre de procédés surtout connus
pour être musicaux – et voici que les bords de la poésie
et de la musique finissent par se rapprocher, non pas grâce à
je ne sais quel miracle graphique ou visuel, mais dans une autre
dimension. Les « bords qui ne se toucheront jamais » :
l´image ne vaut que si les figures ont deux dimensions. Or, les
procédés dont il est question ici en ont introduit une
troisième, et voici que la poésie de Patrick Bouvet est
comme la musique.
Je m´explique. La musique électronique
repose sur certains principes techniques que l´utilisation des
ordinateurs a rendu très simples. Tout passant dans une
moulinette numérique, n´importe quel son peut faire l´objet
d´à peu près n´importe quel traitement et devenir
une de ces pistes grâce aux combinaisons et aux variations
desquelles un artiste crée un morceau. D´origine numérique,
tirés d´un instrument dans lequel on souffle, dont on gratte
les cordes, etc., bruits, voix, extraits d´une œuvre qui existe
déjà : tous les sons peuvent participer à
l´élaboration d´un morceau. Plus particulièrement,
prélever un son quelque part pour l´employer ailleurs est le
procédé sur quoi se fonde la musique électronique :
le sampling.
Précisons
une point : cette analyse rapide ne prétend pas montrer
que le travail de Patrick Bouvet reprend, imite, copie celui des
producteurs de musique électronique, et, si l´on se limite à
la seule littérature parmi les arts, il suffit de songer au
cut-up
à la Burroughs [note], à tout ce qui relève de
l´intertextualité [note], aux emprunts [note], aux plagiats,
à la réécriture d´une même histoire par
plusieurs auteurs [note], et j´en oublie certainement, pour
comprendre que tout cela procède du même principe
d´emprunt et réemploi. Loin d´établir une
hiérarchie, nous affirmons donc que la création
contemporaine trouve là une source où puiser, en
musique comme en poésie : on comprendra que c´est pour
signaler cette richesse et en affirmer l´importance que j´insiste
sur la ressemblance entre la poésie de Patrick Bouvet avec la
musique électronique.
Dans
la composition de ses textes, il s´appuie en effet sur ce procédé :
les mots ou les phrases qui composent ses textes, il les a prélevés
ailleurs, surtout dans les médias, mais, comme pour les
samples musicaux entre
les mains d´un musicien, il leur impose de tels traitements et les
combine de telle manière qu´un nouveau discours se forme.
L´inconvénient de la poésie, disais-je plus haut,
réside dans l´impossibilité d´y lire plusieurs voix
à la fois : la poésie de Patrick Bouvet ouvre à
une autre vision de la « musicalité »
par cet emploi de l´échantillon de discours. Il est toujours
impossible d´y lire simultanément plusieurs voix, plusieurs
lignes, mais on y lit le sample dans
le cours de son traitement. Bien souvent, en effet, la phrase de
départ, cet échantillon de discours que Patrick Bouvet
a isolé, est donnée à lire sous sa forme
d´origine (ou du moins qui servira de point de départ au
lecteur), puis, par le jeu des combinaisons et des découpages,
le lecteur la voit changer, son sens entre en contact avec celui d´un
autre échantillon et produit un sens nouveau ou plusieurs.
Pour construire Direct,
publié en 2002, Patrick Bouvet a ainsi utilisé comme
matériau de départ différents commentaires
produits pour relater l´attaque du 11 septembre. Voici un exemple,
avec une « boule de feu » qui se modifie au fil
des pages 16, 17 et 18 :
un deuxième
crash
provoquant
un
gigantesque incendie
une boule de feu
dans le ciel
une
deuxième avion
détourné
sous nos
yeux
terroristes
une gigantesque
boule
d´images
dans
le ciel
détourné
une épaisse fumée
en
direct
une boule de feu
dans
un gigantesque
direct
nous en sommes tous
là
des
otages
sous un ciel
d´images
Il use par ailleurs de ressources visuelles pour faire s´entrechoquer sur une même page plusieurs discours – choc d´où naît une autre pensée de l´événement donné à lire. Dans Chaos Boy, la partie intitulée « Production » met face à face deux discours, alignés respectivement à gauche et à droite sur la même page, et disposés en quinconce : le témoignage d´employés à propos de leur patron et des questions empruntées à un questionnaire psychologisant de l´Église de scientologie. De même que les pistes combinées pour former un morceau de musique n´ont pas d´épaisseur quand on les écoute isolément, de même la confrontation des discours seuls donne matière à un texte nouveau. On bute toujours sur l´impossible simultanéité, mais le balancement d´un discours à l´autre, d´une colonne à l´autre sur la page, produit un troisième texte. L´exemple suivant, p. 48, s´intitule « résignation » :
je n´ai aucune
illusion
sur
l´entreprise
sa finalité n´est pas
d´assurer
l´épanouissement de ses salariés
cassez-vous
des
objets
quand vous êtes en colère ?
il est important
de
comprendre ça
pour durer
essayez-vous
de
paraître plus jeune ?
il faut une certaine souplesse
ressortez-vous
d´un
magasin sans rien acheter
si on ne s´occupe pas de
vous
rapidement ?
ma situation
financière
ne
me permet pas de partir
sur un coup de tête
Cette intrication ressemble à une autre méthode de recréation musicale qui a fait florès : le bootleg. Prenez un morceau célèbre, prenez-en un second, mixez-les savamment, c´est-à-dire de manière à la fois subtile – pour qu´ils se fondent l´un dans l´autre, pour que le rythme de l´un fusionne avec l´autre, pour que telle phrase prise à l´un semble s´intégrer naturellement à l´autre – et grossière, afin que l´auditeur puisse sans erreur reconnaître à tout instant aussi bien l´un que l´autre. J´ai eu l´occasion d´écrire cela ailleurs (cf. tel article dans tel numéro), mais je ne me refuserai pas le plaisir de citer en exemple, au propre comme au figuré, ce bootleg prodigieux de Mylo et du Dr. Beat des Miami Sound Machine, intitulé Dr. Pressure. Il arrive donc à Patrick Bouvet d´écrire des textes qui s´apparentent à cette rencontre musicale qu´est le bootleg. En voici un exemple, emprunté à Client zéro :
nous
nous déplaçons maintenant
à
travers
un cauchemar
à un stade avancé
représentatif
du genre humain
nous nous déplaçons
par
épisodes
anormaux
D´autres traitements que subit
l´échantillon textuel de départ s´apparentent à
ceux appliqués aux sons. Dans Ciel à l´envers,
par exemple, on peut lire les mots « la machine à
café » dans chacune des cinq séquences du
livre, mais il ne s´agit pas d´une simple répétition
à l´identique, car Patrick Bouvet leur apporte au fil du
texte des modifications, parfois subtiles. En voici l´évolution
complète :
séquence 1
[...]
près
de la machine à café
[...]
séquence 2
[...]
n´emballez
pas
la machine
[...]
n´emballez pas
la machine
à
café
[...]
séquence 3
[...]
près
de la machine à café
[...]
séquence 4
[...]
près
de la machine à café
[...]
près de la
machine à café
[...]
vous êtes une
machine
qui rumine
devant une machine
à café
[...]
près
de la machine à café
[...]
séquence 5 et dernière
[...]
devant
la machine
[...]
ne restez pas
devant la machine à
café
[...]
la machine à café
est en
panne
La séquence s´achève sur ces mots.
L´échantillon « la
machine à café » est mis en boucle
imparfaite, en quelque sorte, mais on peut identifier ses altérations
successives :
- le
plus souvent, il est précédé de la préposition
« près de », plus rarement de
« devant » ;
- au lieu de « la
machine », on lit parfois« une machine » ;
-
l´échantillon est amputé de sa fin : « la
machine » ;
- le rythme change : « à
café » est rejeté à la ligne
suivante ;
- la fonction grammaticale change :
complément de lieu le plus souvent (« près
de » ou « devant la machine à café »),
il complète aussi plusieurs fois le verbe « emballer »
et une fois le verbe « être » et, pour
finir, il est sujet (« la machine à café/est
en panne »).
Je ne pousserai pas plus loin l´analogie, par exemple en plaquant sur ces modifications d´un échantillon de texte les noms des effets en tous genres que l´on peut appliquer aux échantillons sonores en musique, car cela équivaudrait à déclarer qu´il y a égalité formelle là où l´on ne peut parler que de l´identité d´un principe : celui de produire un texte/une musique nouvelle à partir du travail sur un texte/une musique préexistants. Le fait est là pourtant : la poésie de Patrick Bouvet, je la vois se construire musicalement, selon un principe surtout musical, comme de la musique. Ut musica poesis – la poésie est comme la musique. Une analogie, voici donc ce qu´il faut lire dans « la musique de Patrick Bouvet ».
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Aux
éditions de l´Olivier, Patrick Bouvet a publié In
situ
(1999), Shot
(2000), Direct
(2002),
Chaos
Boy
(2004) et Canons
(2007).
On peut lire par ailleurs sur le site de Inventaire/Invention,
Ciel
à l´envers
(2000), Expérience
(2001),
Client
zéro
(2002) et Flashes
(2005).
